dimanche 5 février 2012

Atom Egoyan / Martin Crimp : Cruel and Tender / Interview

© http://www.neighbourhoodartsnetwork.org

Entretien avec Atom Egoyan

par John Semley

www.avclub.com


Cela faisait quelque temps qu’Atom Egoyan n’avait pas mis en scène une pièce au Canada, mais Cruel and Tender, de Martin Crimp, semble arrangé tout exprès pour son retour. Basé sur une tragédie athénienne de Sophocle, la pièce de Crimp traite de la rupture émotionnelle d’une relation entre un général d’armée en guerre en Afrique, sa femme et une Africaine arrivée depuis peu, qui a subi les atrocités en temps de guerre du général. Des rapports familiaux tendus, mis en scène contre la guerre et le génocide ? Comme un air d’Ararat 2.

Sous leur meilleur jour, les films d’Egoyan ont toujours été liés aux thèmes classiques du désir et de la trahison, d’une manière qui rappelle l’intemporalité de la tragédie grecque. Et la présence de sa femme et collaboratrice de longue date, Arsinée Khanjian, dans le rôle de l’épouse du général, Amelia, et de Daniel Kash (qu’Egoyan avait dirigé dans Gross Misconduct [Les cendres de la gloire (La vie de Brian Spencer)], réalisé pour la chaîne CBC en 1993) dans celui du général, prolonge la tonalité typiquement égoyanesque de Cruel and Tender des productions Canadian Stage.

Atom Egoyan prend un peu de temps sur les répétitions au théâtre Bluma Appel pour nous parler de la production, des différences entre la mise en scène au cinéma et au théâtre, et des « trois A ».

- The A.V. Club : C’est une grande nouvelle de voir que tu reviens à la scène ici. Alors que tu as mis en scène pour la dernière fois au Canada, il y a vingt ans ?
- Atom Egoyan : C’est vrai. J’ai fait beaucoup d’opéra ici, ce qui est du théâtre, mais évidemment un processus très différent. La dernière pièce que j’ai réalisée ici, ça devait être au Rhubarb Festival à l’approche de la trentaine, probablement. Ça n’a pas l’air de dater tant que ça, mais quand même. J’ai commencé à faire beaucoup de théâtre ici dès mes 20 ans, à l’université de Toronto, écrivant et mettant en scène, et j’ai décroché mon premier contrat au théâtre Tarragon. Mais je me suis mis à évoluer plutôt vers le cinéma. Ce que je trouve très curieux, c’est le fait que lorsque j’ai commencé à faire des films, je pensais que je devais produire et trouver de l’argent et faire des demandes de subventions pour faire ces premiers films. Quand je faisais du théâtre, je n’ai jamais songé à produire mes propres pièces. J’attendais toujours que quelqu’un d’autre vînt à moi. A l’époque, il n’existait aucun modèle en matière de tournage, c’était une approche très différente. Tourner alors était relax. C’était une activité très marginale.

- The A.V. Club : Qu’est-ce qui t’attire dans la création scénique ? Tu as tout fait, de Wagner à Beckett, ce qui en dit long.
- Atom Egoyan : En fait, tu ne sais jamais quand un film va arriver, alors que les projets d’opéra sont programmés à l’avance ; tu prévois ton agenda à l’avance. Les pièces de Beckett sont arrivées en un laps de temps relativement court. Le plus dur est de s’engager auprès d’un théâtre un an à l’avance, ou un an et demi. C’est habituellement le créneau où je pense au prochain film.
C’est toujours le principal obstacle – trouver un moment où tu es d’accord pour bloquer ce laps de temps. Le problème avec le cinéma c’est que tu ne sais jamais quand les financements vont arriver en même temps, ou quand tous les acteurs seront disponibles. Et tu ne veux jamais de ça quand tu est déjà programmé pour faire vivre un théâtre. Cela peut arriver, mais c’est une catastrophe.

- The A.V. Club : Sur le papier, Cruel and Tender empiète apparemment sur bon nombre de thèmes qui traversent tes films. Qu’est-ce qui t’a attiré dans cette œuvre ?
- Atom Egoyan : Lorsque Matthew [Jocelyn, directeur artistique chez Canadian Stage] m’a proposé de faire quelque chose ici, nous avons remué quelques pièces de long en large, mais c’est celle sur laquelle nous sommes progressivement tombés d’accord. Martin est un personnage tellement important qu’on sait peu de choses sur lui ici. Ses pièces sont beaucoup plus jouées en Europe. Une gageure, mais c’est une œuvre vraiment enthousiasmante – avec un tel potentiel théâtral ! Et puis elle se base sur une pièce grecque de Sophocle, Les Trachiniennes, qui est si rarement représentée. Il y a cette scène que nous répétons cet après-midi, et je pense que c’est la première dans la littérature qui nous a été transmise, où trois personnages occupent la scène. L’apport majeur de Sophocle fut de mettre en scène plus de deux personnages. C’est si agréable de se sentir lié à cette tradition via l’adaptation de Martin Crimp !
Travailler à partir du théâtre est très différent du cinéma. Le rôle du metteur en scène n’est pas mystifié, comme quand les gens s’imaginent qu’il s’agit simplement de regrouper d’une façon un peu magique la post-production sur un mode que lui seul peut imaginer. Au théâtre, tout est présent. Tout est sur la table. Tu peux entrer à tout moment et voir ce que nous faisons. Rien ne sera ajouté plus tard, une semaine après son ouverture. C’est ce qui le rend si prenant, mais aussi si terrible.

