jeudi 31 mai 2012

Florencia Demirdjian - Guiragos : la historia de un niño sobreviviente / Guiragos : histoire d'un enfant survivant

© A.D.O., 2012


Première à Santa Fe (Argentine) du documentaire Guiragos, la historia de un niño sobreviviente

http://guiamenc.blogspot.com


Le 28 avril dernier, au cinéma El Cairo, de Santa Fe, a eu lieu la première du documentaire Guiragos, la historia de un niño sobreviviente [Guiragos, histoire d’un enfant survivant], de Florencia Demirdjian, dans le cadre du 97ème anniversaire du génocide arménien.

Ce documentaire est une réalisation A.D.O., une société de production indépendante composée de Delfina Demirdjian, Sabrina Demirdjian et coproduite par l’Université nationale de Rosario. Il a été tourné en Arménie et en Argentine. Il a reçu le soutien institutionnel du Conseil National Arménien [Consejo Nacional Armenio] et de nombreuses personnalités d’Argentine et d’Arménie.

Il a été, de même, déclaré d’intérêt éducatif et culturel par le ministère de l’Education nationale, la Chambre des Sénateurs et la Chambre des Députés de la province de Santa Fe, ainsi que par le Conseil municipal de Rosario.


Pour une réparation historique
 
par Daniela Barreiro
 
El Ciudadano web, 28.04.2012


Dans Guiragos : La historia de un niño sobreviviente, Florencia Demirdjian aborde le génocide arménien à travers l’expérience de son grand-père et un voyage dans lequel elle retourne au pays de ses ancêtres.

C’est avec l’intention affichée d’en faire un outil pour se rapprocher de la culture arménienne, outre le fait de lutter pour la reconnaissance et la réparation historique du génocide subi par ce peuple durant la Première Guerre mondiale, que Florencia Demirdjian a tourné Guiragos : La historia de un niño sobreviviente.

Entre 1915 et 1923 (bien que beaucoup rappellent que tout cela a commencé quelques années auparavant), le gouvernement ottoman ordonna la déportation d’environ un million d’Arméniens vers les déserts de Syrie, voyant en eux une « cinquième colonne » de la Russie ennemie. Sur leurs routes d’exil, la majorité des déportés fut massacrée ou périt de faim et de maladies. Néanmoins, la Turquie se refuse à qualifier cette tragédie de génocide, redoutant les demandes territoriales et patrimoniales que présenteraient les membres de cette communauté. « Nous sommes la troisième génération d’Arméniens et notre grand-père est un survivant du génocide, déclare Florencia, se référant aussi à ses sœurs Delfina et Sabrina Demirdjian. La principale motivation, qui présida à la réalisation de ce documentaire, fut celle de parcourir l’histoire de notre famille. Il y a quelque temps, nous avons été invitées au festival du film d’Erevan, la capitale actuelle de l’Arménie, ce qui fut pour nous comme un voyage initiatique. D’un côté, j’avais très peur d’y retourner, mais comme il y avait au milieu le festival, on s’est décidées, » précise-t-elle sur ce voyage qu’elle entreprit en 2009 afin de présenter son film Fémina, las mujeres y el poder [Femme, les femmes et le pouvoir].   

« Nous rentrons, cent ans après, sur la terre de mes ancêtres, poursuit-elle. Cette expérience nous a permis de renouveler notre regard ; car nous avions un souvenir de l’Arménie bâti à partir d’une expérience de souffrance et de mort. Alors, se trouver là-bas, parler avec des gens qui vivent là-bas, nous a reliées avec des choses très belles ; nous commençons à vivre cette culture ; les saveurs et les odeurs qu’a su nous transmettre mon grand-père sont devenues plus réelles. Nous sommes arrivées avec un regard nouveau pour le transmettre à la quatrième génération, afin qu’ils puissent répondre à certaines questions. »

Dans Guiragos, produit par A.D.O., une société de production indépendante composée de Delfina Demirdjian, Sabrina Demirdjian et coproduite par l’Université nationale de Rosario, la réalisatrice lance un dialogue avec des Arméniens d’Erevan et de la diaspora, découvrant et vivant son « être arménien ». A partir de ce voyage et avec la naissance d’une quatrième génération d’Arméniens en Argentine, émerge ce qu’elles appellent une « vision nouvelle » du pays.

