samedi 31 mars 2012

Caminos / Bouts de route - Compagnie Vía Expresa

© Compagnie Vía Expresa, 2012


Caminos – Teatro y música

par la Compagnie Vía Expresa

Centre d’animation Place des Fêtes, Paris – 31.03.2012



Je veux boire son oubli cristallin !


Adapté du Soleil sur la mer [El Sol bajo el mar] du dramaturge péruvien José Enrique Mavila (1957-2002) et de l’égérie du surréalisme argentin, la poétesse Alejandra Pizarnik (1936-1972), Caminos / Bouts de route nous invite aux confins du réel et du songe, là où finitude et délivrance se confondent, se croisent, s’opposent.

Scène immobile où deux amas blancs attendent, dissimulant piano et saxophone. Les musiciens s’en emparent. Toile de fond, obscure, que scandent rais de lumière ou zébrures de pluie. Nul ne saura. L’ode à la passion, l’absence. Les jardins du désir.

Saxophone solo. Au loin, une plage, une voiture. L’homme au chapeau, en veste blanche. Agitant grelots, canne. Fouillant dans une poche. Cris. Quel destin se joue là ?

Pianiste et chanteuse reprennent bientôt leurs droits. Comme si les mots ne suffisaient pas. Stridents, désarmants. Arrière-plan d’éclairs, nuées stellaires. Ce leitmotiv de nos errements.

L’homme assis prépare sa canne à pêche. « Contigo en la distancia ! » Une histoire de chien perdu, qu’il s’agit de retrouver. Une histoire de femme, en filigrane. Invisible, obsédante.

« Au désert ce qui est au désert / A la mer ce qui est à la mer ! » Dos au public, face à la toile. Face à la route. Partir pour Lima. Et si le chien s’était réfugié dans la cathédrale ? Duo saxophone – saccades de lumière.

La femme s’avance, s’assied. Lisse ses cheveux. L’homme à la chemise bleue. Deux cœurs gris en toile de fond. Elle, son éventail. Lui, son verre. « No hacemos nada, pero lo hacemos mal ! » Discordances, évitements. Saxophone et enseignes.

Pour une tête / Por una cabeza. Nouvelle toile de fond. La femme au chapeau. La jeune fille et la chaise. Scène de cabaret improvisé, où se disent les hasards, les certitudes. Ce qui nous entraîne pour mieux nous perdre.

« Et la jeune fille de nouveau gravit le vent. » Ciel en arrière-plan. Dialogue musical. Le saxophone va jusqu’à imiter le vent, tandis qu’elle se déchausse. Disparition.

Puis les flaques rouges sur le mur. Lancinantes, irrépressibles. Accroupie au sol, chevelure et bras étendus, tel un songe de Füssli. Mouvement de balancier. A la manière d’un oiseau rompu. Faisant écho à la geste du pêcheur. Corps acéphale. Tandis que l’écran est envahi de flammes rouges et noires. L’enfer n’est jamais loin.

L’homme à la bouteille vide. Montent vagues et épis sanguinolents, sombres. « Je veux boire son oubli cristallin ! » Qui dira jamais ces noces de mort et d’absolu ?

Retour au chant. Final. Libérateur. Ces Caminos sont nôtres, souverains, définitifs.

© 03.2012


Caminos / Bouts de route
en espagnol sous-titré
avec Mayra España, Jorge Lozano, Ricardo Martinez, Natalia Calvo, Linnett Hernandez
Mise en scène de Luis Peñaherrera
Avec la complicité d’Arnaud Egger, Hélène Achte et Corinne Leconte

site de la Compagnie Vía Expresa : http://via.expresa.free.fr/
contact : via.expresa@free.fr


Turquie : entretien avec Noam Chomsky par David Barsamian / Turkey : interview with Noam Chomsky by David Barsamian

© Metropolitan Books, à paraître nov. 2012


Noam Chomsky débat de la Turquie avec David Barsamian

The Armenian Weekly, 09.02.2012


[Directeur d’Alternative Radio, basée au Colorado, David Barsamian a mené l’entretien qui suit avec Noam Chomsky le 20 janvier [2012] au Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Cambridge (Massachusetts).
Célèbre dans le monde entier, N. Chomsky est professeur émérite au MIT. Outre son œuvre pionnière dans la linguistique, sa voix compte depuis des dizaines d’années en faveur de la paix et de la justice sociale. The New Statesman le nomme « la conscience du peuple américain ». Howard Zinn le présente comme « l’intellectuel en révolte le plus éminent de notre pays ». Il est l’auteur de toute une série d’ouvrages, parmi lesquels Failed States : The Abuse of Power and the Assault on Democracy (1), What We Say Goes : Conversations on U.S. Power in a Changing World : interviews with David Barsamian (2) et Hopes and Prospects (3).
N. Chomsky et D. Barsamian ont collaboré sur de nombreux ouvrages à succès, dont le tout dernier s’intitule How the World Works (4).
Le présent entretien fera partie de leur prochain livre, Demand the Impossible, à paraître en 2012.
The Armenian Weekly remercie David Barsamian pour la communication de la transcription de cet entretien.]

- David Barsamian : Parlons de la Turquie. Ce pays s’efforce depuis plusieurs années d’intégrer l’Union Européenne, sans y parvenir. Un article en une du New York Times [en date du 5 janvier 2012] titre : « Turkey’s Glow Dims as Press Faces Charges » [L’éclat de la Turquie s’étiole, tandis que la presse est livrée à la justice]. D’après les défenseurs turcs des droits de l’homme, la « répression » qui s’abat sur les journalistes « s’inscrit dans une évolution inquiétante ». En outre, lit-on : « Les arrestations risquent de ternir l’image du Premier ministre Erdogan, célébré au Moyen-Orient en tant que dirigeant régional influent, capable de s’opposer à Israël et à l’Occident. » Selon ce reportage, « 97 membres de médias d’information sont actuellement incarcérés en Turquie, dont des journalistes, des éditeurs et des diffuseurs, » un chiffre que « les groupes de défense des droits de l’homme estiment supérieur à ceux de leurs homologues détenus en Chine. » Parmi ces détenus figure Nadim Sener, journaliste primé, à cause de son reportage sur le meurtre de Hrant Dink, cet éminent journaliste turco-arménien assassiné à Istanbul en janvier 2007.
- Noam Chomsky : Tout d’abord, le fait que ce reportage paraisse dans le New York Times n’est pas sans comporter nombre de connotations paradoxales. Ce qui se passe en Turquie est très préoccupant. D’autre part, il ne commence pas en comparant avec ce qui se passait dans les années 1990. L’Etat turc menait alors une véritable guerre antiterroriste contre la population kurde : des dizaines de milliers de victimes, des milliers de cités et villages détruits, probablement des millions de réfugiés, la torture, toutes sortes d’atrocités imaginables. Le Times en fit à peine mention.
Ils n’ont sûrement pas mentionné – ou s’ils l’ont fait, c’est très marginal – le fait que 80 % des armements provenaient des Etats-Unis, et que Clinton couvrait ces atrocités au point qu’en 1997, alors que les relations étaient au beau fixe, durant cette seule année Clinton envoya plus d’armements à la Turquie que durant toute la période de la Guerre froide jusqu’au déclenchement de la campagne antiterroriste. C’est très grave. Tu ne trouveras pas ça dans le New York Times. Son correspondant à Ankara, Stephen Kinzer, n’a quasiment rien signalé. Non qu’il l’ignorât. Tout le monde savait.
Donc, maintenant, s’ils s’inquiètent des violations des droits de l’homme, il convient de prendre ces réactions avec des pincettes. S’ils sont maintenant disposés à souligner les violations des droits de l’homme, ce n’est pas parce que les Etats-Unis les soutiennent, mais parce que ce pays s’oppose aux Etats-Unis. Et ils n’apprécient pas. La popularité d’Erdogan au Moyen-Orient ne le rend pas populaire aux Etats-Unis. Il est de loin la personnalité la plus populaire dans le monde arabe, alors que la popularité d’Obama est en fait plus basse que celle de Bush, ce qui est quasiment un comble.
La Turquie joue un rôle assez indépendant dans les affaires du monde, ce que les Etats-Unis n’apprécient pas du tout. Elle maintient des relations commerciales avec l’Iran – qu’elle accroît même, en fait. Turquie et Brésil se sont rendus coupables du crime majeur. Ils sont parvenus à amener l’Iran à accepter un programme de transfert d’uranium faiblement enrichi hors d’Iran, ce qui a eu pour conséquence de doubler en pratique le projet d’Obama. En fait, Obama a réellement écrit une lettre à Lula, le président brésilien, le pressant de poursuivre dans cette voie, principalement parce que Washington pensait que jamais l’Iran n’accepterait et qu’ainsi les Américains pourraient s’en servir d’arme diplomatique à son encontre et être davantage soutenus en vue de sanctions. Or l’Iran a accepté. Les gens étaient furieux ici de voir l’Iran accepter, car alors cela pouvait saper l’escalade menant à des sanctions, ce que les Etats-Unis recherchaient en fait. Ce qui a donc constitué une nouvelle source d’hostilité.
Et il y en a eu d’autres. Par exemple, dans le cas de la Libye, la Turquie, qui est une puissance de l’OTAN, s’est interposée lors des premières tentatives de l’OTAN pour mettre à exécution le bombardement de la Libye, outrepassant de fait la résolution des Nations Unies, tout en affirmant la respecter. La Turquie n’a coopéré d’aucune manière ; de fait, elle a entravé en pratique les réunions de l’OTAN. Washington n’a pas apprécié non plus.
Ils n’apprécient pas les relations commerciales croissantes avec l’Iran, ni leur politique étrangère indépendante. Etant donné la situation, il convient donc de condamner les violations en cours des droits de l’homme en Turquie. C’est une régression. De fait, il y eut beaucoup de progrès ces dix dernières années, des progrès considérables même, mais ces deux dernières années ont été très décevantes. Il est bon de protester, cynisme mis à part.