- The A.V. Club : La pièce de Crimp actualise le texte de Sophocle, mais y a-t-il quelque chose que tu vas apporter dans l’action ?
- Atom Egoyan : J’essaie juste de rendre le langage aussi accessible que possible.

- The A.V. Club : C’est très dense.
- Atom Egoyan : C’est très dense. Et je veux qu’il ait l’air aussi naturel que possible. Et aussi trouver un ton. Il y a beaucoup de satire dans la pièce. Je la vois comme une histoire de personnages qui sont totalement motivés par le désir. Je pense que la toile de fond de la guerre sur la terreur est intéressante. Mais même cela a l’air de dater de dix ans. Si bien que ce n’est pas aussi intéressant pour moi que la psychologie qui mène ces gens, à savoir une faim véritablement sexuelle.

- The A.V. Club : Outre la densité du texte et la présence de ces soliloques très longs, il y a aussi beaucoup de dialogues qui se chevauchent, ce qui donne un air très cinématographique. Ou du moins plus facile à gérer au cinéma, où tu peux suivre un dialogue via des canaux multiples.
- Atom Egoyan : Il y a tout un tas de choses qui sont plus faciles à faire au cinéma. Une des choses qui me fascinaient, c’est le fait que je pensais qu’il y aurait beaucoup de musique. Mais, évidemment, sur scène, l’acteur va trouver des rythmes différents chaque soir ; tu ne peux donc pas avoir des signaux spécifiques devant interagir avec la musique, comme d’habitude. C’est plus une histoire de climat. Mais mon travail c’est… En fait, les trois A : à savoir l’Auteur, l’Acteur et l’Assistance. J’essaie de créer ce triangle.

- The A.V. Club : On a vu beaucoup de Bresson dernièrement, grâce en partie à la rétrospective organisée par la Cinémathèque TIFF, et ses films attirent l’attention sur les différences incroyables entre diriger des acteurs pour le cinéma et pour la scène. Quelle est ta manière d’appréhender ces deux médiums ?
- Atom Egoyan : En fait, c’est à l’opposé de Bresson. J’ai été très influencé par une rétrospective de Bresson, que j’ai vue ici dans ma jeunesse. J’étais intéressé par cette idée de l’acteur-comme-modèle et ces représentations très plates. Tu peux voir ça dans mes premières œuvres. Cela dit, j’ai toujours travaillé avec des acteurs de théâtre. J’ai rencontré Arsinée sur scène à Montréal et nous avons répété ces films en recourant à un style théâtral. Pour obtenir ce genre de jeu aplati, soit tu utilises des gens qui ne sont pas acteurs, soit tu entraînes des acteurs à parvenir à cette texture. Bresson utilise les acteurs comme modèles. Il ne veut rien d’expressif. C’est le contraire. J’essaie de trouver un style qui se situe quelque part entre naturalisme et une théâtralité plus classique.

- The A.V. Club : Tu as bien sûr travaillé avec Arsinée auparavant, et même avec Daniel Kash. Adoptes-tu une approche différente, en les dirigeant sur scène ?
- Atom Egoyan : Très différente. Ça m’intéresse beaucoup de voir Arsinée sur scène. Je l’avais vue avant en Europe et dans des productions scéniques ici, mais c’est très différent par rapport à sa façon de jouer au cinéma. Elle est faite pour le théâtre, avant tout. C’est l’une des meilleures expériences de travail que nous avons eu. Il nous faut partir travailler ensemble, et repartir, ce que tu n’as pas à faire sur un tournage. Là, il y a un côté 9 h –17 h. C’est simplement un jeu plus ouvert. On sent vraiment qu’ils contrôlent le spectacle, contrairement à moi qui le contrôle.

- The A.V. Club : Ramènent-ils des travers du cinéma qu’il te faut briser ? Ou, plus précisément, quelque travers de ton cinéma que tu dois briser ?
- Atom Egoyan : Non, pas vraiment. Il s’agit d’un dispositif totalement différent. Un autre assemblage de muscles. Je pense que c’est plus une question qui se pose lorsque tu amènes des acteurs de théâtre au cinéma, et que tu dois adapter le jeu à la caméra. Mais quand tu prends un acteur de théâtre, qui est surtout à l’aise sur scène, ils s’y retrouvent, tout simplement. J’ai vu des acteurs de cinéma, comme certains acteurs très célèbres, qui veulent jouer une pièce pour le prestige, pas seulement pour jouer des muscles.

- The A.V. Club : Cruel and Tender joue beaucoup sur la confrontation et frôle quasiment la scène expérimentale. Y a-t-il là une intention de déranger le public, quand tu joues devant une assistance aussi nombreuse ?
- Atom Egoyan : C’est une décision que Matthew a prise. Je trouve ça très bien. Ça peut être dérangeant pour un public traditionnel ici, mais c’est la direction qu’il prend, à mon avis, pour faire bouger les choses. Ce sera un spectacle très divertissant, et j’espère que les gens réagiront en fonction.

- The A.V. Club : Donc rien n’a été fait pour atténuer ça ?
- Atom Egoyan : Bien plus, on l’a intensifié.

- The A.V. Club : Il y a beaucoup de majuscules dans le texte, ce qu’on ne voit pas souvent.
- Atom Egoyan : C’est vrai. C’est très viscéral. A la base de la tragédie grecque, il y a le fait que beaucoup de violence se produit en dehors de la scène, et tu as des gens qui en parlent et qui la ramènent. Ce que j’essaie de faire, c’est créer un équilibre entre ce qui se passe en dehors de la scène et ce que l’on voit, à la manière d’un rituel sanguinaire collectif. Au niveau culturel, à mon avis, au Canada, à ce niveau, on ne sait pas vraiment faire. Nous possédons une incroyable culture expérimentale – et beaucoup de spectacles superbes dans des espaces spécialement aménagés. Mais les lieux comme le nôtre sont les plus stimulants – un théâtre de 800 places qui tente de gagner le public à un théâtre exploratoire grâce à une audience plus large. C’est un défi, mais j’espère que cette pièce nous aidera à opérer ce processus.