« Comme l’Etat turc ne reconnaît pas le génocide, la souffrance, après cent ans, est la même. Tant qu’il n’y aura pas de reconnaissance de la part de l’Etat perpétrateur du génocide, la blessure ne pourra pas guérir. Nous, la troisième génération, nous avons besoin de rappeler cette blessure ; en parler, la raconter, la transmettre car, sinon, on risque de s’enliser, » déclare la cinéaste.

Concernant les ressources qui ont contribué à raconter cette histoire, la réalisatrice précise : « Nous avons utilisé une partie des archives familiales ; nous possédons des photos de mon grand-père jusqu’à six ans et après ses dix-neuf ans ; dans l’intervalle, il n’y a d’autre document que quelques papiers d’identité. Mais le récit est centré sur les images de notre voyage en Arménie et les entretiens que nous avons eus avec une grande partie de notre famille. »

« Nous avons opéré aussi quelques détours, surtout avec les nouvelles générations. Par exemple, Luca, mon neveu plus jeune, fait une recherche via les nouvelles technologies sur (Mustafa Kemal) Atatürk et découvre que, sur un site turc, ils le considèrent comme un leader charismatique ; c’est pour souligner ces choses que nous avons choisi d’opérer des détours. »  

« Ce que nous voulons transmettre, c’est le fait que si, après 100 ans, les empires n’arrivent pas à assumer une responsabilité pour leurs crimes, le monde ne changera jamais et il deviendra impossible de nourrir quelque illusion que ce soit quant à l’avenir, » conclut Demirdjian. 

Liens :



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Article publié le 19.05.2012.
Traduction de l’espagnol : © Georges Festa – 05.2012.


mardi 29 mai 2012

Natalya Beliauskene - If Only Everyone / Si seulement chacun

© Team Production, Erevan, 2012


Le cinéma pour penser : un nouveau film livre une leçon émouvante à partir du conflit du Karabagh
 
par Gayane Abrahamyan
 
Armenia Now, 27.01.12


Vendredi soir, les deux cinémas d’Erevan projetteront le film arméno-russe intitulé Si seulement chacun… - un rappel de la guerre du Karabagh qui, comme le soulignent les auteurs, traite plus de la paix que de la guerre, un appel singulier en faveur du pardon et de la tolérance. Ces projections ont lieu, tandis que l’Arménie fête le Jour des Armées, le 28 janvier. 

Alors qu’une rhétorique belliqueuse se fait entendre des tribunes et que les négociations de paix sont au point mort, le film présente des gens qui ont été témoins de la guerre et qui, se regardant mutuellement en face, parviennent à identifier une même souffrance, une même perte et qui, pourtant, réalisent une chose : nul vainqueur dans la guerre.

« C’est notre appel pour la paix. Dans la vie réelle, il n’y a aucun vainqueur dans la guerre ; c’est le mal qui emporte nombre de vies innocentes. Il est très facile de s’en prendre les uns aux autres, mais il nous faut surmonter cela, » déclare Michael Poghossian, le producteur et le directeur artistique.

La réalisation du film a nécessité deux ans, aboutissant à une tragi-comédie qui débute par des galéjades, dépeignant l’atmosphère typique et la diversité habituelle d’un village arménien avec toutes ses saveurs, et qui évolue au fil des destins individuels se heurtant à une réalité amère.

L’intrigue de ce récit de 94 minutes tourne autour de la fille d’un officier russe qui est tué durant la guerre du Karabagh ; elle se rend en Arménie, vingt ans après la mort de son père et tente de retrouver sa tombe perdue, afin de planter un semis de bouleau qu’elle a ramené de chez elle.

Après de longues recherches, il s’avère, cependant, que son père a été tué de l’autre côté de la frontière et que c’est là où se trouve sa tombe. Accompagnée des camarades de combat de son père et du commandant, dont la vie fut sauvée par la mort de son père, elle réussit à franchir la frontière et découvre la tombe. Là, des ennemis, qui partagent une même souffrance, se retrouvent face à face. 

