dimanche 29 avril 2012

Here - Braden King

© Lion and Wheel, 2011


Here

Réalisé par Braden King

par Christopher Atamian


LOS ANGELES – Here, le long métrage de Braden King, sorti récemment, nous rappelle les possibilités discursives et esthétiques magiques, quasi illimitées, du cinéma. Tourné entièrement en république d’Arménie, Here est un road movie métaphysique, philosophique, une histoire d’amour et un récit de voyage, une méditation quant à l’impact de la technologie sur la société contemporaine et, plus encore, une étude sur l’amour, la perte et la condition humaine, qui laisse le spectateur tout à la fois épuisé et renouvelé au plan émotionnel, aussi paradoxal que cela puisse paraître.

Roux, barbu, solitaire rugueux et cartographe américain, Will (Ben Poster) est engagé par des hommes d’affaires arméniens (comprendre : mafieux) afin de dresser la carte de la république d’Arménie et du Nagorno-Karabagh. Farouchement indépendante et peu encline à s’incliner devant les préceptes arméniens concernant le rôle des femmes dans la société, la photographe Gadariné (Lubna Azabal, rendue célèbre dans Incendies) joue le rôle d’une fille prodigue qui revient à la maison, fût-ce brièvement, après une échappée réussie à Paris. Will et Gadariné se rencontrent par hasard et tombent plus ou moins immédiatement amoureux, bien que King ait la prévoyance cinématographique de dépeindre leur cour durant près d’une heure, tandis que le paysage arménien se déploie sous leurs yeux et ceux du public. L’Arménie de Braden n’est que montagnes et vallées, rivières impétueuses et villages de campagne, aux allures de lieu charmeur, bien que sauvage et rude. Lorsque les deux amants s’arrêtent près de la frontière du Karabagh pour profiter d’un chaud printemps, au point que Gadariné se souvient de son enfance, la caméra et l’action sont si réalistes et, de même, le jeu d’acteurs si proche de la vie, que l’on a presque l’impression de nager aux côtés des deux comédiens – un exemple adorable de voyeurisme cinématographique participatif. Utilisant un peu plus avant Google Maps, Will montre à un ami de Gadariné l’emplacement exact de sa maison à San Francisco, révélant par là même les mutations notables au plan existentiel que la technologie a introduites dans notre appréciation de l’espace et de l’échelle. Que signifie le fait de pouvoir montrer votre maison sur une carte à quelqu’un qui se trouve à plus de 4 800 kilomètres de là, et qu’est-ce que cela modifie réellement dans nos existences quotidiennes ? Cela nous rapproche-t-il, ou bien, comme King le laisse entendre ici, peut-être inconsciemment, cela nous aliène-t-il davantage, en nous donnant une impression de voisinage et de proximité laquelle n’est, en fin de compte, qu’illusoire ? [On se demande ce que Baudrillard eût pensé de Google Maps !]

King entrelace et insère dans Here des effets visuels stupéfiants : écrans sombres marqués de lumières, cartes célestes qui reflètent celles que Will tente de dresser, tandis que les commentaires sensuels de Peter Coyote nous plongent dans un état semi-contemplatif. King intercale aussi dans le récit des films expérimentaux dus à des réalisateurs tels que Gariné Torossian. Here est un film particulièrement riche, car le réalisateur parvient aussi bien à explorer avec succès des questions théoriques et structurales, qu'à raconter une histoire, nous colletant tout à la fois à un film discursif, expérimental et à l’art vidéo.

Tandis que la route, apparemment sans fin, continue de serpenter, nous en apprenons davantage sur les vies intérieures de Will et Gadariné, ainsi que sur les similitudes qui les rassemblent : tous deux sont farouchement indépendants, épris d’aventure. L’écriture cinématographique de Lol Crowley est parfois tout simplement étourdissante, tout en clair obscur. Les portraits que Braden et lui nous livrent des Arméniens autochtones, rompus par la guerre, l’éloignement ou simplement la vieillesse, sont de même remarquablement émouvants.

Si vous voulez que l’on vous rappelle le pouvoir qu’a le cinéma de transporter le spectateur vers une réalité autre, parallèle, alors Here est incontournable. Le rythme est parfois lent, mais c’est précisément cette même lenteur qui conduit une montagne à flanc de colline ou qui ramène le cœur de l’homme chez lui.

(Here est sorti à New York et Los Angeles.)   
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Traduction : © Georges Festa – 04.2012.


La question des Arméniens islamisés en Turquie : problèmes et perspectives / The study of the issue of Islamized Armenians in Turkey : problems and prospects

© http://en.wikipedia.org


La question des Arméniens islamisés en Turquie : problèmes et perspectives

par Ruben Melkonyan

Fondation Noravank, 12.04.2012


Dans la réalité arménienne, la question des Arméniens islamisés de force a attiré l’attention des spécialistes et de l’opinion à différentes périodes. Des publications, comptes-rendus, notes de voyages et articles de valeur sont repérables dès le 18ème siècle, concernant les divers groupes d’Arméniens qui furent éloignés de leurs racines sous la pression de l’islam. A cet égard, il convient de mentionner des auteurs tels que Hakobos Tashian, Minas Bzhshkian, Atrpet, Hovakim Hovakimian, Sarkis Haykouni, Grigor Artsruni, Vladimir Gordlevski et d’autres encore, qui ont beaucoup œuvré en ce sens. Durant la période soviétique, Lévon Khachikyan, éminent érudit, écrivit un article remarquable sur les Arméniens hamchènes islamisés, tandis que Barunak Torlakyan, lui-même Arménien hamchène, publia d’intéressants matériaux sur l’ethnographie et l’histoire des populations chrétiennes et musulmanes parmi les Arméniens hamchènes.

L’on ne saurait oublier, en particulier, que le clergé de haut rang de l’Eglise apostolique arménienne s’est lui aussi impliqué dans les aspects tant scientifiques que pratiques des problèmes liés aux Arméniens convertis de force. Citons, par exemple, le catholicos Vazken Ier, les patriarches arméniens de Constantinople Zaven Ier Der Yeghiayan, Karékine Ier Khatchadourian, Shénork Ier Kaloustian.  

Depuis les années 1980, des recherches de premier plan sur des thèmes liés aux Arméniens hamchènes ont été menées par Serguéi Vardanyan, un passionné, dont les travaux ont grandement contribué à faire connaître le sujet et à susciter d’autres études dans cette direction. Aujourd’hui, Serguéi Vardanyan continue ses recherches sur les problèmes liés aux Arméniens hamchènes et il est agréable de noter que d’autres chercheurs l’ont rejoint au fil du temps, dont, notamment, Haykazun Alvrtsyan, Lusine Sahakyan et Hovnan Simonian (Etats-Unis). Les questions des convertis de force et des crypto-Arméniens de Turquie sont elles aussi étudiées par Karen Khanlaryan, qui a publié une importante monographie.

Depuis 2006, les articles consacrés aux Arméniens relevant d’autres religions ou confessions paraissent périodiquement dans la revue Hanrapetakan. Une enquête plus institutionnalisée a été lancée, à partir de 2007, par la Fondation Noravank, sous l’égide de son directeur Gaguik Harutyunyan. Un programme dédié aux questions des Arméniens convertis à d’autres religions ou confessions a été mis en place au sein de la Fondation ; des études de domaine sont conduites en Turquie et en Géorgie, et des séminaires organisés. Les chercheurs de la Fondation présentent leurs rapports lors de colloques qui se tiennent en Arménie et à l’étranger. Enfin, la collaboration entre la Fondation Noravank et le ministère arménien de la Diaspora se traduit par la publication d’ouvrages couvrant les questions des Arméniens islamisés et des Arméniens d’autres confessions.