- David Barsamian : En mars 2011, Orhan Pamuk, grand écrivain turc, Prix Nobel, a été condamné pour avoir déclaré dans un journal suisse : « Nous avons massacré 30 000 Kurdes et un million d’Arméniens. » Un débat sur la Turquie peut difficilement avoir lieu sans mentionner au moins les Kurdes et parfois les Arméniens.
- Noam Chomsky : En fait, les Kurdes sont rarement évoqués. Les pires atrocités contre les Kurdes, comme je l’ai rappelé, se sont produites durant les années 1990. La couverture par la presse fut des plus mince et dédaigneuse. Je l’ai déjà rappelé. Quelques entrefilets, guère plus. Période qui fut, naturellement, la plus significative, non seulement du fait de l’échelle des atrocités, mais parce que nous aurions pu y mettre fin. Ils étaient soutenus fermement par les Etats-Unis et l’OTAN en général, Etats-Unis en tête. Si la chose avait été rendue publique, cela aurait pu avoir un impact.
C’est particulièrement frappant en 1999. Il y eut cette réunion de l’OTAN, un anniversaire, en 1999, concernant précisément l’époque de la décision de bombarder la Serbie. Il y eut une grande couverture à l’Ouest concernant la manière avec laquelle l’OTAN se plaignait du fait que les atrocités fussent perpétrées aussi près de la zone de l’OTAN ; il nous fallait donc faire quelque chose, du genre bombarder la Serbie. En fait, des atrocités bien plus graves étaient perpétrées au sein même de l’OTAN, à savoir en Turquie. Essayez donc de trouver un mot à ce sujet. Vous pouvez en trouver un. J’ai écrit là dessus ; deux ou trois autres francs-tireurs l’ont fait aussi. Si bien que le cynisme est dominant.
Mis à part ça, les problèmes sont bien réels. J’étais en Turquie, l’année dernière, lors d’un colloque sur la liberté d’expression. Un grande part des débats était consacrée aux journalistes turcs exposant, décrivant leurs activités en tentant d’évoquer, d’exposer le meurtre de Hrant Dink, les atrocités commises contre les Arméniens, la répression visant les Kurdes. Ce sont des gens très courageux. Contrairement à tel correspondant du New York Times, pouvant écrire à ce sujet s’il le souhaite et auquel rien ne peut arriver. Il serait peut-être censuré par l’éditeur. Ces gars-là, eux, peuvent être jetés en prison, soumis à la torture. C’est grave. Et pourtant ils s’expriment ouvertement et avec force.
En fait, une des choses les plus intéressantes concernant la Turquie – là aussi, un paradoxe – l’Union Européenne déclare : « Nous ne pouvons les faire entrer car ils ne répondent pas à nos critères élevés en matière de droits de l’homme, » et ainsi de suite. La Turquie est quasiment le seul pays que je connaisse dans lequel des intellectuels, des journalistes, des universitaires, des écrivains, des enseignants et des éditeurs de premier plan non seulement protestent sans cesse contre les atrocités commises par l’Etat, mais organisent régulièrement une désobéissance civile à son encontre. En fait, j’ai participé dans un certaine mesure il y a dix ans, lorsque j’y suis allé. Rien de tel à l’Ouest. Ils font honte à leurs homologues occidentaux. Si des leçons doivent être apprises, j’estime donc que c’est dans l’autre sens. Franchement, je n’ai jamais pensé que la Turquie serait admise dans l’Union Européenne, du fait surtout du racisme. Je ne crois pas que les Européens de l’Ouest apprécient l’idée de voir les Turcs parcourir en toute liberté leurs rues.

- David Barsamian : De quelle manière les relations turco-israéliennes influencent-elles Washington, avec ce commando israélien en 2010 dans les eaux internationales abordant un navire turc, tuant neuf Turcs, dont l’un était citoyen américain ? Et la suspension actuelle des relations diplomatiques.
- Noam Chomsky : Cela a commencé avant. La Turquie est le seul grand pays, en tout cas le seul pays membre de l’OTAN, à avoir protesté très vigoureusement contre l’attaque israélo-américaine visant Gaza en 2008-2009. Et ce fut une attaque israélo-américaine. Israël lançait les bombes, mais les Etats-Unis soutenaient, bloquant la résolution des Nations Unies, et ainsi de suite, y compris Obama. La Turquie condamna très fermement. Il y eut ce fameux incident à Davos, lors du Forum Economique Mondial, où le Premier ministre turc s’éleva avec force contre l’attaque, tandis que Shimon Peres, le Président israélien, se trouvait sur la même tribune.
En général, ils prennent fait et cause pour leurs protestations – une des raisons pour lesquelles Erdogan est si populaire dans le monde arabe. Naturellement, les Etats-Unis n’apprécient guère. Entretenir des relations cordiales avec l’Iran et condamner les crimes d’Israël ne fait pas de vous un favori aux cocktails de Georgetown.