Au moment même où elle plante le bouleau, un villageois azéri en armes se présente et lui demande ce qu’elle fait. L’effet dramatique du film est à son comble et la souffrance de la guerre rapproche alors les adversaires. Après avoir entendu sa réponse, l’homme dépose son fusil et lui dit, tout en larmes :

« La tombe de mon fils, âgé de dix ans, est de votre côté. Il a été tué par l’explosion d’une mine dans la cour de notre maison. Qui plantera un arbre sur sa tombe ? »

Bien qu’émouvant, le film n’est pas déprimant. Au contraire, il donne à penser, rappelant l’importance de la chaleur humaine, de l’amour et de la paix.

« Il est question de paix et, si notre film ravive quelque bienveillance, une lueur dans le cœur des gens, alors nous y verrons un grand succès, » confie la réalisatrice russe du film, Natalya Beliauskene.

La fille de l’officier russe est interprétée par Yekaterina Shustova, étudiante à l’Institut de Théâtre Boris Schukine de Moscou, qui fait ici ses débuts au cinéma.   

« Pour moi, l’Arménie est devenue le point de départ d’une nouvelle vie ; j’ai découvert beaucoup de choses. Avant ce film, j’ignorais tout d’une guerre ; il [le film] a changé beaucoup de choses en moi, » précise la jeune actrice, présente à Erevan pour la première.

Poghossian a dédié le film aux vingt ans d’indépendance de l’Arménie. Cette production de 500 000 dollars a été financée avec l’aide de l’Etat, les présidences de l’Arménie et du Nagorno-Karabagh, la Converse Bank et 25 000 dollars provenant du Centre National du Cinéma.

Gevorg Gevorguian, directeur du Centre National du Cinéma, regrette qu’aucun film artistique sur la guerre du Karabagh n’ait encore été produit au niveau international.

« Mais ce film est une étape importante vers le progrès ; c’est un mot nouveau et je suis sûr que beaucoup de gens nous en sauront gré, » note-t-il. 

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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.


lundi 28 mai 2012

Joyce Van Dyke - The Making of "Deported / a dream play" / Genèse de "Déportées / songe dramatique"

© Joyce Van Dyke / Boston Playwrights’ Theater - 2012


La genèse de Deported / a dream play [Déportées / songe dramatique]
 
par Joyce Van Dyke
 
The Armenian Weekly, 24.05.2012


[Deported / a dream play, de Joyce Van Dyke, raconte l’histoire de deux femmes déportées ensemble de Mezreh (1) en 1915 : la grand-mère de la dramaturge et sa meilleure amie, Varter, mère du docteur H. Martin Deranian. Deported vient de marquer une première étape de production professionnelle, jouant à guichets fermés au théâtre de Boston, du 8 mars au 1er avril 2012. La pièce était mise en scène par Judy Braha et produite par le Boston Playwrights’ Theater, en association avec l’université Suffolk (Boston).]

Comment réaliser une pièce sur le génocide et ses conséquences ? Comment raconter une histoire qui est inexprimable, inimaginable même ? Et si on le fait, y aura-t-il quelqu’un pour venir la voir ? Telles furent les questions auxquelles je me suis colletée, il y a cinq ans.

Parallèlement, la metteure en scène Judy Braha et une troupe d’acteurs ont commencé à collaborer avec moi, afin d’explorer et élaborer le matériau qui finira par devenir Deported / a dream play. Récit de deux amies, Victoria et Varter, Deported mêle le quotidien et le surréaliste. Il s’ouvre à Providence en 1938, puis opère un saut quarante ans plus tard, à Los Angeles en 1978, pour finalement évoluer vers un monde rêvé à venir.