Les études portant sur les Arméniens convertis de force dans le champ véritablement universitaire peuvent être considérées comme évoluant normalement, bien que certains développements négatifs s’observent aussi en parallèle. Tout d’abord, des non-professionnels s’impliquent dans le sujet, certains élaborant de tapageuses conclusions au terme desquelles existeraient plusieurs millions de crypto-Arméniens en Turquie, lesquels se soulèveront bientôt, entraînant l’effondrement de la Turquie. Un autre groupe de non-spécialistes, qui comptent peut-être des réussites dans certaines disciplines scientifiques, tentent d’intégrer, eux aussi, ce domaine, et non seulement ils avancent des thèses nihilistes, antiscientifiques et d’ordre souvent amateur, mais se croient aussi obligés de critiquer durement ceux qui s’engagent dans ce sujet. Nous estimons, par exemple, que la question des Arméniens islamisés constitue un sujet interdisciplinaire ; or cela a principalement à voir avec les études turques, car, sans être au fait de la position et de la politique de l’empire ottoman et de la république de Turquie, le sujet ne peut être étudié de manière exhaustive. Pour des raisons inconnues, beaucoup s’imaginent qu’il est très facile de devenir un spécialiste de pointe sur ce sujet, formulant des conclusions et conduisant des analyses qui sont loin d’être scientifiques et réalistes. Malheureusement, dans ce domaine, certains sont guidés par un grief personnel, des complexes, une jalousie ou un esprit étroit, plutôt que par un esprit scientifique impartial. Outre le groupe mentionné plus haut, figurent des maniaques d’internet et des blogueurs de tout poil, pour qui le thème des Arméniens islamisés n’est qu’un nouveau prétexte à parloter.

A nos yeux, ces approches tant laudatives que nihilistes sont inacceptables.

Conjointement à l’intérêt croissant pour le thème des Arméniens convertis de force, l’artifice suivant a surgi dans notre discours universitaire : doit-on donner la priorité à l’identité ethnique ou religieuse pour identifier un Arménien ? Très souvent, l’idée s’empare de notre conscience que seul un chrétien peut être considéré comme Arménien ; d’où il ne saurait exister des notions telles que Arménien converti ou Arménien d’autre religion. Nombre d’arguments sont avancés visant à prouver ce point de vue. Il convient de noter qu’il s’agit d’une question plutôt ardue, mais qu’il faut, à notre avis, aborder dans le cadre de la réalité contemporaine, plutôt que ce que nous voulons voir ou ce qui est idéal. L’existence des Arméniens islamisés de force et de leurs descendants est un fait, et il serait pour le moins partial d’ignorer une population qui a préservé la mémoire de ses origines arméniennes, en dépit de difficultés sans nombre.      

A nos yeux, une réaction aussi véhémente à la question des Arméniens convertis traduit une tendance évidente, comme si le sujet était extrait du cadre des études universitaires, provoquant de nouvelles cassures et approfondissant les anciennes. Surtout, les contre-arguments concernant la question des Arméniens islamisés ne résistent pas à l’examen et paraissent assez désuets. Le principal argument est qu’un Arménien ne peut être que chrétien apostolique et que ceux qui ne sont pas apostoliques ne sauraient être considérés comme Arméniens, ou bien qu’ils le sont sous réserve. Il est nécessaire de souligner que, même si l’Eglise apostolique arménienne a joué un rôle particulier et important dans notre nation, notre identité et notre histoire, néanmoins les identités d’ordre ethnique et religieux diffèrent. Nous avons été Arméniens avant 301 après J.-C., et ces Arméniens qui sont catholiques, protestants, païens ou athées, restent des Arméniens ; aussi convient-il de faire preuve de la plus grande discrétion dans ce que l’on avance. Le célèbre écrivain Raffi compte parmi les intellectuels à l’esprit plus ouvert sur cette question. Il est revenu à de nombreuses reprises sur ce problème, répondant de manière exhaustive à diverses questions. Par exemple, se référant au lien religieux et confessionnel, il note : « Nous estimons que la diversité des religions ne détruit pas l’unité nationale. L’unité devrait être recherchée en harmonie avec ces groupes, l’objectif essentiel étant le dévouement à la nation dans son sens le plus exaltant. » (n. 1, p. 292). « Aucune nation civilisée ou non civilisée sur terre n’adhérerait à une même Eglise. » (n. 2, p. 327). « Ni le catholicisme, ni le protestantisme, ni même l’islam n’ont fait que l’Arménien cesse d’être un Arménien, et inversement, l’appartenance à l’Eglise apostolique ne nous donne pas le droit d’être appelés Arméniens. » (n. 2, p. 332).

Il nous faut combiner à la fois l’appartenance en bonne et due forme à l’Eglise apostolique arménienne et une largeur d’esprit quant aux questions concernant l’identité nationale. S’intéresser aux Arméniens convertis ne saurait nuire à l’Eglise apostolique arménienne, en l’absence de propagation de quelque anticléricalisme ou posture antireligieuse que ce soit ; bien au contraire, l’on a démontré comment différents groupes d’Arméniens, éloignés par la force du christianisme, continuent de lutter pour préserver ce dernier, fût-ce clandestinement, dans quelles conditions ils ont protégé leur mémoire, etc. En outre, comme nous l’avons rappelé plus haut, nombre d’ecclésiastiques, catholicos et patriarches de l’Eglise apostolique arménienne se sont attelés au problème des Arméniens islamisés de force, tentant de regagner ces Arméniens assimilés.

Rappelons que les Arméniens convertis à l’islam ou les crypto-Arméniens résultent d’une politique oppressive de la Turquie. Ils furent contraints de renoncer à leur religion, leur identité ethnique et à leur langue. Ils sont les preuves silencieuses et durables de la tyrannie ottomane. Parallèlement, ces populations et leurs descendants incarnent des preuves incontestables du génocide arménien, au terme de l’article 2 de la Convention des Nations Unies sur la prévention et la répression du crime de génocide, lequel précise clairement que le fait de transférer par la force des enfants d’un groupe ethnique ou religieux vers un autre groupe constitue un génocide. A l’époque du génocide, des dizaines de milliers d’orphelins arméniens furent islamisés de force et aujourd’hui nous parlons de leurs descendants.

Selon nous, cette question ne doit pas être politisée, doit demeurer pour l’essentiel dans le champ universitaire et être analysée correctement, afin d’en présenter au public les résultats de manière professionnelle. Par ailleurs, deux modes d’approche devraient être adoptés à cette fin – à long terme et à court terme. En conséquence, notre objectif à long terme est de réintégrer et de rendre cette part de l’arménité à ses racines ; c’est là que le christianisme apostolique joue un rôle important. Parallèlement, pour communiquer avec eux maintenant, nous devons adopter une stratégie plus flexible et les accepter tels qu’ils sont. Il est important de noter que l’adoption de l’islam, pour beaucoup d’entre eux, fut une solution temporaire et qu’ils avaient l’intention de revenir au christianisme, à la moindre occasion ; selon les circonstances, certains y sont parvenu et d’autres non. 

Les risques encourus en la matière font l’objet d’un vaste débat – le fait, par exemple, que les Arméniens islamisés viendront en Arménie et ouvriront des mosquées. Précisons, tout d’abord, que nous ne sommes pas partisans d’installer ces populations en Arménie, la plupart d’entre eux vivant dans leurs terres ancestrales, qu’ils ne veulent pas quitter. Lors de nos entretiens avec des Arméniens convertis, chaque fois qu’il était question de ne pas rester fidèles à leur religion, ils soutenaient à l’inverse qu’ils étaient restés fermement attachés à leur terre. Nous devons donc communiquer mutuellement, car nos identités sont comme dénaturées, du fait de la perte, dans un cas, de la terre ancestrale, et de l’autre, de la religion. En enquêtant sur les Arméniens convertis, nous visons aussi à restaurer notre identité altérée, ces populations résidant dans cette partie de notre patrie dont nous avons été dépossédés, et étant celles qui ont fréquenté et continuent à fréquenter clandestinement nos sanctuaires profanés. Le sentiment de cette double altération est aussi présent chez les Arméniens convertis.