- David Barsamian : Et maintenant cette information selon laquelle Israël, qui a longtemps nié le génocide arménien, envisage une résolution, en premier lieu afin d’irriter les Turcs actuellement, qu’ils savent être hypersensibles à toute mention du génocide arménien.
- Noam Chomsky : Ils font d’une pierre deux coups. Israël et la Turquie étaient des alliés très proches. En fait, la Turquie était l’allié le plus proche d’Israël, mis à part les Etats-Unis. Leur alliance était comme tenue secrète, mais elle était tout à fait manifeste, depuis la fin des années 1950. Il était très important pour Israël d’avoir un puissant Etat non arabe comme allié. La Turquie et l’Iran sous le régime du Shah étaient très proches d’Israël. A cette époque, ils refusaient d’autoriser quelque débat que ce fût sur le génocide arménien.
En 1982, Israël fut le lieu d’un colloque sur la Shoah. Il était organisé par un spécialiste sur la Shoah en Israël, Israël Charny, que j’ai connu enfant dans des camps parlant hébreu. Il s’est rendu en Israël. Il voulut inviter quelqu’un pour parler des atrocités commises contre les Arméniens et le gouvernement tenta de faire blocage, s’y opposant fermement. En fait, ils firent pression sur Elie Wiesel, censé présider à titre honorifique, pour qu’il démissionnât, ce qu’il fit. Ils mirent cela à exécution de toutes les manières possibles. Il s’agissait d’une opposition intolérable au gouvernement. A l’époque, la Turquie était un allié ; donc, on n’en parlait pas.
Maintenant, comme tu disais, les relations sont effilochées, si bien qu’on peut critiquer les Turcs, on peut en parler maintenant. En fait, le comportement d’Israël a été des plus habile. Un des épisodes qui n’a pas eu beaucoup de retentissement ici, mais qui a réellement ennuyé les Turcs fut cette rencontre entre l’ambassadeur de Turquie en Israël et Danny Avalon, le vice-ministre des Affaires Etrangères. Il convoqua l’ambassadeur de Turquie et ils prirent une photo de circonstance avec l’ambassadeur de Turquie assis sur une chaise très basse et Ayalon assis sur une chaise plus haute au-dessus de lui. Photographies qui furent ensuite diffusées partout. Les pays n’agissent pas de la sorte. C’est très humiliant. Les Turcs détestent ça. Israël est si arrogant, ils s’en moquent. Ils s’imaginent : on peut faire tout ce qu’on veut tant que le maître est à nos côtés, ce qui est le cas.
Il s’agit d’un événement, parmi toute une série d’autres, qui, du point de vue stratégique d’Israël, n’est en fait guère brillant. Les relations stratégiques militaires, économiques, commerciales turco-israéliennes sont très importantes. Là aussi, nous ne connaissons pas vraiment les détails, mais durant des années Israël s’est servi de la Turquie orientale, comme l’ont fait les Etats-Unis, pour des bases militaires, à des fins d’entraînement militaire, de préparations d’une guerre éventuelle, d’attaque au Moyen-Orient. S’ils sacrifient cela, c’est grave.

- David Barsamian : Et l’épisode du Mavi Marmara, lors duquel neuf civils turcs ont été tués.
- Noam Chomsky : Le Mavi Marmara faisait partie d’une flottille. Il fut attaqué dans les eaux internationales par des commandos israéliens, qui firent neuf victimes, des Turcs, dont un Turco-américain. Attaquer un navire dans des eaux internationales est un crime grave. Israël a été surpris par les réactions – à juste titre, quelque part, puisqu’ils détournent des navires dans les eaux internationales depuis la fin des années 1970, et que les Etats-Unis n’en ont jamais fait un plat. Ils ont attaqué des navires allant de Chypre au Liban, faisant parfois des victimes, parfois des prisonniers, les enlevant et les jetant dans des prisons israéliennes, où ils sont gardés comme otages. Sans que le maître ne fasse jamais objection. Si bien qu’ils ont été un peu surpris par toute cette agitation. Or il y eut beaucoup d’indignation à travers le monde, non seulement de la part de la Turquie, mais plus largement, du fait de leur comportement véritablement criminel. La Turquie exigea des excuses, Israël refusa. Ce qui a conduit à une grave détérioration de leurs relations.

- David Barsamian : Les relations diplomatiques ont été très affectées.
- Noam Chomsky : Affectées du moins en surface. Il se passe probablement plus de choses en sous-main. Mais, effectivement, une dégradation au niveau officiel des relations.

- David Barsamian : Les Kurdes, qui sont à cheval sur trois ou quatre pays – Iran, Irak, Turquie – constituent, je crois, la plus importante minorité dans le monde à ne pas avoir d’Etat-nation. Quelle est la situation des Kurdes, en particulier la semi-autonomie qu’ils ont obtenue au nord de l’Irak ? Quelle est sa viabilité ?
- Noam Chomsky : Il existe de nombreux problèmes. Ils ont acquis une sorte de semi-autonomie au nord de l’Irak, mais, tout d’abord, il y a beaucoup de répression et de corruption. En outre, cette situation est fragile. Et n’est pas réellement viable. Ils sont cernés de toutes parts. Sans soutien significatif de l’étranger, ils ne pourront pas tenir longtemps. Non seulement ils sont privés d’accès à la mer, mais ils sont entourés d’ennemis, l’Iran d’un côté, la Turquie de l’autre, ainsi que l’Irak arabe. Il existe un lien avec la Syrie, sans grande utilité. Ils existent grâce à la tolérance des grandes puissances, en premier lieu les Etats-Unis, tolérance qui peut cesser.
A plusieurs reprises, les Etats-Unis les ont monnayés durant des années. Ils les ont vendus à Saddam Hussein durant les années 1970, puis à nouveau durant les années 1980. L’administration Reagan refusa de les reconnaître. Ils tentèrent d’en imputer la responsabilité à l’Iran. Les Kurdes ont un ancien proverbe, du genre « Nos seuls amis sont les montagnes », autrement dit nous ne pouvons compter sur les étrangers pour qu’ils nous soutiennent. Si tu considères leur histoire, ils ont tout un tas de raisons pour le croire. Je pense donc qu’ils doivent s’arranger avec les pays environnants et aussi trouver un moyen de gérer leur population kurde.
La population kurde, mettons en Turquie, est très attentive à la semi-autonomie des Kurdes en Irak.

- David Barsamian : Ils y voient un modèle ?
- Noam Chomsky : Il y voient une raison d’espérer, mais eux-mêmes ne sont pas bien traités par les Kurdes d’Irak semi-autonomes, qui obéissent à leurs intérêts. L’un des rares journalistes américains à avoir réellement travaillé dans la région, Kevin McKiernan, a décrit un jour une montagne au nord de l’Irak, nommée le Mont Kandil. Elle compte, disait-il, deux versants : d’un côté, les terroristes, de l’autre les combattants pour la liberté. Ce sont exactement les mêmes : des nationalistes kurdes. Mais un versant fait face à la Turquie, ce sont donc des terroristes. L’autre versant fait face à l’Iran, ce sont donc des combattants pour la liberté. Apparemment, ils sont très bien intégrés. On y apprend que les guérillas sur cette montagne entretiennent régulièrement des relations commerciales et autres avec la population environnante.

NdT

1. Holt Paperbacks, 2007. 320 p. Traduction française [Les États manqués : abus de puissance et déficit démocratique] par Paul Chemla. Paris : Fayard, 2007. 403 p.
2. Metropolitan Books, 2007. 240 p. Traduction française [L'ivresse de la force : entretiens avec David Barsamian] par Lise Chemla. Paris : Fayard, 2008. 244 p.
3. Haymarket Books, 2010. 336 p. Traduction française [Futurs proches : Liberté, indépendance et impérialisme au XXIe siècle] par Nicolas Calvé. Montréal : Lux, 2011. 386 p.
4. Soft Skull Press, 2011. 336 p.

___________

Source : http://www.armenianweekly.com/2012/02/09/chomsky/
Traduction : © Georges Festa – 03.2012.
Avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.


mardi 27 mars 2012

Antonia Arslan - Il Libro di Mush / Le Livre de Moush

© Skira, 2012


Peuples, traditions, culture et langue réunis dans un grand livre
Entretien avec Antonia Arslan qui, dans son ouvrage Il Libro di Mush, continue de raconter l’histoire oubliée d’un génocide

par Andrea Di Consoli

www.totalita.it


Ce soir, à « Libri come », à 19h30, à l’Auditorium de Rome, l’écrivaine Antonia Arslan s’entretiendra avec l’écrivain roumain Varoujan Voskanian, auteur du roman sur le génocide des Arméniens, Il Libro dei sussurri [Le Livre des murmures] (1). A cette occasion, nous avons posé quelques questions à Antonia Arslan à propos de son dernier roman, intitulé Il Libro di Mush, qui raconte l’histoire aventureuse du sauvetage d’un ancien et précieux manuscrit arménien.