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Source : http://www.avclub.com/toronto/articles/atom-egoyan,67752/
Article publié le 26.01.2012.
Traduction : © Georges Festa – 02.2011.


samedi 4 février 2012

Denis Donikian - Des soifs prisonnières des miroirs / Mirrors' jailed Thirsts

© Denis Donikian, « Des soifs prisonnières des miroirs », 2000, 30 x 11 x 9 cm
(colle, figurines, moulages, objets divers)


De la série « Pièces montées », alternant masques, axes, disques, totems polymorphes, enchevêtrements. Denis Donikian nous convie à cette étrange folie qu’est ce monde dont nous sommes à la fois les témoins et les héritiers.

Ténébreuse Iliade, inéluctable Odyssée ou les versions d’une humanité oscillant sans cesse de la geste au burlesque, de la panique à l’innocence, de la légèreté à la nuit.

Car dans ces dispositifs improbables, maîtrisés, qui nous échappent pour mieux nous investir, se joue le mécanisme subtil, biologique des enchaînements. Il était une fois. Grands dieux.

Marqueterie des instants. Trop singuliers, si effrayants de possibles. Le discours n’a ni origine, ni fin. Dans ces bas-reliefs d’un culte innommé, l’artiste nous donne à voir l’envers de la logique, le désordre des certitudes, l'absence des lois.

Démesure de ce que l’on croyait familier. Hérissé de piques, le visage sombre dans une coupe géologique, entraîné vers on ne sait quels enfers. Nos enfers, précisément. Monstres des songes, jouets oubliés.

Quelque Gorgone de foire. La tour aux mille proues. Qu’est-ce qu’une vie, sinon ces accords improvisés, ces vides inattendus, ces élévations soudaines, précaires ? A l’instar d’un labyrinthe l’œuvre nous livre des clefs, s’amuse de notre étonnement, échappe encore et toujours.

Les architectures de hasard. Ou l’histoire disséquée. A la manière d’un archéologue rassemblant des lambeaux du passé. Ou d’un cinéaste. L’expérience totalisante, l’aboutissement. Visage forteresse. Vois ce qui me construit, ce qui me détruit. Tenir malgré tout.

Avancer dans la guerre que se livrent mille et un signes. Mille et un visages. Or l’unicité. La singularité. Ce qui l’emporte. Bouclier, vaisseau, tour de Babel. A la fois roi, reine et fou. Prophétie en mouvement. L’incalculable. Extase, écrasement.

Notre épopée ambre et or. Rêve couronné ou vestige de quelque massacre. Nul ne saura. De tes soifs gagner la source. De tes miroirs rompre les mirages.


© georges festa – 02.2012

site internet : www.denisdonikian.com


Larry Gagosian - Interview

© Damien Hirst / www.paperblog.fr


L’invité à déjeuner du Financial Times : Larry Gagosian

par Jackie Wullschlager

Financial Times, 22.10.2010


[Devant un espadon à Mayfair, le marchand d’art le plus couronné de succès au monde évoque ses débuts modestes et son « sens naturel de la vente ».]

Comment êtes-vous devenu le marchand d’art le plus chanceux au monde ? Du haut de ses 65 ans, l’homme au regard d’acier, aux cheveux argentés, qui entre discrètement chez C London à Mayfair, ne se livre guère. « Je suis un type plutôt terre à terre, déclare Larry Gagosian, recevant les salutations de plusieurs tables bondées de collectionneurs du monde entier, venus ici pour la Frieze Art Fair, tandis qu’il se glisse dans un fauteuil en angle à côté de moi. Je ne saurais dire mieux que Woody Allen : ‘Donnez-moi juste un bon jeu et une bonne bière !’ Je suis comme tout un chacun. »

Pantalon noir, chemise échancrée et veste à carreaux, il tente certainement d’avoir l’air ordinaire. Bronzé et soigné (lorsqu’il est chez lui à New York, il s’entraîne dans sa piscine chez lui à Manhattan), Gagosian s’exprime avec douceur, posément, délibérément, comme pour casser son image de puissance.

Quant à dire qu’il est « comme tout un chacun », ce serait outrepasser la réalité. Gagosian gère la carrière de noms de premier plan tels que Jeff Koons, Takashi Murakami et Damien Hirst. Il possède neuf (bientôt dix) galeries à travers le monde. Lors de notre rencontre, il vient juste de sortir d’une inauguration dans l’une de ses galeries londoniennes, « Poisons + Remedies » de Hirst dans Davies Street, un lieu dans Mayfair qui, d’après ses dires, « est une mine d’or ». Il doit se rendre à une soirée dans son autre galerie, sur Britannia Street, près de Kings Cross, pour célébrer James Turrell, sculpteur américain, conceptualiste et expérimental, de la lumière et de l’espace, qui vient juste de rejoindre l’écurie Gagossian. Lorsque je le félicite pour sa récente exposition Picasso, digne d’un musée, dans cette même galerie de Britannia Street, la conversation bifurque bien sûr vers le plaisir qu’il a de « bâtir une belle collection Picasso ». Collectionner pour soi, dit-il, est « un avantage » de ce travail.