Concernant les risques, beaucoup soulignent le fait que nous n’aurions pas dû lancer l’étude de cette question en Arménie, certains non-professionnels prétendant en outre qu’il s’agirait là d’un stratagème ourdi par des services secrets étrangers. Relevons que ce problème a été soulevé tout d’abord par des chercheurs européens, puis turcs. Dans de telles conditions, le silence des scientifiques arméniens eût été, pour le moins, étrange. Les scientifiques arméniens doivent avoir voix au chapitre, au terme de recherches appropriées. Nous étudions aussi les éléments de la culture arménienne qui furent préservés au sein de ces populations – danses, chants, coutumes, toponymie – et nous ne voyons rien de dangereux à cela. Naturellement, comme nous l’avons déjà noté, des hypothèses dénuées de fondement et politisées ne sauraient été admises et pourraient affecter négativement la cause commune. Ajoutons aussi que les études sur les Arméniens convertis de force pourraient contribuer à identifier de manière exhaustive les ressources accessibles en matière d’arménité.    

Revenons à l’aspect moral du problème : en tant que chrétiens, nous avons obligation de tendre la main à nos compatriotes égarés qui, contre leur gré, ont été éloignés de nous. A cet égard, une observation intéressante parut en 1969 dans un article dû à S. Bakkalian, prêtre de l’Eglise évangélique arménienne : « Or, aujourd’hui, nous avons un prétexte et une occasion de les [les Arméniens islamisés] aider, et si nous manquons cette ultime chance entre toutes, un jour viendra, à coup sûr, où notre Seigneur nous demandera – à vous et moi : « Où es ton frère ? » (n. 3, p. 179).

Nous aimerions présenter aussi quelques résultats concrets de cette enquête portant sur les Arméniens islamisés. Tout d’abord, la recherche a mis au jour certaines réalités qui renforcent encore plus le caractère irréfutable de la réalité du génocide arménien. Ces arguments se fondent, entre autres, sur les sources turques, et à ce jour la partie turque n’a pu les contester. Il est important de souligner que, depuis 2008, les dirigeants séculiers et religieux de l’Arménie se réfèrent eux aussi à la question des Arméniens convertis de force, ce qui ne s’était jamais produit auparavant. Par exemple, le 24 septembre 2008, le Président de l’Arménie, Serge Sarkissian, a déclaré, durant une visite aux Etats-Unis, lors d’une rencontre avec les représentants de la diaspora arménienne, qu’il était contre les divisions d’ordre linguistique, religieux ou confessionnel parmi les Arméniens (1). Peu après, en février 2009, il a débattu du problème des Arméniens relevant d’autres religions et confessions, lors d’une réunion avec Sa Béatitude Karékine II, catholicos de tous les Arméniens, et le Conseil Religieux Suprême, publiant, suite à cet événement, ce communiqué de presse : « Parmi les questions débattues, un sens davantage complet de l’identité arménienne parmi les Arméniens d’autres religions et confessions et une collaboration efficace entre les diverses communautés confessionnelles arméniennes ont été approfondis. » (2) Dans son discours du 24 avril 2011, le Président évoqua l’islamisation forcée des Arméniens lors du génocide : « L’empire ottoman entreprit une politique, à l’échelle de l’Etat, visant à anéantir le peuple arménien et à le priver de sa patrie. Via toutes les étapes de sa mise en œuvre, massacres, déportations, conversions religieuses [ajout d’importance – note de l’A.] et servage furent considérés comme autant de vétilles routinières. » (3) Notons avec plaisir l’approche du catholicos de tous les Arméniens sur cette question. Par exemple, dans son discours du 24 avril 2010, il déclara : « Les Arméniens, qui furent convertis de force à l’islam, et leurs descendants, qui redoutent d’évoquer leur identité, sont eux aussi des victimes du génocide. » (4)

Notre intelligentsia se préoccupe elle aussi du problème des Arméniens convertis de force. Par exemple, dans un récent entretien, Charles Aznavour, héros national de l’Arménie, a reconnu avoir soulevé cette question durant une rencontre avec le Président arménien : « Un jour, j’ai parlé avec le Président de l’Arménie des Arméniens islamisés et je lui ai dit qu’il fallait faire quelque chose. Ces gens ne sont pas heureux, n’étant acceptés ni par les Turcs, ni par les Arméniens ; il est nécessaire de les aider. Nous sommes une nation et les nations se composent naturellement de gens différents – bons ou mauvais, des gens de religions différentes – chrétiens, juifs, musulmans, c’est normal. L’Arménie a besoin de changer de mentalité et accepter les Arméniens de religions différentes, tout comme l’Europe le fait. » (5)

Quant aux développements concernant le problème des Arméniens islamisés de force en Turquie, il convient de noter le fait que, via diverses structures, ce pays tente de spéculer à ce sujet, ce à quoi il fallait s’attendre. Un des développements liés à cette question vaut d’être relevé. Au cours de la période récente, des évolutions intéressantes et en même temps dangereuses ont pu être observées dans la politique ethnique que mènent les autorités turques, en particulier dans certaines régions à l’est du pays, principalement peuplées de Kurdes. Un des principaux arguments de la partie kurde est qu’ils représentent une majorité absolue dans certaines régions orientales de la Turquie et que, de fait, ces régions sont homogènes au plan ethnique, à savoir kurdes. Naturellement, cette situation résulte de la politique génocidaire menée par les autorités ottomans, au moyen de laquelle la population autochtone de ces territoires – les Arméniens – furent exterminés ou anéantis. Néanmoins, actuellement, les autorités turques tentent de mettre en cause le fait que ces régions soient « homogènes au plan kurde » et, pour cette raison, ont tendance à utiliser le facteur des Arméniens islamisés de force. Depuis quelque temps, les médias turcs et les historiens turcs officiels propagent l’idée que beaucoup d’Arméniens convertis se trouvent dans les régions orientales du pays. Très souvent, certaines déclarations, prononcées avec des intentions contraires, correspondent à la réalité ; or, certaines structures turques eurent connaissance de ce fait depuis fort longtemps et firent de leur mieux pour contrôler et assimiler totalement ces fragments d’arménité. Comme les autorités turques n’ont pu parvenir à un succès complet dans leurs tentatives, elles s’efforcent aujourd’hui de renverser la situation à leur profit. En particulier, le même contexte pourrait être applicable au fait que, du moins avec l’approbation tacite des autorités turques, des efforts sont entrepris pour rendre autonomes et actifs les Arméniens islamisés de force dans différentes régions de l’Arménie historique (à savoir, au Dersim). De fait, il s’agit là d’une évolution plutôt agréable à nos yeux, mais les autres composantes de ce sujet doivent aussi être prises en considération. En soulevant le problème des fragments d’arménité survivant dans l’Arménie historique, les autorités turques tentent de l’exploiter pour montrer que ces régions ne sont pas homogène au plan kurde et qu’il existe aussi d’autres groupes. Selon nous, les tentatives visant à restaurer les églises arméniennes devraient elles aussi faire partie de ce contexte. Tout cela peut causer des tensions entre Kurdes et Arméniens islamisés et conduire à des effets imprévisibles, les Kurdes pouvant les considérer comme des rivaux. Néanmoins, il convient de noter, pour l’heure, que les tentatives mineures de faire ressurgir la présence des Arméniens dans la région sont considérées positivement et parfois même encouragées dans les milieux kurdes. Quoi qu’il en soit, de possibles développements à risque ne sauraient être négligés. Actuellement, une des principales tendances de la politique ethnique de la Turquie est de faire s’affronter mutuellement les intérêts des différents groupes ethniques. L’on peut donc soutenir aisément que la dimension ethnique continue de constituer une part importante de la politique intérieure de la Turquie et, bien que des tendances nouvelles, que l’on observe, peuvent parfois paraître positives, simultanément de possibles menaces et pièges en sous-main doivent être pris en compte.