- Andrea Di Consoli : Professeur Arslan, avez-vous déjà vu personnellement le Manuscrit de Moush ?
- Antonia Arslan : Oui, je l’ai vu il y a quelques années à Erevan, la capitale de l’Arménie. Là où il est exposé.

- Andrea Di Consoli : Et quelle émotion avez-vous ressentie en le voyant ?
- Antonia Arslan : A l’époque, je n’avais qu’une vague idée de l’histoire de ce manuscrit ; j’ignorais encore que j’en raconterais l’histoire.

- Andrea Di Consoli : Tentons d’expliquer ce qu’est le Manuscrit de Moush.
- Antonia Arslan : Il s’agit d’un manuscrit enluminé datant de 1202, haut d’environ un mètre et large de la moitié, et qui pèse près de vingt-huit kilos. Il fut réalisé par un pieux marchand arménien, qui mêla des homélies et des prières.

- Andrea Di Consoli : Votre roman a atteint un objectif, qui m’apparaît clairement au moment même où nous en parlons : raconter le peuple arménien autour d’un grand livre. Tous les peuples persécutés, quand on y pense, se retrouvent autour d’un grand livre.
- Antonia Arslan : C’est vrai. L’histoire du sauvetage du Manuscrit de Moush est si extraordinaire qu’elle possède véritablement une valeur supérieure, car c’est comme un objet sacré autour duquel on peut recueillir la mémoire mutilée des Arméniens. Et ce en dépit du fait qu’en très grande partie, la culture arménienne ait été détruite.

- Andrea Di Consoli : Un génocide ne détruit pas seulement les personnes physiques, mais aussi les langues, les histoires, les architectures, les livres.
- Antonia Arslan : Je le dis et je le répète toujours : n’oubliez pas qu’un génocide est atroce, non seulement à cause du sang versé, mais aussi parce que l’on efface les mémoires, les églises, les édifices, les ouvrages de tout un peuple.

- Andrea Di Consoli : L’historiographie mondiale est-elle finalement convaincue du caractère irréfutable du génocide arménien ?
- Antonia Arslan : Désormais, après un long silence sur la tragédie arménienne, qui a duré jusqu’en 1980, publications et études ne cessent de paraître. 98 % des historiens s’accordent désormais sur le génocide, à l’exception d’une poignée à contre-courant, qui nient le génocide. Et ceux qui le font, pour être clair, sont surtout des défenseurs de l’historiographie turque.

- Andrea Di Consoli : Comment fut-il possible qu’un peuple paisible, paysan, sans visées expansionnistes, essentiellement pauvre, ait fini par être atrocement massacré par les Turcs ?
- Antonia Arslan : Les Arméniens constituaient une minorité indo-européenne et chrétienne au sein de l’empire ottoman et, de fait, n’étaient pas considérés comme étant du même sang que les Turcs.

- Andrea Di Consoli : En outre, ce que la mystique du sang ne met en œuvre, la géographie le fait.
- Antonia Arslan : Les Arméniens étaient établis autour du Mont Ararat, d’où naissent trois grands lacs de montagne. Cet ancien habitat arménien sur les hauts plateaux se trouvait pris au piège d’un côté par les Turcs et de l’autre par les peuples turkmènes ; il était convoité car très fertile. Durant plusieurs siècles, les sultans maintinrent l’autonomie des minorités assyriennes, grecques, arméniennes, puis, à l’avènement des Jeunes-Turcs en 1908, une terrible politique pré-hitlérienne s’imposa.

- Andrea Di Consoli : Ce qui m’a pourtant toujours frappé dans vos romans, y compris Le Livre de Moush, c’est cette pudeur confondante avec laquelle vous racontez le génocide des Arméniens. Jamais vous n’en rajoutez avec la rhétorique de l’apocalypse et du sang.
- Antonia Arslan : Vous percevez dans mon écriture quelque chose qui me tient beaucoup à cœur, car tant de fois on m’a demandé : « Mais pourquoi écrivez-vous sans décrire le sang et les tortures qui nous avons subies ? » Je ne l’ai pas fait tout simplement parce que je ne les ai pas vécues, et ce n’est pas à moi de faire un récit de ce genre, mais aux témoins directs. Je suis un témoin de troisième génération et je ne puis que raconter avec compassion ce que je sais indirectement. Une compassion que je réserve aussi aux assassins, car personne ne doit jamais oublier qu’en nous-mêmes, malheureusement, existe le plus grand bien, mais aussi le plus grand mal.

- Andrea Di Consoli : Une chose que je n’ai pas bien saisie : quelle sorte de chrétiens sont les Arméniens ?
- Antonia Arslan : Les Arméniens sont des chrétiens apostoliques. Ils partagent la doctrine avec les catholiques. Seul le culte est différent.

- Andrea Di Consoli : Je m’intéresse aussi beaucoup à Erevan, votre capitale. Une grande ville dynamique, moderne, que l’on connaît peu. Vous y allez souvent ?
- Antonia Arslan : Oui, j’y vais souvent. Je dois dire qu’Erevan est une ville curieuse, parce que, en dépit de l’ancienneté du peuple arménien, elle est au contraire moderne. C’est une ville avec une belle architecture, le centre est très animé, plein de jeunes. Maintenant, ils ont aussi créé plein d’hôtels, car l’Arménie découvre lentement le tourisme, n’ayant quasiment pas de matières premières.

- Andrea Di Consoli : Récemment, en visitant Yad Vashem à Jérusalem, j’ai appris que les Juifs donnent un nom et un prénom à toutes les victimes de la Shoah. Y a-t-il un travail analogue en Arménie ?
- Antonia Arslan : En Arménie existe un grand monument qui se trouve dans la Vallée des Hirondelles, près d’Erevan. C’est un monument très impressionnant, composé de sept dalles de granite (qui symbolisent les sept provinces de l’Arménie historique), avec une flamme éternelle au milieu. Il y a là un Centre qui recueille des données, des listes et des informations de toutes sortes. Raymond Kévorkan fait aussi un travail minutieux, comparant et étudiant depuis des années listes après listes et des documents en tout genre. Mais il reste un obstacle à ce travail : le fait que la Turquie ne communique aucun document relatif à l’état civil.

NdT

1. Traduit du roumain en italien par A. N. Bernacchia. Rovereto : Keller editore, 2011, 480 p.
2. Skira, 2012, 129 p.

___________

Source : http://www.totalita.it/articolo.asp?articolo=759&categoria=1&sezione=&rubrica=
Article paru le 08.03.2012.
Traduction de l’italien : Georges Festa – 03.2012.


vendredi 16 mars 2012

Malta / Malte - Armeni sull'isola / Arméniens insulaires

La Valette (Malte), Fort Saint-Ange, mai 2011
© fr.wikipedia.org


L’île aux Arméniens
par la rédaction d’Akhtamar on line, n° 133, 15.03.2012


Il existe une petite communauté arménienne qui vit à quatre-vingts kilomètres environ des côtes italiennes. Guère plus de trois cents personnes sur une île au milieu de la Méditerranée, entre Europe et Afrique.