C London, auparavant connu sous le nom de Cipriani, est le voisin de Gagosian sur Davies Street et l’un de ses repaires favoris. Sans se soucier de consulter le menu, il commande une grillade d’espadon – mets à coup sûr approprié pour un homme connu pour être un opérateur des plus aiguisé en affaires. J’opte pour un risotto alla primavera. Une boisson ? « Non, non, mais je vous en prie, allez-y – laissez-vous aller ! Vous désirez une vodka ? Ah ! » Il jette un coup d’œil sur les gribouillages dans mon portable : « Vous ne pourrez plus lire votre écriture. Ce qui pourrait être une bonne chose. » Nous nous décidons pour de l’eau minérale : gazeuse pour lui, plate pour moi. « Venir au restaurant est devenu si standardisé ! C’en est presque ennuyeux…, observe-t-il. Quand je suis arrivé pour la première fois à Londres, le repas durait deux heures, accompagné d’une bouteille de vin ! A New York, on a droit à du coca light et retour au bureau, 20 minutes plus tard. » Il feint d’apprécier la foule des clients du restaurant qui s’attardent autour de nous, mais j’ai l’impression que le modèle new-yorkais convient mieux à cet homme actif jusqu’à la frénésie.

La semaine dernière, Gagosian se trouvait à Londres pour la Foire géante d’art Frieze, puis à Paris pour recevoir la Légion d’Honneur – une récompense qu’il évite soigneusement de mentionner durant notre déjeuner – et inaugurer sa neuvième galerie, un hôtel particulier retapé à l’esbroufe, près des Champs Elysées. « Il y a de la place pour une galerie comme la nôtre là bas, on a donc décidé de se jeter à l’eau. Et puis Paris rattrape Londres, vous ne trouvez pas ? »

Le charmant tour de passe-passe que mon avis puisse compter dissimule une impitoyable ambition et un sens aigu des affaires. Gagosian s’installe dans la capitale française en avance sur le musée de Bernard Arnault, la Fondation Louis Vuitton pour la création, conçue par Frank Gehry, qui transformer Paris en un centre de l’art contemporain.

La galerie parisienne fait partie d’un empire en expansion qui fait de Gagosian une marque de fabrique véritablement internationale du marché de l’art. Le week-end prochain, il sera de retour à New York pour lancer une importante exposition de Robert Rauschenberg – artiste dont il représente les intérêts. Le mois prochain, une exposition Giacometti va propulser sa dixième galerie, à Genève, et il expose Murakami à Rome. Une galerie est prévue à Hong Kong pour janvier [2011].

« En fait, j’adore voyager, comme tout le monde, déclare Gagosian. J’aime avoir un motif de visiter chaque ville – c’est très gratifiant. Je pars à Rome, j’ai une raison d’être là bas, pas seulement pour ce qu’il y a à voir. Non que ce qu’il y a à voir ne vaille pas le coup, mais je ne suis pas du genre à aller quelque part, simplement parce que c’est là. Je veux dire, c’est agréable pour certains de le faire, mais ce n’est pas mon cas. »

Ce qu’il fait, c’est mettre en œuvre, dans de véritables espaces en rez-de-chaussée, le concept abstrait de la culture globale au 21ème siècle. « New York continue de mener le monde de l’art, mais il est beaucoup plus divers, plus global maintenant. On constate de la richesse dans bien des régions plus différentes dans le monde, et le grand changement c’est l’information électronique – être capable de montrer des images partout. Et pourtant, apparemment, on doit renforcer ça avec des briques et du mortier ; ce commerce est basé sur le fait de franchir une porte et de regarder des choses. La plupart des grandes galeries ont des clients à travers le monde ; nous avons construit toutes ces galeries. C’est une approche particulière, je ne suis pas certain qu’elle soit nécessaire, mais c’est agréable. Dès que j’ai commencé, impossible de m’arrêter ! »

Il est né en 1945 à Los Angeles, l’aîné de deux enfants, de parents immigrés arméniens, lui agent de change et elle « femme d’intérieur », et « dut quitter Los Angeles pour passer à l’étape suivante – New York était l’endroit évident où aller, alors tout de suite je suis parti – partir, toujours. »

Après un diplôme d’anglais à l’université de Californie de Los Angeles, « je me suis mis à vendre des affiches sur le trottoir. » Il les acheta pour 2 dollars, les plaça dans des cadres en aluminium et les revendit 15 dollars. « Je ne pensais pas que cela me mènerait à quoi que ce soit. Quand j’étais tout gosse, je n’allais pas dans les musées, pas le genre de la famille. Ce n’est que lorsque j’ai commencé à entrer dans le monde de l’art que j’ai réalisé qu’un métier comme celui de marchand d’art existait. »

Notre repas arrive. Mon risotto est crémeux, réconfortant et bourré d’asperges. L’espadon de Gagosian est accompagné de pommes de terre bouillies et d’une salade verte. Il approche son assiette avec méthode, le moins du monde intéressé, et continue : « Je n’étais pas particulièrement ambitieux à l’université, je n’avais aucun plan de carrière. Comme je suis parti de zéro, j’ai toujours l’impression de progresser. » A-t-il suivi quelque modèle ? « Je ne suis pas vraiment un chercheur, mais j’ai lu deux biographies de [Sir Joseph] Duveen – je trouve son style assez inspirant. Il prenait des risques, n’avait pas peur d’acheter une œuvre d’art très chère. Il croyait dans le pouvoir de l’art – voilà où la confiance doit aller. L’art est là depuis longtemps : impossible de le bousiller ! »

Duveen était un marchand d’art anglais, qui s’enrichit au début du 20ème siècle en agissant à partir d’une idée simple : que l’Europe détenait un art ancien, tandis que l’Amérique possédait de l’argent neuf. Gagosian ouvrit sa première galerie à Los Angeles en 1979 et fit de même fortune en communiquant la fièvre de la scène artistique de la Côte Est – Richard Serra, Franck Stella, Eric Fischl – à des collectionneurs de la Côte Ouest, nouvellement enrichis par leurs profits dans les loisirs, l’immobilier et la technologie. Il s’acquit aussi la réputation de faire des demeures de collectionneurs des prolongements de sa Galerie Gagosian, concluant des affaires d’après le principe que tout est à vendre, si le prix est correct.