En conclusion, il convient de relever deux champs d’évolution concernant la question des Arméniens islamisés. Premièrement, du fait de la crise en cours de l’identité ethnique en Turquie, beaucoup de gens vont soupçonner, rechercher et reprendre leur identité arménienne ; ils s’associeront à l’arménité avec toutes les conséquences qui s’ensuivent. Deuxièmement, une partie des Arméniens convertis choisira la voie de l’assimilation complète (aujourd’hui encore, ils se trouvent à un certain niveau d’assimilation et certains sont totalement assimilés). Nos études scientifiques impartiales doivent constituer un point d’appui solide pour que les autorités politiques et religieuses puissent entreprendre des actions pratiques, concrètes et efficaces.

Références :

1. Րաֆֆի, Ի՞նչ կապ կա մեր և Տաճկաստանի հայերի մեջ, Երկերի ժողովածու, Երևան 1991, հատոր 11-րդ:
2. Րաֆֆի, Մինչև ե՞րբ, Երկերի ժողովածու, Երևան 1991, հատոր 11-րդ:
3. Պագգալեան Ս., Մեր մնացորդը, Բանբեր հոգեւոր ամսաթերթ, Մարսել, 1969, թիվ 9-10:


[Expert au Centre d’Etudes arméniennes (Fondation Noravank), Ruben Melkonyan est vice-doyen à la Faculté d’Etudes Orientales, Université d’Etat d’Erevan, département de philologie.]

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Traduction : © Georges Festa – 04.2012.


mardi 24 avril 2012

Abby Alexanian - Stories of a Silent Generation / Récits d'une génération silencieuse

© Nubar et Abby Alexanian, 2012


Récits d’une génération silencieuse : un père et une fille cinéastes se proposent de raconter l’histoire familiale
par Abby Alexanian
Asbarez.com, 15.03.2012


Je ne parle pas arménien. Je ne suis jamais allée en Arménie. Je mange rarement de la nourriture arménienne et je ne me rends pas aux offices célébrés à l’église arménienne. Et pourtant, autant je me sens Arménienne, autant je n’arrive pas à me représenter ce que cela signifie.

Les êtres humains sont des « créateurs de sens » - nous faisons de nos souvenirs des récits, lesquels donnent sens au passé. Donner sens nous aide à comprendre la souffrance et la joie, nous en apprend sur nous-mêmes et nous donne accès à des pans divers de nos identités. Les histoires familiales, en particulier, confèrent un sens à chaque nouvelle génération ; en bien des manières, nos histoires familiales nous fabriquent. Et pourtant, qu’arrive-t-il lorsque ces histoires sont extrêmement douloureuses ? Et qu’arrive-t-il lorsque ces histoires, notamment, ne sont pas racontées ?

Chaque fois que mon père me parlait de sa jeunesse au sein d’une famille arménienne à Worcester, dans le Massachusetts, l’existence qu’il décrivait m’est toujours apparue étrangère, au point que lui et moi aurions pu grandir dans des pays totalement différents. J’adorais ces rares histoires que j’entendais sur l’enfance de mon père – comment il passait des après-midi entiers avec son grand-père au deuxième étage de la demeure familiale, ne parlant qu’arménien et apprenant à travailler le bois. Pourtant sa famille était des plus pauvre ; la vie n’était pas facile, mais même au sein des difficultés – ou peut-être à cause d’elles – sa famille conserva le mode de vie arménien que les grands-parents de mon père apportèrent avec eux du vieux pays.

Il y a beaucoup de choses concernant ma famille arménienne que je n’ai apprises que par fragments ou pièces détachées au cours de mon enfance, ou que je n’ai jamais sues, jusqu’à ce que je commence à poser des questions. Par exemple : le grand-père avec qui mon père passa tant de temps, petit garçon, était un survivant du génocide arménien de 1915, et la mère de ma grand-mère vit son mari, ses trois sœurs et ses parents massacrés, avant de marcher à travers le désert des mois durant. Autant d’histoires dont je n’entendis pas parler dans ma jeunesse.

Le génocide n’est pas souvent évoqué, même parmi les Arméniens, et ce silence porte ses propres cicatrices. Un courant souterrain, fait de profonde souffrance inapaisée, parcourt l’identité des Arméniens, et même si nous savons peu de choses du génocide, de notre ancien patrimoine ou de traditions en voie de disparition – cette souffrance nous touche.

Or comment sommes-nous supposés donner sens à cette souffrance ? Lorsque le silence se substitue aux histoires, nous nous saisissons du sens, mais sans rien avoir à quoi nous raccrocher.

Pour les enfants des générations silencieuses, chaque identité que nous recevons de notre identité en partie arménienne consiste presque entièrement à vouloir en avoir davantage, en savoir davantage, et à en faire davantage partie. Michael J. Arlen, fils d’un père arménien et d’une mère gréco-américaine, débute ses Mémoires, Embarquement pour l’Ararat, par cette idée toute simple : « A un moment particulier de ma vie, j’entreprends un voyage afin de découvrir pour moi-même ce que signifie être arménien. Car bien que je sois arménien, ou en partie arménien, jusqu’à maintenant je ne sais rien des Arméniens ou de l’Arménie. » Une génération d’Arméniens fut avalée par le génocide de 1915, mais aujourd’hui une nouvelle génération d’Arméniens est tout aussi menacée d’extinction, bien que d’un genre différent : pour les arrière-petits-enfants des survivants, l’Arménie est en train de perdre sa signification.

Comment pouvons-nous nous mettre à créer du sens, là où ce que nous avons rencontré est le plus souvent le silence ? Commençons par rechercher les histoires.

Dans ma famille, le silence a commencé à se relâcher, essentiellement parce que mon père et moi avons décidé de réaliser un film à ce sujet. Notre documentaire, provisoirement intitulé Journey to Armenia : Three Generations from Genocide [Voyage en Arménie : trois générations issues du génocide], sera l’histoire de nos voyages ensemble en république d’Arménie et en Turquie orientale (autre nom de l’Arménie Occidentale), à commencer par notre premier voyage, cet été. Tels des archéologues de l’histoire de notre famille, nous visiterons les quatre villages que les membres de notre famille durent fuir, il y a presque un siècle. Et, ce faisant, nous espérons en apprendre davantage sur ce que signifie vraiment le fait d’être arménien.

Pour en savoir plus sur le film, consulter Kickstarter ou visiter la page Facebook du film.

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Source : http://asbarez.com/101701/stories-of-a-silent-generation-father-daughter-filmmakers-set-out-to-tell-family-story/
Traduction : © Georges Festa – 04.2012.


lundi 23 avril 2012

Lucine Kasbarian - Ode to Western Armenia / Ode à l'Arménie Occidentale

Sourp Khatch – Arménie Occidentale, 2010
© Levon R.


Ode to Western Armenia - Asking for Your Blessing

par Lucine Kasbarian

Hetq, 20.04.2012



On our cellar walls, you are immortal.

Over the years, I’ve conversed with you.

I speak the mother tongue your resolute children, my parents, taught me.

You stare back thoughtfully, through sepia-toned photos.

Your bodies are stocky; you wear clothes you made yourselves.

Your hands are calloused from planting, building, kneading and mending.

Your faces are stoic, even when in bridal garb.

Your expressions carry a worldliness born from suffering and uncomplaining dignity.

Almond shaped, your eyes have the heavy lids that is our ancestral birthright.

They betray the sleeplessness of tormented memory, and exhaustion from rebuilding shattered lives.

Sometimes I ask about Dikranagerd, sometimes Sepastia -- wishing you could reminisce.

I long for your folk wisdom, your Old Country ways.

I ask you to recall our gentle kertastan before the seizures, slaughters and destruction.

I try to picture how you subsisted as lambs before wolves.

You patiently listen as I speak of the burdens of today’s Armenian -- no matter how light when compared to yours, and sometimes just as onerous.

Then I ask forgiveness for not doing more.

Many times I seek to borrow your strength, your all-seeing wisdom.

Why did you die before I could know you?

In my mind, your penetrating eyes lavish the love only grandparents can give.

Year after year, I yearn for you to speak up and say,

“We see you clearly from above.

You carry our blood in your veins.