Héritière d’une diaspora qui a abordé tant de terres, rejoint chaque recoin du monde, elle a atterri sur un petit archipel d’un peu plus de 300 km2 pour 400 000 habitants. Malte est peut-être un petit Etat, un point minuscule sur l’atlas du monde, mais c’est un pays qui depuis 2004 fait partie de l’Union Européenne, en assure la présidence tournante et a adopté la même monnaie que l’Allemagne, la France et l’Italie.

Une petite nation qui pèse cependant de son poids politique particulier.

A l’occasion de la présentation des lettres de créance de notre ambassadeur, S. E. Karapetyan, qui depuis le mois dernier est aussi le représentant diplomatique de l’Arménie à La Valette, évoquons ces Arméniens arrivés dans l’île aux abeilles (melita en grec).

Tout d’abord, comme il en va par ailleurs de chaque nation, les chiffres officiels sont trompeurs : les Arméniens à Malte sont probablement beaucoup plus nombreux, mais seule une partie d’entre eux est fière de se définir comme appartenant à la communauté.

Les premiers contacts entre les deux peuples remontent au 11ème siècle, alors que l’importance et l’organisation croissantes de l’Ordre de saint Jean (Ordre souverain militaire de Malte) attirent aussi un grand nombre d’Arméniens, dont le flux migratoire s’accrut après la chute du royaume de Cilicie, laquelle amena nombre de chevaliers arméniens à rejoindre cette île méditerranéenne.

Une seconde vague migratoire se produisit après le génocide de 1915 et une troisième lors de l’effondrement de l’Union Soviétique.

La communauté arménienne de Malte fut enregistrée en tant qu’association sur la base du volontariat en 2009 et tint, le 31 juillet de cette même année, sa première assemblée générale constitutive.

Ses objectifs, comme pour toutes les communautés arméniennes à travers le monde, sont de préserver l’identité nationale et de faire connaître son histoire et sa culture.

Le 22 décembre dernier, fut inauguré, devant la résidence du maire de la capitale, dans les Jardins Hastings, un khatchkar réalisé pour cette occasion en Arménie et transporté à Malte ; ont participé à cette cérémonie le maire de la capitale et des représentants du Parlement maltais.

En outre, au niveau parlementaire dans les deux pays, se sont formés des groupes d’amitié ayant pour but de renforcer davantage les liens politiques et culturels entre les deux peuples.

Les deux pays ont, par ailleurs, leur fête nationale le 21 septembre, jour de l’indépendance (1964, celle de Malte par rapport aux Anglais).

Le 24 juin 2010 a été lancé le site officiel de la communauté (précisons : Komunità, comme l’on écrit en maltais) en trois langues (arménien, anglais et russe), qui fait office de point de référence et de source d’informations.

Le président de la communauté est la doctoresse Vera Boyajyan, qui réside dans l’île avec sa famille depuis 2005.

Ainsi, même dans le petit Etat maltais, se renforcent les liens entre les Arméniens ; toujours plus enracinés sur le territoire, mais fiers de leurs origines et de leur histoire.

____________

Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%20133%20%2815%20marzo%29.pdf
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 03.2012.

site internet : www.malta-armenia.eu


jeudi 15 mars 2012

Turquie : Rapport sur les minorités / Turkey : The Minority Report

Turcs attaquant des biens appartenant à des Grecs (pogroms d’Istanbul, 6-7 sept. 1955)
© http://www.greece.org/genocide/


République de Turquie : rapport sur les minorités
par Ayse Hur
The Armenian Mirror-Spectator, 04.02.2012


Le verdict rendu au procès de Hrant Dink ne me surprend pas. Car je sais combien profondes sont les racines et étendues les ramifications de l’animosité envers les non-musulmans dans ce pays. Je peux aussi imaginer l’issue du processus d’appel entrepris par le parti au pouvoir en Turquie, afin d’apaiser les réactions à ce verdict. Car je sais comment le parti Justice et Développement (AKP) adopte progressivement l’état d’esprit d’Ergenekon et comment la Cour d’appel a réglé les procès intentés à Pinar Selek, Ugür Kaymaz, Baskin Oran et bien d’autres. Cette semaine, je vais résumer les crimes perpétrés par l’Etat durant la période républicaine, afin que chacun puisse réaliser à quel point la situation est difficile et son évolution.