Un premier triomphe, au milieu des années 1980, fut d’appeler spontanément les collectionneurs Burton et Emily Tremaine et de les convaincre de vendre leur Mondrian, Victory Boogie-Woogie, à SI (Samuel Irving) Newhouse, des éditions Condé Nast, pour 12 millions de dollars. Une somme risible, comparée aux prix actuels que, précise Gagosian, « je n’avais pas prévu – comme personne d’autre, d’ailleurs. » En 2006, il remporte une autre célèbre vente privée, entre le magnat des loisirs David Geffen et Steven Cohen, milliardaire en fonds à risque, de Woman III, de Willem de Kooning, pour 137 millions de dollars – la seconde œuvre d’art la plus chère jamais vendue.

Gagosian possède, reconnaît-il, « un sens naturel de la vente. Une intelligence innée fait partie de mon ADN. Mon appréciation n’est pas toujours la bonne, mais j’ai tendance à être capable de bien juger. » Il est aussi « né avec l’oeil – le bon, en fait. J’ai toujours été extrêmement visuel, regardé les choses de près, fasciné. Non que je possède quelque don particulier que ce soit, mais si tu n’as pas l’œil, tu ne seras pas vendeur. »

Installé à New York dans les années 1980, Gagosian attire l’attention de Leo Castelli, le galeriste le plus influent d’Amérique à cette époque, qui « est devenu un très, très bon ami. Il m’a pris en affection, je pense, parce que je pouvais vendre pour lui. Ce qui a agacé pas mal de monde, soit dit en passant. » Gagosian s’acquit le surnom de « Go go », tandis que Peter Schjeldahl, critique d’art au New Yorker, le présentait « tel un requin ou un chat ou quelque autre mécanisme biologique conçu à la perfection ».

Pourquoi les gens éprouvent-ils ce genre de réactions envers lui ? « Vous n’avez qu’à leur demander ! Mais tout un chacun est sensible aux affres de la jalousie et de la compétition – c’est ce qui fait tourner le monde ! Tant que tu te comportes bien, il n’y a rien de mal à être agressif. » Il braconne sur les terres d’autres marchands – Murakami pris à Marianne Boesky, Franz West à David Zwirner – mais « jamais Leo, d’ailleurs pourquoi je ferais ça ? Ce serait mal se comporter, et faire de mauvaises affaires. »

Notre court déjeuner est interrompu par un serveur persuadé que nous avons fini, mais « Je n’en suis pas encore venu à bout ! », lance Gagosian à propos des restes de sa salade, comme s’il s’agissait d’une délicate installation. Depuis la mort de Castelli en 1999, résume-t-il, « le monde de l’art est beaucoup plus devenu un commerce, pour le meilleur ou le pire, bon an mal an – et même les époques de vaches maigres ne sont pas si maigres que ça ! » Gagosian a-t-il mis en pratique cette transformation ? « Je n’ai pas changé la manière de vendre l’art, mais je suis du genre à aller de l’avant et à me lancer des défis. Je n’ai pas réinventé la roue, mais en en faisant un commerce global, c’est une contribution. Le modèle qui régit les affaires en art reste toutefois à peu près fixé. »

Jamais auparavant, cela dit, un marchand n’avait gonflé les prix d’un artiste simplement en l’agrégeant à son écurie. Le peintre anglais Glenn Brown, par exemple, a rejoint Gagosian avec un prix record de 46 000 livres ; maintenant, son prix le plus haut atteint 1,4 million de livres – une croissance multipliée par 30, fait exceptionnel en seulement six ans. « Prendre un artiste à son entrée et bâtir cette réputation – si vous faites le bon choix – c’est l’une des choses les plus inventives que vous pouvez faire en tant que marchand, » précise Gagosian. Il vient juste de dîner, note-t-il, à New York avec la peintre abstraite Cecily Brown ; il évoque chaleureusement son nouveau bébé, mais aussi le fait que « lorsqu’elle a débuté, ses grandes toiles valaient 8 000 dollars. Maintenant elles sont beaucoup plus chères. » (L’une d’elles a atteint 1,1 million de dollars chez Sotheby’s en mai dernier.)