You feel our ancient world in your bones.

You live with our history.

You possess our ethic.

You dance and sing authentically.

You persist in spite of exile.

You know our sufferings.

You speak for us.

You won’t forsake us.

You have our blessing.

You do us justice.

You are Western Armenia.”


Lucine Kasbarian


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Ode à l’Arménie Occidentale – En sollicitant ta bénédiction



Sur les murs de nos caves, immortelle tu es.

Au fil des ans, avec toi je converse.

Je parle la langue maternelle que tes enfants décidés, mes parents, m’ont enseigné.

Pensive, tu me dévisages, à travers des photos couleur sépia.

Râblées sont tes formes ; portant les vêtements que toi-même as fabriqués.

Calleuses sont tes paumes à force d’avoir planté, bâti, pétri et raccommodé.

Stoïques sont tes traits, jusque sous les atours de la mariée.

D’un attachement terrestre né de la souffrance et d’une patiente dignité sont empreintes tes expressions

En forme d’amande, tes yeux ont ces lourdes paupières qui sont notre apanage ancestral de naissance.

Trahissant l’insomnie d’une mémoire tourmentée, et l’épuisement d’avoir rebâti des existences brisées.

Parfois sur Tigranakert, parfois sur Sébastia je t'interroge – espérant que tu t’en ressouviennes.

De ta sagesse populaire, de tes manières du Vieux Pays, je me languis.

A toi j’en appelle pour que tu ressuscites notre chère kertastan d'avant les spoliations, les massacres et la destruction.

Tels les agneaux parmi les loups, j’essaie de me représenter comment tu subsistas.

Patiemment tu écoutes, tandis que j’évoque de l’Arménien d’aujourd’hui les fardeaux – peu importe leur légèreté, comparés aux tiens, et parfois tout aussi lourds.

Puis, je te demande pardon de n’en pas faire davantage.

Tant de fois, ta force, ta sagesse qui voit tout, je cherche à faire miennes.

Pourquoi es-tu morte avant que je ne puisse te connaître ?

Dans mon âme, tes yeux pénétrants prodiguent l’amour que seuls peuvent offrir les grands-parents.

Année après année, j’aspire à ce que tu élèves la voix et déclares :

« D’ici haut nous te voyons en toute clarté.

Dans tes veines court notre sang.

Dans tes os se meut notre ancien monde.

Avec notre histoire tu vis.

De notre morale tu es porteuse.

Authentique, tu danses et tu chantes.

Plutôt que de t'exiler, tu t'obstines.

Nos souffrances tu sais.

En notre nom tu parles.

Tu ne nous abandonneras pas.

Notre bénédiction tu as.

Justice tu nous rends.

Arménie Occidentale tu es. »

Lucine Kasbarian

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Source : http://hetq.am/eng/news/13322/ode-to-western-armenia---asking-for-your-blessing.html
Adaptation : © Georges Festa – 04.2012.



Marko Jačov - Interview



Entretien avec Marko Jačov 
 
par la rédaction d’Akhtamar on line
 
Akhtamar on line, n° 135, 15.04.2012



- Akhtamar on line : Vous êtes arménien ?
- Marco Jačov : Oui, par conviction !

- Akhtamar on line : Pourquoi ?
- Marco Jačov : Parce que je suis aux côtés des persécutés – et les Arméniens le sont.

- Akhtamar on line : C’est pour cette raison que vous avez écrit une Histoire des Gitans et que vous avez publié un essai dans l’Osservatore Romano au sujet de leurs souffrances, subies en tant que Gitans ?
- Marco Jačov : Tout à fait !

- Akhtamar on line : Comment avez-vous eu connaissance de la tragédie des Arméniens à la fin du 19ème siècle, alors que l’historiographie n’en fait aucunement mention ?
- Marco Jačov : En analysant les différentes phases de la « Question d’Orient », j’ai lu un document daté de 1894, conservé aux Archives Secrètes du Vatican, dans lequel est décrit le début du premier génocide arménien.

- Akhtamar on line : Vous avez cru au contenu d’un document ?
- Marco Jačov : J’ai été tellement abasourdi que j’ai voulu approfondir le sujet. Je me suis alors lancé dans une longue recherche au sein des archives du Saint-Siège, ainsi que dans celles des Puissances signataires du Congrès de Berlin en 1878. J’ai donc comparé les sources diplomatiques de provenance diverse, ainsi que les témoignages de témoins oculaires appartenant à diverses populations et relevant de religions et de confessions différentes. Ce n’est que lorsque je me suis assuré de la véracité des sources que j’ai commencé à décrire le premier génocide arménien, lequel culmina durant la période qui s’étend de 1894 à 1897, et lors duquel la moitié de la population arménienne fut exterminée ou contrainte de fuir.

- Akhtamar on line : Combien étaient les Arméniens dans l’empire ottoman, avant le début du premier génocide ?
- Marco Jačov : Trois millions cent dix mille, dont trois millions grégoriens apostoliques, quatre-vingt mille catholiques et trente mille protestants, soit un sixième de la population de l’empire ottoman. Je souligne qu’à cette époque, le nombre des Turcs ne dépassait pas le chiffre de cinq millions.

- Akhtamar on line : Qui a ordonné le génocide ?
- Marco Jačov : Le sultan Abd ul-Hamid II, soutenu fortement par la Sublime Porte.

- Akhtamar on line : Qui étaient les exécutants ?
- Marco Jačov : L’armée régulière du sultan et la police d’Etat, composé de Turcs, du fait qu’Abd ul-Hamid II n’avait pas confiance dans les soldats appartenant à d’autres nations de son empire, ainsi que les troupes kurdes, fidèles entre toutes à Abd ul-Hamid II, et appelées pour cette raison hamidiennes.

- Akhtamar on line : N’est-ce pas dû au fait que les Arméniens voulaient se détacher de l’empire et qu’à cause de cela, ils furent frappés aussi durement ?
- Marco Jačov : Les Arméniens voulaient rester de fidèles citoyens de l’empire, au développement duquel ils fournirent une énorme contribution, et ils désiraient continuer à vivre en paix avec toutes les ethnies, religions et confessions. C’est l’Angleterre qui organisa et rétribua les Comités révolutionnaires arméniens, ainsi dénommés, dans le but de provoquer des désordres et donner ainsi prétexte au sultan de frapper une population innocente. Je souligne néanmoins que les Arméniens ne suivirent pas les provocateurs envoyés par Londres. L’Angleterre, qui était déjà entrée militairement en 1882 dans l’Egypte ottomane et qui projetait d’attaquer aussi l’Irak appartenant au sultan, ambitionnait, via une éventuelle autonomie ou indépendance des Arméniens, de s’emparer de l’Asie Mineure. Autrement dit, dépecer l’empire ottoman par l’entremise et grâce aux sacrifices d’autrui.

- Akhtamar on line : Concernant la survie des Arméniens, vous soulignez le mérite du Saint-Siège et de la Russie tsariste. Pourquoi, alors que l’écrasante majorité des Arméniens n’appartenait ni à l’Eglise catholique, ni à son homologue russe orthodoxe ?
- Marco Jačov : En ce qui concerne le Saint-Siège, chacun sait l’intérêt de Léon XIII pour l’ensemble du monde chrétien, mais aussi sa sensibilité envers une coexistence pacifique entre le monde chrétien et celui musulman. Son Secrétaire d’Etat, le cardinal Mariano Rampolla, partageait une même conviction. Et lorsqu’il s’est agi d’arrêter le génocide en cours, Léon XIII s’est adressé en personne au sultan Abd ul-Hamid II, chargeant parallèlement son Secrétaire d’Etat d’intervenir, par l’entremise du cardinal Domenico Ferrata, auprès du ministre français des Affaires Etrangères, Gabriel Hanotaux. Ce fut donc sous la pression du Saint-Siège sur le gouvernement français qu’eut lieu l’interpellation au Parlement à Paris, le 3 novembre 1896.
Pour ce qui concerne la Russie, cette dernière voyait d’un mauvais œil une guerre le long de sa frontière, dans la mesure où ses intérêts vitaux étaient concentrés sur l’Extrême-Orient. Et si la Russie tsariste n’avait pas accueilli les réfugiés arméniens, aujourd’hui - je confirme ce que j’ai écrit page 22 de mon livre – il n’y aurait probablement pas d’Etat arménien et le nombre de victimes arméniennes eût été certainement beaucoup plus conséquent.