- 16 mars 1923. Dans un discours devant des hommes d’affaires à Adana, Mustafa Kemal déclare : « Le pays est enfin resté aux mains de ses véritables propriétaires ! Les Arméniens et les autres n’ont aucun droit ici ! Ces terres fertiles sont intégralement turques ! » Ainsi est conçue la politique de la république à l’égard des minorités.
- Juin 1923. Les officiels juifs, arméniens et grecs sont limogés et remplacés par des musulmans. La libre circulation des non-musulmans en Anatolie est restreinte. Cette décision fut prise car, du fait de ces restrictions, beaucoup de gens ne purent rentrer chez eux et durent rester là où ils se trouvaient à cette époque. Comme si cela ne suffisait pas, le retour des Juifs vers la Palestine fut frappé d’interdiction.
- Janvier 1924. Une loi est promulguée concernant les pharmaciens et stipule que seul un Turc peut ouvrir une pharmacie.
- 3 mars 1924. Une loi est promulguée concernant l’unification de l’enseignement. Une quarantaine d’écoles françaises et italiennes sont fermées. Des restrictions frappent l’entretien, l’agrandissement ou la construction de nouvelles écoles réservées aux minorités. Les programmes scolaires passent sous le contrôle du ministère de l’Education Nationale.
- 3 avril 1924. Conformément à la loi relative à la profession d’avocat, 960 avocats font l’objet d’une enquête de moralité et 460 se voient retirer leur autorisation d’exercer. Résultat : 57 % des avocats juifs et les trois quarts de leurs homologues grecs et arméniens perdent leur emploi.
- Nuit du 29 janvier 1925. Constantinos Araboghlu, élu Patriarche de l’Eglise grecque à Pener, est placé dans un train et envoyé à Salonique en Grèce. Son crime est de déplaire au gouvernement. La Grèce voit dans cette action une violation du traité de Lausanne et fait appel auprès de la Cour de Justice de La Haye et de la Ligue des Nations. Elle retire cependant ses poursuites, lorsque la Turquie menace de « chasser le Patriarcat de Turquie ». Le litige est passé sous silence au prétexte que « le Patriarche a démissionné de son propre gré ».
- 22 avril 1926. Conséquence de la loi ordonnant l’usage exclusif de la langue turque dans la correspondance commerciale, les non-musulmans qui ne maîtrisent pas l’écriture turque commencent à être congédiés. Cinq mille Grecs perdent ainsi leur travail.
- 17 février 1926. Suite au vote de la loi sur la citoyenneté, les communautés arménienne, juive et grecque, se voient contraintes, l’une après l’autre, de renoncer aux droits que leur avait reconnu le traité de Lausanne.
- 1er août 1926. Il est déclaré que l’Etat a le droit de confisquer tous les biens acquis par des non-musulmans avant le 23 août 1923, date à laquelle le traité de Lausanne prenait effet.
- 17 août 1927. Une jeune fille juive de 22 ans, Elza Niyego, est assassinée par Osman Ratip Bey, homme marié et grand-père, épris d’elle et qui la harcelait depuis des années. Lorsque la communauté juive, voyant que l’Etat tente de dissimuler ce crime, ose pour une fois élever la voix, une campagne intensive est lancée dans la presse à l’encontre des Juifs. Certains Juifs sont traduits en justice sous prétexte d’ « outrage à l’identité turque ».
- 13 juin 1928. Pour s’attirer les faveurs du gouvernement, un groupe d’étudiants en droit à l’université d’Istanbul décide de coller des affiches dans les ferrys, les tramways et autres transports publics, où il est écrit : « Compatriote, parle le turc ! ». La presse de l’époque est émaillée de plaintes au sujet de « soi-disant compatriotes », qui ne supportent pas cet appel « Parle le turc ! ». Dès lors, de nombreux non-musulmans sont traduits en justice pour outrage à l’identité turque, puisque ne se pliant pas au mot d’ordre de cette campagne.
- 11 juin 1928. L’exercice de la médecine est réservé exclusivement aux « Turcs » par une loi votée ce jour-là. Les non-musulmans ne peuvent donc plus être médecins.
- Septembre 1929. Le Trésor Public décide d’imposer les écoles juives, l’Hôpital Ahayim et l’orphelinat d’Ortaköy en tant qu’institutions à caractère commercial, du fait des subventions et des dons qu’ils perçoivent. La mesure est rétroactive à partir du début de l’année 1925. Ne pouvant s’acquitter de cette lourde imposition, le Grand Rabbin fait l’objet d’une saisie. Le gouvernement poursuit son oppression et les contributions financières sont attentivement surveillées.
- 1926-1930. Durant cette période, 6 737 Arméniens sont contraints d’émigrer en Syrie.
- 18 septembre 1930. Le ministre de la Justice, Mahmut Esat Bozkurt, exprime son célèbre aphorisme sur les hauteurs d’Odemis : « Mon intime conviction est que cette terre est turque. Ceux qui ne sont pas de véritables Turcs n’ont qu’un seul droit dans la patrie turque : être des serviteurs, être des esclaves ! »
- Octobre 1930. Durant les élections municipales, lorsque le Parti Républicain Libre (SCP) met au vote les noms de six Grecs, quatre Arméniens et trois Juifs, le Parti Républicain du Peuple (CHP) réagit et lance une puissante campagne contre les non-musulmans, obligeant le SCP à se dissoudre 99 jours après sa création. L’animosité envers les non-musulmans n’en décroît pas pour autant.
- 11 juin 1932. Ce jour-là, une loi entre en application, réservant certaines professions et services aux seuls citoyens turcs, interdisant la participation d’étrangers à ces filières. La loi vise les Grecs possédant une citoyenneté étrangère, travaillant dans la libre entreprise, les petits négoces et les vendeurs de rue.
- Novembre 1932. Tous les Juifs de Smyrne doivent signer une déclaration certifiant qu’ils s’exprimeront désormais en turc et adopteront la culture turque. Suivent les Juifs de Bursa, Kirklareli, Edirne, Adana et Diyarbakir.
- 1933. Ne supportant plus l’oppression affichée et en sous-main que subissent les Assyriens et conformément aux « vœux de la communauté », face à une « nécessité reconnue » et « à titre temporaire », le Patriarcat de l’Eglise Assyrienne à Mardin est transféré à Homs en Syrie. Son retour ne fut néanmoins jamais possible.
- 14 juin 1934. La loi sur le repeuplement divise la nation en trois classes. Ceux possédant « la culture turque et parlant turc », ceux possédant « la culture turque, mais ne parlant pas turc » (les Kurdes) et ceux « n’étant pas de culture turque et ne parlant pas le turc » (non-musulmans et autres). En conséquence, les Grecs et les Arméniens d’Anatolie sont déplacés vers des régions censées leur convenir.
- 21 juin – 4 juillet 1934. Des bandes, galvanisées par les écrits racistes d’auteurs antisémites tels que Cevat Rifat Atilhan et Nihal Atzız, attaquent des Juifs à Çanakkale, Gelibolu [Gallipoli], Edirne, Kırklareli, Luleburgaz et Babaeski. Les maisons et les commerces des Juifs sont pillés, les femmes sont violées et un rabbin est tué. Ces événements, qui se révéleront orchestrés par la branche thrace du CHP, entraînent l’émigration soudaine de 15 000 Juifs vers d’autres villes et d’autres pays afin de sauver leur vie, abandonnant biens et propriétés. Lorsque le calme revint, les résultats furent évidents. D’après un rapport préparé par le CHP, sur les 15 000 Juifs qui vivaient en Thrace et à Çanakkale, 3 000 sont partis à Istanbul, beaucoup ayant perdu leurs biens du fait des pillages ou les ayant vendus pour presque rien.
- 24 juillet 1937. D’après une notice parue dans le journal Cumhuriyet, une des conditions requises pour les étudiants candidats à l’Ecole Militaire Vétérinaire est d’appartenir à la « race turque ».
- 6 septembre 1938. Dans ce même journal Cumhuriyet, les enseignants candidats à l’Ecole de pilotage au sein de l’Institut Bird, doivent, selon les termes raffinés de la notice, être d’ « ascendance turque ».
- Août 1938. Le gouvernement décrète que « les Juifs soumis à des restrictions d’existence et de déplacement dans les pays dont ils sont citoyens sont interdits d’entrer et de vivre en Turquie, quelle que soit leur religion présente. » Vingt-six Juifs travaillant dans l’agence Anatolie, l’unique agence d’informations officielle dans le pays, sont licenciés. Dans les journaux et les revues, des articles et des caricatures apparaissent, imputant les difficultés que rencontre la nation aux minorités, en particulier les Juifs.
- 1938-1939. Tandis que la menace de guerre s’approche, redoutant qu’ils ne menacent la sécurité nationale, les non-musulmans vivant dans les régions rurales d’Anatolie sont déplacés vers les villes. Ceux qui ne parviennent pas à s’adapter à la vie urbaine sont obligés d’émigrer à l’étranger.
- Juillet 1939. Lors de l’annexion du Hatay par la Turquie, les Arméniens sont soumis à l’oppression et émigrent vers la Syrie.
- 8 août 1939. Transportant 860 Juifs en provenance de plusieurs lieux d’Europe vers la Palestine, le vaisseau « Parita » connaît une avarie et vient s’abriter à Smyrne. Malgré les cris des passagers – « Tuez-nous, mais ne nous ramenez pas là-bas ! » -, le navire est escorté par deux embarcations de la police hors du port. Alors que les Juifs sont expulsés, le journal Ulus, acquis au CHP, titre en une : « Ces maudits Juifs quittent Smyrne. »
- 28 décembre 1939. A la nouvelle d’un important séisme survenu à Erzinca [Erzindjan], qui fit plusieurs dizaines de milliers de victimes, les communautés juives de Tel Aviv, Haïfa, Buenos Aires, New York, Genève, du Caire et d’Alexandrie envoient de l’argent et des vêtements en Turquie. Néanmoins, des articles et des caricatures paraissent dans la presse turque, ridiculisant l’initiative humanitaire des Juifs et imaginant de mauvaises intentions en sous-main.
- 12 décembre 1940. Le « Salvador », surnommé le « cercueil flottant », d’une capacité totale de 40 passagers, embarque 342 immigrants juifs au port de Constantza, en Roumanie, en direction d’Istanbul. Ne pouvant jeter l’ancre, ne fût-ce qu’à un mille, il est contraint par les autorités turques de poursuivre sa navigation vers son lieu de destination. L’issue est tragique. Le 13 janvier suivant, 219 victimes sont retrouvées, suite au naufrage du « Salvador », pris dans une tempête au large, près de Silivri.
- Le 22 avril 1941, des gendarmes viennent ce jour-là escorter 12 000 non-musulmans vers des camps situés dans des marécages infestés de moustiques et par la malaria, où sévissent le manque d’eau potable, l’humidité, la boue et une chaleur oppressante. Les cris des sergents et des officiers - « Oubliez Istanbul ! » - resteront gravés dans la mémoire des populations minoritaires qui vécurent cette période. Ces « soldats », qualifiés de « groupe du 20ème anniversaire », furent soumis à des travaux forcés : creuser des tunnels à Zonguldak, bâtir le « Parc de la Jeunesse » à Ankara et casser des pierres pour construire des routes à Afion, Karabük, Konya et Kütahya. Ils furent finalement libérés le 27 juillet 1942.
- 15 décembre 1941. Le « Struma », avec 769 Juifs roumains à bord, quitte le port de Constantza en Roumanie pour la Palestine, afin de fuir les persécutions nazies. Non autorisé par les autorités à démarquer à Istanbul, le navire jette l’ancre à Sarayburnu durant deux mois et demi, ses passagers se débattant contre la mort et la maladie. Le navire est ensuite refoulé vers la Mer Noire, à vingt-trois milles des côtes. Impuissant, dépourvu de carburant, de nourriture, d’eau et de médicaments, abandonné à son sort, le « Struma » est coulé le 24 février 1942 par un sous-marin non identifié. Il n’y eut qu’un seul survivant à cette tragédie. L’attitude affichée à l’égard des navires emplis de réfugiés, tels que le « Parita », le « Salvador » et le « Struma », constitue aussi un message adressé à la communauté juive de Turquie.
- 11 novembre 1942. Désireux de surmonter les difficultés financières suscitées par la guerre, le gouvernement de Şükrü Saracoğlu institue l’impôt sur la richesse. 87 % des contribuables sont non-musulmans. Les marchands arméniens sont imposés à 232 % de leur capital total, les Juifs 179 %, les Grecs 156 % et les Turcs musulmans moins de 5 %. Ceux qui ne peuvent payer sont envoyés dans des camps à Aşkale, Sivrihisar et Karanlıkdere. Lors de cette « tragédie de l’impôt sur la richesse », qui dura jusqu’en mars 1944, certains perdirent leurs biens, d’autres leur vie, d’autres encore leur honneur et leur foi dans la Turquie.
- 1946. Pour la première fois, il est permis aux étudiants non-musulmans, diplômés des universités, de servir dans l’armée en qualité d’officiers de réserve. Ce qui leur était interdit auparavant. Néanmoins, à ce jour, l’on ne compte aucun officier non-musulman de haut rang au sein des forces armées turques.
- 1946. Extrait du « Rapport sur les minorités » du 9ème Bureau du Parti Républicain du Peuple (CHP) : « Nous devons prendre des mesures drastiques, en particulier à l’égard des Grecs. A ce sujet, on ne peut dire qu’une chose : ‘Au 500ème anniversaire de la prise d’Istanbul, plus aucun Grec ne doit rester dans cette ville.’ ». D’après ce rapport, avant de régler ce problème, les zones restantes d’Anatolie doivent être purgées des non-musulmans.
- 1948. A l’époque, les Juifs veulent émigrer vers l’Etat d’Israël, nouvellement créé, et les Arméniens vers la république socialiste soviétique d’Arménie. L’Etat qui, depuis des années, fait tout ce qui est en son pouvoir pour les faire partir, compte maintenant une presse, contrôlée par ce même Etat, laquelle publie des articles qualifiant ceux qui veulent partir de « traîtres ».
- 6-7 septembre 1955. « Pour forcer la main » de la Turquie sur la prochaine conférence tripartite organisée à Londres au sujet de Chypre, une action concertée de pillage est organisée, visant en premier lieu les Grecs d’Istanbul. Néanmoins, l’événement se propage aussi à Smyrne, Adana, Trabzon et d’autres centres urbains. Non seulement les Grecs, mais aussi les Arméniens et les Juifs, seront la cible de ces attaques. D’après certaines sources, il y eut 3 victimes, et selon d’autres, 11. Près de 300 personnes furent blessées et des centaines de femmes furent violées. D’après les chiffres officiels, 5 300 bâtiments – 7 000, selon les chiffres non officiels – furent pris d’assaut. Le coût des dommages est évalué à au moins 150 millions de livres d’alors, l’estimation la plus haute atteignant un milliard.
- 1964. Alors que les événements à Chypre tendent les relations entre Grèce et Turquie et que la lettre célèbre de Johnson accule cette dernière, l’ « Accord d’amitié », signé par Ataturk et Venizelos, est dénoncé unilatéralement par le gouvernement turc. Des dizaines de milliers de Grecs qui, bien que citoyens grecs, sont nés et ont grandi en Turquie, y travaillent comme négociants et hommes d’affaires modestes, sont déportés. Il ne leur est permis que d’emporter une seule valise et 200 livres turques. Avec le départ de leurs épouses grecques qui sont citoyennes turques, la communauté grecque disparaît quasi complètement du pays.
- 1974. Lors d’un procès opposant le conseil d’administration de l’hôpital grec de Balikli et le Trésor Public turc, la Cour d’appel rend une décision au terme de laquelle les citoyens non-musulmans en Turquie peuvent être qualifiés de non-Turcs.
- 1984. Le Patriarcat de l’Eglise grecque à Fener sollicite l’autorisation de fermer le Séminaire d’Heybeliada, car il ne peut plus en assurer le financement. Or le gouvernement qui, jusqu’alors, avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour fermer ce même séminaire, s’oppose à la demande, citant le traité de paix de Lausanne et le « principe de réciprocité ». Aujourd’hui, bien que l’établissement ne compte plus d’étudiants, l’administrateur turc, nommé par le ministère de l’Education, se rend à son bureau et le Patriarcat continue de dépenser de l’argent pour maintenir l’école ouverte.
- 1985-1990. Suite à leur refus de devenir des gardiens contre le PKK [Parti des Travailleurs du Kurdistan], les Yézidis, adorateurs de l’ange Taus, perdent leurs terres et sont contraints d’émigrer à l’Ouest.
- Années 2000. « Combattre les missionnaires » est le thème le plus débattu lors des séances du Conseil de la Sécurité Nationale.
- 15 novembre 2003. Lors d’une attaque suicide, deux terroristes turcs musulmans tuent 25 personnes (eux compris) et en blessent plus de 300 dans la synagogue Beth Israel de Sisli et celle Neve Shalom de Galata.
- 5 février 2006. Andrea Santoro, prêtre de l’église catholique de Sainte-Marie à Trabzon, est mortellement poignardé par un adolescent de 16 ans.
- 19 janvier 2007. Hrant Dink, éditeur du journal Agos, est abattu.
- 18 avril 2007. A Malatya, sept jeunes « nationalistes » investissent les éditions Zirve, qui publient de la littérature chrétienne, et tuent trois employés.