Sa main de Midas est-elle infaillible au point que les choses s’émoussent ? « Si tout est gagné d’avance, cela peut créer un bon sens des affaires, mais cela devient un peu stérile. Mais essayer de montrer les artistes les plus intéressants, novateurs – selon ta façon de penser, de sentir – c’est la décision la plus cruciale qu’un marchand doit prendre. »

A l’instar d’autres grands marchands – Daniel-Henry Kahnweiler avec Picasso ou Castelli avec Jasper Johns -, Gagosian restera dans les mémoires pour avoir facilité certaines grandes carrières : en particulier, Richard Serra, avec qui il travaille depuis 1982 – « J’ai bâti ma galerie à Chelsea en ayant Richard en tête, pour qu’il garde son enthousiasme et son engagement, j’ai acheté le bâtiment parce que son œuvre l’exigeait » et Cy Twombly. « « C’est vrai, je le pousse en avant. Je suis sûr qu’il a dû grogner quand il a appris que j’ouvrais à Paris, » précise Gagosian, qui lance chaque lieu en Europe, y compris Paris, par une exposition Twombly. « Une des plus grandes joies de ma vie a été de travailler avec Cy. Un parcours incroyable ! »

Gagosian n’a pas de famille et il est à noter que ses expositions les plus chatoyantes de cette année – Picasso à Londres, Monet à New York – revêtaient un caractère historique. « Je ne veux pas d’une rétrospective prématurée, » dit-il, mais, pour la première fois, il expose une partie de sa collection personnelle cet automne, à Abou Dabi. Il élude le dessert et me dit : « Je ne suis pas café, » mais, tandis que je demande la note, il me demande : « Vous faites ça souvent ? Pas moi. »

Il accorde rarement des entretiens et je me demande pourquoi il a accepté celui-ci. Un instinct de compétition ? Hauser & Wirth, son rival le plus proche, vient juste d’ouvrir de spectaculaires locaux sur Savile Row et Gagosian a conscience qu’il « a besoin d’un espace plus grand, en plein centre », pour réaffirmer sa présence à Londres. Son discours final, bien qu’exprimé avec aisance à la hâte, suggère quelque chose de plus profond : à 65 ans, cette machine à vendre terriblement efficace se préoccupe aussi du long terme, l’héritage.

« T. S. Eliot a dit un jour que chaque nouvelle œuvre littéraire modifie ce qui a été écrit auparavant, et l’on peut adapter cela à l’art, déclare-t-il. Le goût change, le temps nous le dira. Mais on ne va pas en faire tout un plat, ni rester paralysé du fait qu’on ne peut pas toujours faire mouche, s’agissant d’histoire de l’art. Ça ne devrait pas empêcher de tenter le coup ! Les marchands d’art ont l’impression qu’ils doivent obscurcir la part mercantile de leur profession, mais ne soyons pas dupes – c’est un commerce. Les artistes ont familles et enfants et, comme tout un chacun, veulent vivre décemment – parfois très décemment. Nous apprécions du mieux que nous pouvons, mais nous ne savons tout simplement pas : le grand art possède une valeur durable, il ne disparaît pas. D’ailleurs, regardez, j’aurais pu vendre des assurances – je ne méprise pas cette profession -, mais tous ceux qui font ce que je fais doivent sentir qu’ils ont vraiment de la chance. C’est un monde merveilleux, le meilleur en fait. »

[Jackie Wullschlager est critique d’art au Financial Times.]

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Source : http://www.ft.com/intl/cms/s/0/c5e9cf78-dd62-11df-beb7-00144feabdc0.html#axzz1lAw1N1Xj
Repris in : http://www.azad-hye.net/article/article_view.asp?re=230kfd37
Traduction : © Georges Festa – 02.2012.


jeudi 2 février 2012

Aram Sédèfian - Vingt Quatre Avril / April 24

Mouch (Arménie Occidentale), Sourp Arakelots (monastère des Saints-Apôtres), 2010
© Levon R.


Vingt Quatre Avril


Dieu que le silence est hostile
Sur cette terre anatolienne
Quand revient le vingt-quatre Avril
Là-bas c’est de l’histoire ancienne

Là-bas on ne veut plus entendre
La voix de Haïg et d’Anahide
Que le passé dorme sous la cendre
Il n’y a pas eu de génocide

Toi, tu connais ton histoire
Tu es d’une nation ancienne
Son passé coule dans tes veines
Toi tu connais ton histoire
Où que tu sois, d’où que tu viennes
Cette histoire c’est la tienne

Tu portes en toi ce jour maudit
Qui te poursuit obstinément
L’héritage d’une tragédie
Le témoignage des survivants

Le nom de tous les disparus
La longue marche des errants
Les terres volées, les vies perdues
L’exode et le bannissement

Toi, tu connais ton histoire…

Elle coule en toi cette rivière
Toujours souillée, rouge de sang
Tu vois tes sœurs tu vois tes frères
Corps immobiles dans le courant

Il souffle encore sur le désert
Ce vent qui brûle intensément
Qui fait de la soif une frontière
Entre les morts et les vivants

Toi, tu connais ton histoire…

Un pays ne veut pas entendre
La voix de Haïg et d’Anahide
Là-bas on piétine leurs cendres
Il n’y a pas eu de génocide.

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Paroles et musique : © Aram Sédèfian, 2011



mercredi 1 février 2012

Queer Armenian Women's Movement Publishes Collective / Publication d’un ouvrage collectif par un mouvement lesbien arménien

© Erevan : Tigran Mets Press, nov. 2011


Publication d’un ouvrage collectif par un mouvement lesbien arménien

par Nora Kayserian

Ianyan Mag, 21.11.2011


J’ai souvent bataillé pour trouver un forum où je puisse débattre de questions me concernant tout autant que les gens qui m’entourent. A Los Angeles, un espace où des féministes arméniennes puissent discuter de ces problèmes et créer ensemble est inexistant. Après avoir lu Queered : What’s to Be Done With Xcentric Art [Lesbiennes : que faire d’un art Xcentrique], je peux finalement dire que j’ai découvert l’espace que je recherchais. Il ne se trouve pas à Los Angeles, mais à Erevan !