- Akhtamar on line : En exterminant les Arméniens, le sultan Abd ul-Hamid II aurait, d’après votre livre, humilié aussi les Juifs. Comment est-ce possible, alors que l’historiographie prétend que les Juifs auraient été privilégiés dans l’empire ottoman ?
- Marco Jačov : Le fait est qu’Abd ul-Hamid II a humilié les Juifs en les obligeant à assumer la tâche d’enterrer les corps des Arméniens massacrés par les Turcs et par les Kurdes. Voilà pourquoi j’ai écrit : « Un peuple exterminé, l’autre humilié. » S’agissant de la soi-disant position privilégiée des Juifs dans l’empire ottoman, je ne suis pas du tout d’accord. Les Juifs étaient moins persécutés dans l’empire ottoman qu’ailleurs, mais ceci ne signifie pas être privilégiés.

- Akhtamar on line : Pour quelle raison avez-vous consacré autant d’années de recherche à un peuple, dont vous n’aviez pas précédemment connaissance ?
- Marco Jačov : Pour rendre justice à la vérité, qui est souvent passée sous silence, et m’incliner devant les millions de martyrs innocents, persécutés pour le seul fait d’être Arméniens et chrétiens.

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Source : http://www.comunitaarmena.it/akhtamar/akhtamar%20numero%20135%20b%2815%20aprile%29.pdf
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 04.2012.


Génocide arménien - 1ère phase 1894-1897


© Polska Akademia Umiejẹtności [Académie Polonaise des Sciences], Cracovie, 2011


Arméniens – L’aube du génocide
Un livre fait ressurgir les silences et les événements qui permirent aux Turcs de planifier en 1894 le premier massacre à grande échelle et l’islamisation forcée

par Paolo Simoncelli

www.avvenire.it, 07.02.2012


Historien majeur de l’Europe orientale, Marko Jačov consacre une importante étude, La Questione d’oriente vista attraverso la tragedia armena (1894-1897) (Académie Polonaise des Sciences, 2011, 322 p.) à l’aspect moins connu de la tragédie arménienne : le premier génocide, à la fin du 19ème siècle, dépourvu par conséquent de ces justifications « militaires » alléguées en faveur du second génocide, définitif, survenu lors de la Première Guerre mondiale, lequel ébranla plus encore l’opinion en Europe. Acte premier, donc, et plus grave, d’un drame unique. Plus grave aussi, car autour des massacres de 1894-1897, Jačov démontre les campagnes d’instrumentalisation et les responsabilités des grandes puissances occidentales (France et surtout Angleterre) intéressés par de tout autres problèmes. Le scénario diplomatique reconstitué par Jačov, à partir de sources diplomatiques inédites, pivote autour du Congrès de Paris en 1856 : la participation marginale, mais significative, de la Savoie, qui y exposa le problème de l’unité italienne, a fait oublier le fait que s’y dessina pour la première fois une confédération yougoslave, laquelle s’étendait jusqu’à l’Asie Mineure, avec Constantinople pour capitale, dans laquelle les Arméniens eussent joué un rôle important. Ce spectre hanta les Balkans et, du fait de rivalités anciennes et nouvelles, et sous divers prétextes visant à régler des comptes avec un voisin « différent » de race et de religion, provoqua la féroce agression turque et kurde contre les populations arméniennes de l’empire ottoman.

Le jour même d’une fête catholique traditionnelle, la Transfiguration du Christ (19 août), en 1894, des bandes de Kurdes, enrôlées auparavant sous prétexte de les opposer aux Cosaques, à l’avant-garde de l’armée russe, reçurent l’ordre d’exterminer la population arménienne, déresponsabilisant formellement les troupes régulières ottomanes ; une explication inacceptable et refusée par les diplomates occidentaux (italiens, y compris) qui, face aux premiers 40 000 morts, recoururent à la traditionnelle « Note verbale de protestation ». Le nonce apostolique à Constantinople, Augusto Bonetti, qui, avec le Patriarche arménien catholique, Stépan Bédros X Azarian, fit l’impossible pour mettre fin au massacre, ne se dissimula pas les suites du drame : depuis Londres, le Comité révolutionnaire arménien (protégé par le gouvernement britannique) aurait annoncé des manifestations « pacifiques » de protestation dans l’empire ottoman, qui seraient utilisées comme autant de prétextes ultérieurs pour poursuivre le bain de sang. Entre temps, les « puissances occidentales » se livraient au ballet habituel des protestations diplomatiques « dissimulant la vérité pour ne pas échauffer l’opinion publique ». Il n’échappait pas à ce diplomate du Saint-Siège qu’il n’y avait pas à espérer une quelconque intervention militaire occidentale : tant étaient puissants les liens économico-financiers entre crédits occidentaux et dettes ottomanes. Il n’y aurait eu intervention qu’au cas où les intérêts européens eussent été menacés (alors seulement eût cessé la sous-évaluation, dans la presse occidentale, « toute entière aux mains de la haute finance », des massacres continuels). Les aller-retour désespérés de Bonetti et Azarian entre les diplomates français et anglais n’aboutissaient à rien. Leurs homologues italiens, l’ambassadeur Tommaso Pansa et le consul en poste à Erzeroum, Attilio Monti, redoutaient, par contre, les risques liés aux activités clandestines des « Comités nationalistes et insurrectionnels arméniens ».

Précisément, le 26 août 1896, eut lieu en plein centre de Constantinople, une attaque, à la hussarde, de conjurés contre la Banque Ottomane, tandis que d’autres groupes étaient censés bloquer le centre-ville et donner l’assaut au Palais du sultan. Ce fut un désastre qui provoqua une vague de répression et des représailles plus barbares encore. Or, cette fois-ci, les puissances occidentales eurent connaissance du fait que la police ottomane, informée du complot, ne voulut pas intervenir pour avoir ensuite l’occasion de procéder à une nouvelle phase d’extermination : en prenant en compte les chiffres précédents, le chiffre de 300 000 victimes fut alors dépassé. Il n’était donc plus possible de faire comme si de rien n’était ou de minimiser. Néanmoins, lors d’une interpellation à la Chambre des Députés, à Paris, obtenue grâce aux pressions diplomatiques continues du Secrétaire d’Etat, le cardinal Rampolla del Tindaro, un journal français connu pour ses prises de position laïques, comme Le Matin, alla jusqu’à parler de campagne d’instrumentalisation du Vatican, visant à projeter une nouvelle croisade…

Il ne se trouva personne pour arrêter ce génocide. Les massacres cessèrent, lorsque les Arméniens durent choisir entre islamisation forcée et exil. D’après le nonce Bonetti, 100 000 Arméniens émigrèrent, dont la moitié en Russie, et d’autres noyaux de quelques milliers dispersés en Europe ; Jačov reconstitue avec précision le nombre et les destinations de cette émigration, dont 2 000 aux Etats-Unis et 800 en Italie. Or la reconstitution la plus terrifiante est fournie par les tableaux dressés par l’A. : entre les recensements détaillés des destructions de villages et les massacres de civils, celle qui porte sur l’islamisation forcée, village après village, de cette première phase du génocide, indique que, sur les centaines d’églises et de monastères présents dans la région, seule l’église de Saint-Serge (Sourp Sarkis) de Dyarbakir ne fut pas détruite ou convertie en mosquée.
     
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Source : http://www.avvenire.it/Cultura/Pagine/Armeni%20lalba%20del%20genocidio.aspx
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 04.2012.