Dès le début, j’ai décidé de raconter l’histoire de ces deux survivantes du génocide sous la forme d’un « songe dramatique ». La pièce devait se composer de rêves. Lorsque l’éclairage est actionné pour la première fois, on voit le personnage principal, Victoria, allongée endormie sur une table, rêvant de son amie, Varter. Les rêves s’entrelacent à l’action, et l’intégralité de l’acte final de la pièce, situé dans un avenir au-delà de 2015, entremêle les rêves de Victoria avec ceux des autres personnages.

Les rêves me permettent de cristalliser une histoire complexe dans des images visuelles sur scène. Les rêves peuvent prendre en accordéon une grande étendue temporelle en un instant. Gens et objets peuvent apparaître et disparaître, comme par magie. Des portes bien réelles sur scène peuvent ouvrir sur le passé ou l’avenir. Dans le scintillement d’un regard, on peut glisser d’un monde à l’autre.

Pour moi, créer une pièce à partir de rêves était stimulant, une vraie gageure artistique. Et aussi une tentative pour arracher une part de beauté à partir de cette thématique atroce. Ce fut un impératif que j’ai ressenti dès le départ, pour moi-même et pour le public : à savoir, que si je devais écrire cette pièce, elle devait incarner une sorte de beauté et de vitalité, elle devait représenter humour et espoir, elle ne pouvait simplement refléter le génocide, mais devait aussi refléter la vie qui le dépasse. La résurgence de la vie et des rêves d’avenir – tout cela devait faire partie de la pièce.

Plus profondément, en faire un songe dramatique me paraissait relever plus d’une nécessité que d’un choix artistique. La forme de la pièce est dictée par la nécessité de dire la vérité. Ce que ces personnages ont vécu concrètement dans leur vie est surréaliste, cauchemardesque – la destruction et la mutation rapide de tout un monde. Comment pouvais-je être fidèle à la singularité de leur vécu, à la façon avec laquelle le génocide détruit non seulement famille et culture, mais aussi temps et espace ? Comment pouvais-je montrer leur dislocation et leur désorientation ? Ils furent des gens pour qui, comme dit le personnage principal, Victoria, « Trop de choses se sont passées », à la façon d’un tremblement de terre, dont les répercussions n’ont de cesse, au fil des ans. Je ne pouvais pas recréer cette histoire sur un mode réaliste. Mais je pouvais l’évoquer dans des rêves.

Un songe dramatique, donc, mais aussi une pièce documentaire. La moitié des personnages de la pièce sont inventés, mais les autres sont historiques. Une grande part de ce que les personnages disent et font dans la pièce s’inspire de la vie réelle. J’ai utilisé leurs véritables patronymes, à une exception près. Ce qui, là aussi, fut une décision précoce. Je voulais sauvegarder des choses. Je voulais utiliser les faits à la lettre, là où je pouvais. Ces vestiges me semblaient précieux et, chaque fois que j’ai pu utiliser des faits réels dans la pièce, ça m’a vraiment plu. Comme, par exemple, le talent artistique de Varter pour la dentelle arménienne ; son mari emmené en pleine nuit, vêtu de son pyjama ; la maison qu’Harry construit au 74 Sargent Avenue à Providence ; Victoria répétant une pièce dans le grenier de cette maison pour le groupe théâtral de l’église évangélique arménienne de l’Euphrate ; le sergent turc qui suit Varter d’Ourfa à Alep, après sa fuite. Tous ces détails bien réels, et bien d’autres, sont devenus des motifs et des événements dans la pièce. Plus largement, aussi, les histoires présentes dans la pièce sont vraies, y compris celle qui raconte comment ces deux femmes ont perdu leurs enfants en déportation.

Quand j’ai commencé à travailler sur la pièce, ma crainte initiale de me confronter au sujet a cédé la place à un sentiment de bonheur et de libération, qui m’a surprise. Même si le processus d’écriture était souvent pénible, il a grandement approfondi ma connaissance et mon amour pour mes grands-parents, ainsi que pour la meilleure amie de ma grand-mère, Varter, la mère de Martin Deranian, que je n’ai jamais connue, mais que j’ai fini par aimer. Plus je travaillais la pièce, plus je ressentais le miracle vivant de leur force et de leur héroïsme.