Cet ouvrage bilingue (en arménien et en anglais), récemment paru, inclut des entretiens, des écrits, des correspondances et des créations artistiques émanant d’un collectif intitulé Queering Erevan – où figurent Nancy Agabian, auteure de Me as her again : True Stories of an Armenian Daughter, Araks Nerkayan, une des figures clé du mouvement avant-gardiste des années 1980 intitulé Third Floor [3ème étage] à Erevan, la journaliste Lusine Vayachyan, la militante LGBT Sara Chance et beaucoup d’autres.

Queering Yerevan, intitulé auparavant The Women-Oriented Women’s Collective [Collectif Les Femmes pour les femmes], est une mosaïque d’artistes, d’écrivaines et de militantes, originaires de plusieurs pays et différents milieux, entre 2007 et 2011. Le groupe joignit au début ses forces pour encourager la création artistique à Erevan, mais a abouti à quelque chose de plus important. « La parole des lesbiennes a longtemps été réduite au silence, du fait de l’ignorance de la société entourant le problème de l’existence de la culture lesbienne en Arménie, » écrit le groupe dans le premier article de son blog, évoquant la nécessité urgente de créer un espace de sécurité pour les lesbiennes, citant l’oppression des femmes par les hommes, mais aussi les femmes, dans la société arménienne, l’homosexualité étant considérée comme perverse ou immorale et l’idée que les lesbiennes sont doublement opprimées par les fardeaux que sont les rôles du mariage et de la maternité, dévolus aux femmes. Une première étape, estimaient-elles, passait par l’expression personnelle. C’est ainsi qu’est né le mouvement Queering Erevan.

L’ouvrage aborde la création du collectif, son objectif, détaille et débat de la prise de conscience, des projets artistiques et d’entretiens centraux concernant les questions LGBT en Arménie. Son concept révèle intimité et camaraderie dans cette scène quasi clandestine des lesbiennes, via différents moyens d’expression. Dans un extrait particulièrement intéressant, Shushan Avagyan, co-fondatrice du Centre de Ressources pour Femmes à Erevan et traductrice de I Want to Live : Poems of Shushanik Kurghinian [Je Veux vivre : poèmes de Chouchanik Kurghinian] (1) présente ainsi une performance qu’elle réalisa avec Arpi Adamyan et Lusine Talalyan sur la place de la République à Erevan :

« Cette performance fut perçue comme un acte de trahison et les artistes comme salissant de hautes valeurs culturelles comme la masculinité, l’orgueil nationale et militaire. Pourtant, une sensation de surprise persista chez les spectateurs, alors que la représentation familière de la guerre, matérialisée par ces mêmes valeurs culturelles qu’ils soutiennent à la manière de dogmes, est expérimentée à nouveau dans une nouvelle traduction hétérodoxe. »

Une des sections que je préfère dans ce livre, vers la fin, se compose d’un recueil peu orthodoxe de lettres et de courriels. Elle livre une vision sincère des luttes que le groupe traversa ces dernières années. D’après Talalyan, lorsque les promesses de subventions échouèrent, elles firent tout leur possible pour voir le livre publié. L’ouvrage a été financé en totalité par des gens qui soutiennent et encouragent un changement social progressif, grâce aussi à un effort financier substantiel de la part de l’Association Arménienne Gay et Lesbienne de New York (AGLANY) via le site de financement collectif www.kickstarter.com, réitérant ainsi un des messages du livre : la force de l’action collective. La fin du livre n’est pas la seule partie non orthodoxe. Sa conception et son agencement renforcent le mot « queer », placé en titre, au moyen d’énigmes insérées à la suite de certains passages, de prospectus liés à des événements, de citations et de photos de membres du collectif, ainsi que de leur travail artistique.

Le contenu et de la publication de ce livre sont importants à plusieurs titres. Il met en lumière un ensemble de questions qui sont considérées comme des tabous dans nos communautés, y compris dans celles soi-disant « progressistes ». Le simple fait qu’un livre soit consacré à des homosexuelles arméniennes est exceptionnel en Arménie, où l’homosexualité, réprimée durant et après la période soviétique, n’a été dépénalisée dans ce pays du sud du Caucase qu’en 2003, bien qu’elle demeure stigmatisée. En Arménie, les lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels vivent dans un environnement de haine et d’intolérance, harcelés en permanence et considérés comme une menace pour la famille nucléaire.

Même si, dans certaines communautés arméniennes en diaspora, cette discrimination n’est pas autant explicite, la parole de ces Arméniens est souvent ignorée et éclipsée par des « questions plus urgentes ».

En dépit de sa rareté, ce livre est aussi d’une importance vitale : il présente des images que l’on voit pas suffisamment. Il existe un besoin critique de documenter des mouvements et des histoires telles que celles-ci, dans l’espoir que cela fasse naître un dialogue sur les paradigmes hétéro-normatifs auxquels nous sommes accoutumés. Nous ne pouvons progresser, si nous sommes incapables de débattre et d’explorer le genre, la sexualité, le « coming out », l’androgynie et les trans-identités, ainsi que leurs rapports avec notre identité arménienne. En se colletant à ces questions, cet ouvrage représente un pas en avant et inaugure un long et fructueux dialogue, que je souhaite.

NdT

1. Ouvrage paru aux Editions de l’Armenian International Women’s Association, 2005 – ISBN-13 : 978-0964878754

[Nora Kayserian est née en Turquie et a grandi aux Etats-Unis. Licenciée en psychologie de l’Université de Californie à Los Angeles, elle achève actuellement un mastère en Conseil à l’Université Loyola Marymount (Los Angeles) et travaille à temps partiel comme consultante auprès des services sociaux de l’Arleta High School. Elle adore le chocolat, la poésie et faire du vélo à travers les rues polluées de Los Angeles.]