Shahkeh Yaylaian Setian

 © Xlibris, 2011


Un nouvel ouvrage, dû à Shahkeh Yaylaian Setian, part en quête d’étincelles d’humanité parmi les atrocités du génocide



BARNSTABLE, Massachusetts – Dans ce premier livre, Humanity in the Midst of Inhumanity [Humanité en pleine inhumanité], l’écrivain Shahleh Yaylaian Setian souligne qu’outre le génocide arménien, la Shoah et les génocides successifs doivent à jamais être rappelés dans les annales de l’histoire. En dépit de cette sombre période, il convient de savoir qu’il est encore possible de découvrir de l’humanité en pleine inhumanité. Fille de survivants du génocide arménien, Setian éprouve le besoin de rapporter les récits de courageux musulmans qui ont sauvé des Arméniens, lors du génocide arménien de 1915, et de nous les faire partager dans son nouvel ouvrage.

En grandissant, elle ne réalisa pas viscéralement son lien avec la catastrophe du génocide, car ses parents ne lui parlèrent pas du génocide durant sa prime jeunesse. Le génocide faisait partie intégrante de leur identité d’Arméniens. Elle parcourut alors livres et articles sur le génocide, espérant qu’une lumière émergeât de ces recherches et écrits d’érudits. Puis, sa mère et ses proches commencèrent à lui livrer quelques aperçus sur l’étendue de leurs souffrances et leur chagrin d’avoir perdu leurs êtres chers et autres, lors du génocide. Une réelle compréhension du génocide naquit ainsi de la capacité d’intégrer le génocide au cœur de son identité.

Le génocide et les événements qui suivirent préludent à la passion que les Arméniens ressentent, afin de préserver une culture que les Turcs ottomans tentèrent d’éradiquer via leur objectif de turcisation (turcisation : la Turquie aux seuls Turcs). Assyriens, Grecs et Juifs furent eux aussi la cible de cette destruction. Tissant l’histoire de l’Arménie depuis sa naissance en tant que nation dans les temps anciens jusqu’à ses combats pour son expansion et sa survie après sa disparition, et jusqu’à sa renaissance sous la forme de la république moderne d’Arménie en 1991, un récit nous est présenté, incarnant amour du pays, amour de la terre et amour pour sa propre culture.

Humanity in the Midst of Inhumanity présente nombre d’histoires de missionnaires, d’autres organisations, de musulmans et autres personnes, qui vinrent en aide aux Arméniens en souffrance, illustrant une humanité aux multiples facettes. Malgré la menace brandie alors par le gouvernement, au terme de laquelle quiconque aiderait un Arménien verrait sa maison livrée aux flammes, sa famille tuée devant lui et lui-même ou elle-même abattu(e), d’intrépides musulmans agirent avec humanité. Des vies furent sauvées, mais tout un pays fut perdu.

L’aide humanitaire perdura ultérieurement. Setian met en lumière de quelle manière les Arméniens rebâtirent en Amérique leurs existences brisées, malgré préjugés et discriminations. Elle évoque de même les effets a posteriori du génocide arménien dans ses manifestations sur la vie personnelle, la communauté arménienne, les structures et les agissements politiques des puissances mondiales, en particulier en Amérique. Elle explique aussi la situation difficile des Arméniens vivant aujourd’hui en Turquie.

Setian décrit les problèmes géopolitiques à l’époque du génocide et d’autres questions centrales, en les commentant, telle que la trahison des Arméniens dans le traité de paix de Lausanne en 1923, lequel ne mentionne ni l’Arménie, ni les massacres arméniens. Le fait d’omettre de régler équitablement la question arménienne visait, aux yeux des Alliés, à s’assurer le contrôle des richesses pétrolières dans la région. « Qui possède le pétrole dominera le monde, » déclare Henry Berenger (Sénat français, 12 décembre 1919). 
        
L’A. évoque sans fard le traitement ignominieux réservé aux victimes, afin de faire prendre conscience des atrocités perpétrées par des citoyens hors de contrôle, atrocités encouragées et perpétrées de même par des officiels du gouvernement. Elle souligne le fait que ceux qui furent torturés et assassinés ne sont pas seulement des chiffres reportés dans des statistiques, mais des enfants, des femmes et des hommes qui vivaient, respiraient. Ce qui témoigne, tristement, de l’inhumanité de l’homme. Inhumanité qui devint alors une norme pervertie.

Setian explique les efforts, à hauteur de millions de dollars, des groupes de pression turcs visant toujours à nier le génocide. L’historien Elie Wiesel qualifie le déni de « seconde mort ». Deux voyages en Arménie historique (Turquie actuelle), cimetière des victimes du génocide, ont suscité une passion qui en appelle à la justice. Elle réalise alors que le gouvernement turc n’a cessé de s’efforcer d’éradiquer toutes les preuves de la présence de l’Arménie historique sur cette terre.

Les voix que Setian a réuni diffèrent par leur tonalité, mais se conjuguent à travers le souvenir. Harout Pushian, de Glendale, raconte comment son père, alors adolescent, unique survivant des neuf membres d’une famille, traversa à la nage l’Euphrate vers l’Irak, où il fut adopté par une famille musulmane, puis prospéra à Bagdad. Nous découvrons cette femme qui fuit, des semaines durant, portant sur son dos son fils infirme. L’A. relate le jour où des soldats rassemblèrent son père, Mourad Yaylaian, et les autres Arméniens du village dans le cimetière – s’empressant de tuer la fiancée de Mourad sous ses yeux. Il est épargné lorsqu’un fermier turc déclare qu’il a « l’air d’être un garçon robuste », pour ensuite le conduire aux champs, où il lui fera subir les pires sévices. (Son père s’enfuit l’année suivante et travailla pour une famille turque bienveillante, dans leur ferme. Il appelle « tante » une des femmes de cette famille.)

Setian espère que ce livre éclairera « la dynamique à l’œuvre dans un conflit ethnique et un génocide » et, dans le sillage du 11 Septembre, « atténuera les préjugés à l’encontre de musulmans innocents » à travers le monde. Elle y contribue.

Setian a trois enfants et cinq petits-enfants. Elle vit à Cape Cod, au Massachusetts. Sensible à l’injustice et aux droits de l’homme, elle s’efforce d’aider à créer un monde de justice et de paix. Elle a vécu toute une année, voyageant toute seule, sans aucune garantie de logement, en tant que bénévole indépendante, solidaire de ceux qu’elle a voulu aider et qu’elle a appris à aimer au Nagorno-Karabagh (Artsakh), un pays qui se remet de la guerre et d’une tentative de purification ethnique.

Enseignante au Springfield College, Massachusetts, au Community College de Cape Cod et à l’université d’Etat de l’Artsakh, l’A. a organisé des séminaires et présenté des conférences sur le génocide, l’injustice et l’éthique. Primée pour son œuvre de nouvelliste, elle a publié plusieurs articles, dont des albums photographiques, et coédité deux volumes pour le Values Realization Institute (Brookline, Massachusetts).

Docteur en sciences de l’éducation de l’Université du Massachusetts (Amherst), Setian a aussi suivi une formation intensive en histoire et en langue arméniennes à l’Université Ca’ Foscari de Venise (Italie).  

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Traduction : © Georges Festa – 04.2012.


lundi 16 avril 2012

Hrant Nazariantz (1886-1962)

Hrant Nazariantz (1886-1962)
© Archivio Fotografico Centro Studi Hrand Nazariantz, Bari
http://en.wikipedia.org


Colloque international

« Hrant Nazariantz et les Arméniens dans les Pouilles. Des ombres de l’exil à la lumière de l’esprit »
Casamassima (Bari, Italie), 25 janvier 2012

Puglia Live, 23.01.12


Casamassima (Bari) – Colloque sur Hrant Nazariantz, interprète et protagoniste du futurisme, à l’occasion du cinquantenaire de sa mort.