Au vu d’un tel passé, le verdict rendu au procès de Hrant Dink est-il surprenant ? J’ignore en ce qui vous concerne, mais comme je le disais au début, moi, il ne me surprend pas.

[Historienne, Ayse Hur vit à Istanbul et contribue chaque semaine au journal Taraf par un article d’ordre historique. Article traduit du turc en anglais par A. Maranci.]

Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/020412.pdf
Traduction française : © Georges Festa – 03.2012


mardi 13 mars 2012

Anne Elizabeth Elbrecht - Telling the Story / Dire l'Histoire

© Gomidas Institute, 2012

Vient de paraître :

Anne Elizabeth Elbrecht
Telling the Story :
The Armenian Genocide in The New York Times and Missionary Herald
1914-1918
[Dire l’histoire : le génocide arménien dans le New York Times et le Missionary Herald, 1914-1918]
with a foreword by Dickran Kouymjian
[Avec une préface de Dickran Kouymjian]
Londres : Gomidas Institute, 2012, 254 p.


Telling the Story s’intéresse à deux grands journaux, le New York Times et le Missionary Herald, pour voir de quelle manière l’actualité du génocide arménien filtra à travers les Etats-Unis entre 1914 et 1918. Il étudie aussi comment l’opinion américaine réagit à cette actualité au moyen d’un programme d’intervention humanitaire.

D’indiscutables différences séparent ces deux journaux, le New York Times étant un média de premier plan, tandis que le Missionary Herald faisait partie d’une institution détenant des intérêts en Turquie. Néanmoins, le flot d’informations à l’attention du monde extérieur est clair et incontestable, du fait en particulier que nombre de reportages furent en réalité rédigés par des représentants des Etats-Unis en Turquie et communiqués à la presse via le Département d’Etat à Washington, D.C.