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Source : http://www.ianyanmag.com/2011/11/21/queer-armenian-womens-movement-publishes-collective/
Traduction : © Georges Festa – 02.2012.


Orhan Eskiköy - Interview

© Perişan Film, 2009

Entretien avec Orhan Eskiköy

par Esra Demirkuran

Nisimazine.eu, 25.11.2008


Orhan Eskiköy est co-réalisateur (avec Özgür Doğan) de Iki Dil Bir Bavul [On the Way to School / Sur le chemin de l’école] (2009), qui est en compétition pour le Prix VPRO Joris Ivens. Ils suivent un enseignant turc qui enseigne à des élèves kurdes, lesquels ne comprennent pas le turc, à Demirci, un village reculé près d’Ourfa, au sud-est de la Turquie.

- Esra Demirkuran : Sur le chemin de l'école est l’histoire d’un peuple avec sa géographie et deux langues différentes. De ce point de vue, le film aborde une rupture dans la communication. Comment vois-tu la déconnexion entre est et ouest en Turquie ?
- Orhan Eskiköy : En Turquie, l’absence de communication entre les gens de l’ouest et de l’est fait qu’ils ont des préjugés. Comme ils ne parlent pas la même langue et n’essaient pas de se connaître mutuellement, la seule façon qu’ils ont d’être informés de la culture et du mode de vie de l’autre passe par la télévision. A la télévision, les Kurdes sont surtout présentés comme des terroristes ou des gens faisant pitié. Or ils ont besoin d’être compris par le reste du pays. Notre film vise à montrer au public (turc, essentiellement) ce que la réalité des Kurdes.

- Esra Demirkuran : Pourrais-tu nous parler du processus de production ?
- Orhan Eskiköy : On a commencé à faire des recherches sur le film, il y a cinq ans, alors qu’Özgür et moi étions étudiants. Mais on n’arrivait pas à trouver un village ou un enseignant. Il y a trois ans, on a participé à un atelier organisé par l’Association des Documentaristes (BSB) en Turquie. C’est là qu’on a rencontré des professionnels européens comme Leena Passenen et Massimo Arvat, qui ont cru en notre projet. En 2007, on s’est inscrit au Greenhouse Documentary Development Workshop [Atelier Greenhouse de création documentaire] et notre projet a été sélectionné. On a obtenu ensuite le soutien de différentes institutions comme Sundance et le Fonds Jan Vrijman.

- Esra Demirkuran : Comment avez-vous trouvé le personnage principal, Emre l’enseignant ?
- Orhan Eskiköy : Durant nos recherches, on s’est aperçu que l’histoire d’Emre était vécue par beaucoup d’enseignants débutants. Quand on l’a rencontré, il était très pessimiste et se demandait ce qu’il faisait là. Comparé à d’autres enseignants, il avait l’allure typique d’un Turc venu de l’ouest. Il correspondait vraiment à notre histoire !

- Esra Demirkuran : A certains moments, Emre semble épuisé d’enseigner le turc à des enfants qui parlent le kurde. Quelles difficultés avez-vous rencontré en le suivant toute une année ?
- Orhan Eskiköy : Suivre un personnage sur une longue période est difficile. Emre chageait d’avis si souvent ! Un jour il adorait le village, puis il laissait tomber. Au début, il est fermement convaincu d’enseigner le turc. Avec le temps, quand il s’aperçoit que ce n’est pas aussi facile, il perd espoir. On avait peur qu’il quitte le film. Finalement, ça ne s’est pas produit. Mais il n’était plus aussi coopératif avec nous ; ne répondant pas à certains appels ou ne nous informant pas sur des changements importants dans le village, etc.

- Esra Demirkuran : Le film donne des détails sur le système éducatif en Turquie et un sentiment fort de marginalité. D’un côté, on remarque la solidité du système, de l’autre, le professeur doit enseigner le turc avant d’aborder le programme. Que penses-tu de la solution qu’il découvre par lui-même ?
- Orhan Eskiköy : Dans des pays en développement comme la Turquie, certains groupes possèdent des privilèges ; d’autres n’ont pas le moindre avantage. Ce qui crée un énorme écart. Les règles n’ont de sens et ne peuvent fonctionner que tout le monde a les mêmes opportunités. L’Etat se doit de prendre en compte et de respecter la diversité au sein du pays. Naturellement, pour qu’il y ait unité dans l’enseignement, le même programme doit être suivi. Mais, pour revenir à notre film, un enseignant ne peut faire cours à des élèves qui ne parlent pas la même langue. Il y a là, à mon avis, une forme de violence exercée à l’encontre des enseignants et des élèves.

- Esra Demirkuran : Bien qu’on ne vous voit pas dans le film en tant que réalisateurs, votre point de vue n’est pas celui d’un « outsider ». Comment définirais-tu votre style de documentaristes ?
- Orhan Eskiköy : Nous essayons d’observer la vie de personnages réels dans leurs histoires réelles et leurs situations réelles. Voilà comment je formulerais notre style. Dans un documentaire d’observation, tu dois te trouver avec tes personnages au bon moment. A part ça, ce genre prend le réalisateur aux tripes…

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Source : http://www.nisimazine.eu/Orhan-Eskikoy-On-the-way-to-school.html
Traduction : © Georges Festa – 01.02.2012.

NdT : Signalons la première du nouveau film d’Orhan Eskiköy et Özgür Doğan, Voice of My Father, au Festival international du Film de Rotterdam (25.01 – 05.02.2012) - http://www.filmfestivalrotterdam.com/nl/