Mercredi 25 janvier, [s’est tenu] à Casamassima (Bari) un colloque international pour le 50ème anniversaire de la mort du poète arménien Hrant Nazariantz. Sous le patronage de la République d’Arménie, ce colloque a pour titre : « Hrant Nazariantz et les Arméniens dans les Pouilles. Des ombres de l’exil à la lumière de l’esprit. » Un poète qui vécut dans la région de Bari de 1913 jusqu’à sa mort. Ami de Marinetti et d’Ungaretti. Partie prenante du futurisme dans les Pouilles.

Pierfranco Bruni, coordinateur du projet « Ethnies et littérature » auprès du ministère des Biens et des Affaires Culturelles, s’est intéressé au poète, auquel il a consacré un chapitre de son étude sur les Arméniens.

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« Il avait l’Arménie dans le sang. Un poète déchiffre toujours les mots avec son cœur. Les terres désolées ou lointaines. Les terres désertes ou qui appellent les nostalgies. Son Arménie possède des blessures qui ne se sont jamais refermées. Des blessures qui deviennent des goulots d’étranglement et dont l’histoire illustre les rides. Et dans cette Arménie chrétienne qui est la sienne, qui fut dévastée par les Turcs et par les communistes, se manifestent aussi les signes d’une culture qui renvoie à la civilisation italienne.

Un poète, donc. Hrant Nazariantz. Né à Constantinople, le 8 janvier 1866 et mort le 25 janvier 1962 à Conversano (Bari). Il arrivera à Bari grâce à la chanteuse et ballerine Lena, alias Maddalena De Cosmis, de Casamassima, devenue son épouse au Consulat d’Italie de Constantinople en 1913. Suite à leur mariage, il se retrouve, exilé, à Bari. Néanmoins, son intérêt pour la culture littéraire italienne naquit en Arménie. Féru de futurisme et de cette littérature italienne, qui a pour noms Marinetti, Govoni, Lucini, Verga, Pirandello.

Il traduit en langue arménienne Libero Altomare, Enrico Cardile, Torquato Tasso. Son rapport avec Filippo Tommaso Marinetti demeure significatif. Une relation épistolaire qui débute en 1911 et une amitié qui l’amènera à écrire un important essai, intitulé F.T. Marinetti et le futurisme. Essai qui reste central dans l’historiographie du futurisme. Depuis Bari, Nazariantz représente un point de grande importance, via une lecture novatrice des rapports littéraires entre Orient et Occident.

Les racines de Marinetti, sa naissance à Alexandrie en Egypte sont autant d’éléments de réflexion première chez le poète arménien, au point qu’elles le conduisent à étudier les liens méditerranéens entre la littérature arménienne et celle italienne, au travers d’une recherche fouillée qui pointera des auteurs marquants du 19ème siècle européen, comme Ungaretti (né lui aussi à Alexandrie, en Egypte), Ada Negri, Lionello Fiumi. Poètes avec lesquels il cisèle une relation métaphysique entre son écriture et la parole vécue d’un existentialisme, lui-même forgé à partir d’un témoignage situé linguistiquement dans le cadre de l’Hermétisme.

Naturellement, « son » futurisme s’enracine dans la culture occidentale, mais filtré par l’expérience d’écrivains et de textes qui se sont souvent colletés à la Méditerranée. Son étude sur Marinetti revêt des affinités qui renvoient à une philosophie, laquelle dénoue sa spirale à partir de l’existence vécue comme avant-garde ou comme une incessante mise en question de cette tradition, qui conserve une expression problématique, mais que l’on déchiffre grâce aux langages.

De fait, la soirée futuriste au Teatro Piccini de Bari, le 26 septembre 1922, porte sur scène la parole comme action, partant d’une textualité qui est celle du « reflet » à l’intérieur du miroir parlant qu’est le langage. Mais Nazariantz semble répartir les voies de la littérature précisément au plan structural ou contextuel. D’une part, la nostalgie qui se fait « don expressif », de l’autre le poids de la parole qui vit de révolutions dans (et de) la langue.

Son intervention centrale se situe à l’intérieur de la littérature et, le plus souvent, se mue en manifeste de poésie. Son recueil de vers, publié en 1952, Il ritorno dei poeti, prend cette direction ouvrant au dépassement d’une intuition admirable, lisible en deux titres qui illustrent bien toute leur élégance : « Paradiso delle Ombre » et « Aurora anima di bellezza ».

Certes, son Arménie est un chemin dans la diaspora, la nostalgie et le sang. Mais sa poésie qui vit de ces croisements découvre dans la méditation des « crucifix », soit, aurore de la chrétienté, la métaphore la plus marquante de tout un périple humain et littéraire. L’Orient demeure toutefois son périple intérieur. C’est là qu’il reste et s’ancre, même lorsque sa revue Graal confronte sentiment cosmique et tragédie comme trait quotidien constant du vivant. Il s’agit, de toute manière, du paradis métaphorique des fleurs et du désert, lequel touche aux dédales de son existence à l’intérieur de la parole et de la poésie, langage de l’âme.

Son Arménie est diaspora, mais aussi fable et légende. Le chant de l’art entraîné dans la douleur et l’exil. L’exil ne se consumera pas et l’on ne reviendra pas de l’exil. Celui qui a connu l’exil restera toujours un errant égaré et le poète Nazariantz vit l’exil comme sa véritable « demeure ». Son chant arménien est le chant d’une Arménie sillonnée parmi les routes de l’Occident chrétien, qui ne peut que se confronter à une histoire blessée et à la nostalgie évidée au sein de l’âme et de la pensée.

L’exil de Nazariantz est coupure :

Tu sapessi, fratello, come è triste
l’essere al mondo,
soli vivere e senza focolare,
non sapere ove poggiar la testa
e volgere la propria tristezza
verso i silenzi di Dio, camminare
stancamente senza posa, ovunque estranei…

Si tu savais, mon frère, combien il est triste
d’être au monde,
vivre seuls et sans foyer,
ne pas savoir où appuyer ta tête
et tourner ta tristesse
vers les silences de Dieu, cheminer
lourd de fatigue, sans répit, en tous lieux étrangers…

Le sentiment d’être d’ailleurs ou étrangers est un sentiment qui, dans la diaspora de cet errant que fut Hrant Nazariantz, est une dimension ontologique, dans laquelle le concept d’exil constitue une dimension métaphysique de l’âme, au sein d’un savoir qui sans cesse se répète :

[…] ovunque esiliati,
sapendo vana ogni ribellione
e vana ogni preghiera […]

[…] en tous lieux exilés,
sachant combien vaine est chaque révolte
et vaine chaque prière […]

Vers qui vivent le sacrifice de la Croix. Nazariantz livre à travers sa signature chrétienne le rapport dialogique entre la « terre » et les « étoiles », dans un suspens fait de religiosité adressé à l’aurore. Dans sa diaspora, le poète découvre cette aube, victorieuse du calvaire des ténèbres. Ainsi l’Orient et l’Occident se rencontrent-ils à travers leur archéologie de la connaissance, dans ce savoir de l’âme que vit la liberté et le rêve. Or la poésie est religion.

Dans la pensée de Nazariantz ces gloses sont inoubliables : « Qui crée pour l’éphémère est sujet à l’éphémère. Le véritable Poète se distingue car sa vie est le meilleur de ses poèmes. » A la recherche d’un Ulyssisme assumé et délibérément recherché, dénué du legs de prophéties autres, Nazariantz, tout en appartenant à sa diaspora et sa résidence d’exil (zambranien), ne cesse de se vivre à la lumière de la sphère et de l’attente, au fil des rides d’une ironie que creusent ses pas.

Sa poésie est un chant mystérieux, s’inscrivant dans l’histoire d’un homme qui a vécu l’Occident du creux d’un Orient, lequel est toujours demeuré son pays et son lieu d’appartenance. Il emporta avec lui les fleurs du désert, la liberté de la tradition, la révolution de l’art en tant que nostalgie et jeu, conscient du fait que l’art vit toujours dans le silence, dans la solitude et dans la patience de l’âme élevée, laquelle rend poètes et hommes uniques.

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Source : http://puglialive.net/home/news_det.php?nid=51467
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 04.2012.