Telling the Story représente un apport précieux pour notre compréhension du génocide arménien et de la politique des Etats-Unis au Proche-Orient.

___________

Source : http://www.gomidas.org/books/Telling%20the%20Story.htm
Contact : info@gomidas.org
Traduction : © Georges Festa – 03.2012.


Jeffrey F. Paulsen - Blueprint for Genocide / Un génocide programmé

© CreateSpace, 2011


Jeffrey F. Paulsen
Blueprint for Genocide
[Un génocide programmé]
CreateSpace, 2011

Un roman expose un rapport fascinant entre la Shoah et le génocide arménien
par Daphne Abeel
The Armenian Mirror-Spectator, 10.03.2012


Dans ce premier roman publié à compte d’auteur, Jeffrey F. Paulsen tisse une saga familiale qui est aussi comme une enquête de détective impliquant l’histoire connexe de la Shoah et du génocide arménien. Paulsen n’est pas arménien, mais il est marié à une Arménienne et s’est appuyé sur les récits de sa belle-famille afin de narrer un récit qui aiguillonne le lecteur par ses allusions quant à l’explication de la réalité et des origines tant de la Shoah que du génocide arménien.
Le roman a pour cadre le Michigan, sur les rives du lac Huron, où une famille arménienne possède une résidence secondaire durant les week-ends et l’été, faisant office de lieu de rassemblement pour leur clan plus large.
En août 2004, plusieurs enfants trouvent une boite métallique dans laquelle ils finissent par découvrir un pistolet Luger allemand. La résidence, possédée auparavant par un certain sénateur Klausner, d’origine allemande, fut transmise à Leyla et Ulrich, qui tinrent ensuite à ce qu’elle fût vendue à cette famille arménienne.
L’on apprend plus tard que Leyla est la petite-fille du sultan Abd ul-Hamid II et que son mari était lié au régime nazi d’Hitler.
Satie, la fille de Sirane, qui acquit la première cette maison, est mariée à Fritz, un avocat d’origine allemande. Le roman retrace ses tentatives pour retrouver la preuve mettant en évidence le fait que les nazis élaborèrent leur plan de la Shoah, après avoir pris connaissance des circonstances qui présidèrent au génocide arménien.
Outre la boite métallique contenant le Luger, Fritz et Aram, un membre de la communauté familiale, découvrent un bunker sous la résidence avec une pièce qui renferme des plans, lesquels préparent le concept d’Auschwitz, camp nazi de la mort. Figurent aussi d’autres documents, l’un d’eux reprenant la citation souvent répétée d’Hitler au sujet des Arméniens.
Une fois ces matériaux mis au jour, la famille s’interroge vivement quant au fait de révéler ce qu’ils ont trouvé. Une nouvelle découverte, une lettre en arménien, les amène à penser qu’il existe au moins un autre document susceptible de prouver les intentions des Turcs de détruire les Arméniens.
Le récit se déroule sur plusieurs années et le texte est parsemé de courts essais relatifs à l’histoire des Arméniens et au refus des Etats-Unis de reconnaître le génocide arménien.
Fritz déclare : « Le plan turc de génocide fut aussi celui utilisé par les Allemands nazis pour exterminer plus de six millions de Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Hitler n’apparut pas de son propre chef porteur du projet d’extermination et des plans de construction des camps nazis de la mort. Il suivit simplement le plan auparavant élaboré et mis en œuvre par la Turquie. En échange, il épargna à la Turquie destruction et occupation lors de la Seconde Guerre mondiale. Hitler emprunta à la Turquie son programme génocidaire qu’il considérait comme achevé. »
Les tournants et rebondissements de l’intrigue sont émaillés de récits de plusieurs festivités dans la résidence, lors desquelles les familles célèbrent leur culture et leur histoire arméniennes, se régalant de mets arméniens.
Ce roman est à la fois œuvre d’imagination et de propagande, au sens où il défend nombre de principes de la cause arménienne. Le texte a une résonance actuelle très forte, devant le refus du président Obama « de faire ce qu’il convient » et de reconnaître le génocide arménien.
Paulsen est avocat international depuis vingt-cinq ans. Son épouse, Diane, elle aussi avocate, est arménienne et c’est grâce à sa connaissance de sa communauté familiale qu’il a rassemblé une grande partie des informations pour son ouvrage.

___________

Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/031012.pdf
Traduction : © Georges Festa – 03.2012.


Kiril Nikitenko - Visionnaires russes, vers la lumière / Russian visionaries, towards the light

Portrait de Lioudmila Alexeïeva
© Kiril Nikitenko


Visionnaires russes – Vers la lumière
Exposition de portraits des leaders de la pensée contemporaine russe alternative
par Kiril Nikitenko
Sous l’égide d’Elena Khodorkovskaïa
Galerie Joseph, Paris, 9 – 15/03/2012


54 portraits en noir et blanc. Hommes politiques, écrivains, acteurs, musiciens, animateurs de télévision, animateurs radio, journalistes de presse écrite, économistes, scientifiques, hommes d’affaires avocats, défenseurs des droits de l’homme, prisonnier de conscience. Le Panthéon des Justes de Russie. En résistance. Hérauts d’une liberté vacillante, menacée, toujours éclairante. Héros d’un quotidien fait de dominations, reculs, mais d’espérance.

Dans ces regards tenaces, qui offrent leur humanité, en dépit des faiblesses, des soumissions volontaires ou de la tentation cynique, toujours à l’œuvre, rôdant sans cesse, se lit une même passion, un même élan. Regards venus du fond des âges, lorsque se mêlaient fléaux de mort et de tyrannie. Regards du témoin, veillant à ce que l’irrémédiable n’advienne pas. Regards de miséricorde, sur lesquels se lisent compassion, épreuves du temps, mémoire de ce qui fut. Regards qui savent la nuit toujours aux aguets, l’abîme des disparus, l’imprescriptible. Regards d’enfance première – rien n’est jamais joué, chacun a les dés en main. Regards de combattants, qui savent le prix qui fut toujours payé, l’obole de mort. Regards de veille, à mi-chemin entre cauchemar et délivrance – un jour viendra, ils rendront compte, nous serons là. Regards de prophètes, face au mur et aux fusils, déjà ailleurs, loin devant. Regards d’infinie tendresse, la paume reposant contre la joue, esquisse d’un sourire. Regards inquisiteurs – tout compte fait, chacun savait, sait. Regards grands ouverts, où se donne une conscience libre – vois, tu peux nous rejoindre, n’aie crainte. Regards de fou blessé – ta folie est mienne, tout peut basculer, prendre conscience, comme l’on soulève une pierre. Regards millénaires, faits de chair et de terre, sur lesquels se sont inscrits l’effroi glaçant et l’attente salvatrice. Regards de compagnonnage sur cette terre meuble, où le temps nous broie, où les vents nous effaceront, mais où il t’est loisible à tout moment de te relever. Regards de justice, qui savent le poids des manquements, des absences, comme celui de l’honneur et de la véritable fraternité. Regards lourds, qui ne cillent pas, éprouvent la cruauté et ses abîmes, enregistrent. Regards amusés, drolatiques – de cette tragi-comédie dénouons les fils, en finir avec le dédale totalitaire.

Regards sans faille, sur lesquels se brisent doutes et renoncements, fussent-ils passagers. Regards d’audace, de courage – nul ne connaît les limites, il nous est toujours possible d’inventer un monde. Regards maternels, les refuges dans la nuit, tu n’es pas seul, partager, protéger. Regards d’innocence, enjouée, inquiète – reprendre le flambeau, courir sur la dune, étreindre nos étoiles.


© georges festa – 03.2012

Avec l'aimable autorisation de Zoé Reyners.