J’ai été soutenue durant la création de la pièce par beaucoup de gens et d’organisations arméniennes qui m’ont appuyée : notre équipe de consultants, l’Association internationale des femmes arméniennes (AIWA), le Musée-bibliothèque arménienne d’Amérique (ALMA), les Knights and Daughters of Vartan [Chevaliers et Filles de Vartan], l’Association nationale pour les études et la recherche arméniennes (NAASR), le Projet SAVE d’archives photographiques arméniennes, la Compagnie de danse Sayat Nova, et de nombreuses personnes qui ont généreusement contribué à notre campagne de collecte de fonds pour aider à soutenir la production. Nous avons été fous de joie, lorsque le Playwrights’ Theatre de Boston a accepté de produire la pièce, en association avec l’université Suffolk, au Modern Theater, récemment rénové.

J’aimerais citer deux réalisations particulièrement réussies de cette production. L’une est cette superbe exposition photographique, présentée dans le vestibule du Modern Theatre, organisée par Ruth Thomassian, du Projet SAVE. L’exposition est dédiée à l’histoire de Deported et comprend des photos de personnages de la pièce, complétant de façon émouvante la production et attirant l’attention du public avant et après le spectacle, beaucoup de gens se voyant proposer une visite guidée par Thomassian. J’aime aussi beaucoup le ballet arménien dans la pièce, chorégraphié par Apo Ashjian, de la compagnie Sayat Nova, qui a appris à danser à toute notre troupe. L’entrelacement superbe de ces danses par Ashjian dans la pièce en fait un point fort de la production, communiquant la joie et la vitalité que je voulais tant que le spectacle transmette.

Sans certaines personnes, cette pièce n’aurait jamais vu le jour. J’appelle Martin Deranian le parrain de cette pièce. Il m’a encouragée à l’écrire et a été à la source de tout ce que je sais de Varter, et aussi, étonnamment, de beaucoup de choses que j’ai apprises de lui sur ma propre grand-mère (2).

Ma collaboratrice artistique, la metteure en scène Judy Braha, fut ma partenaire dans la création de cette pièce, dès le début. Non seulement Braha dirige la production, superbement réalisée, du Playwrights’ Theatre de Boston au Modern, mais elle a travaillé avec moi, cinq ans durant, pour mettre en forme la pièce. Au départ, avant que n’ayons le moindre scénario, ni même une histoire, elle a mis en place des ateliers d’improvisation avec notre troupe d’acteurs, qui sont devenus le laboratoire pour développer la pièce. La plupart de ces acteurs apparaissent dans la production présentée au Modern. Leur travail de création, de même que les lectures publiques et un premier atelier à l’université de Boston que Braha a dirigé, tout cela a contribué à l’évolution du scénario.

Mettre en scène Deported est une vraie gageure. Je cite Braha : « La pièce jaillit en pleine épopée, à toute vitesse. Les rêves tombent de l’imagination de Victoria par strates multiples et repartent aussi vite qu’ils arrivent… Un de nos plus grands défis était d’arriver à une conception scénique qui puisse évoluer facilement, comme par magie, d’un vestibule en 1938 à un jardin à Los Angeles en 1978, puis à un espace rêvé dans l’avenir. » (3)

Un élément particulièrement évocateur et émouvant de la production, qui n’est pas du tout de moi, mais une idée de Braha : le fait que les étudiants de l’université Suffolk, qui figurent dans le spectacle en tant que danseurs arméniens, doivent aussi jouer le rôle de « Rêveurs » - des êtres qui voltigent ça et là et donnent vie à la magie dans la pièce, faisant paraître et disparaître dentelle et chaises, transformant sans cesse le monde sous nos yeux.

Je suis très heureuse de voir un public nombreux se presser au spectacle ; nous avons même vendu à guichets fermés la plupart du temps. Les gens pleurent et rient. Je suis touchée en voyant des gens de tous âges et de tous les milieux. Un soir, un car entier de quarante étudiants est venu de Caroline du Nord ; ils venaient de voir Les Misérables à l’Opéra, juste à côté, et passaient ensuite à Deported. Les parents emmènent leurs enfants. Les adultes emmènent leurs aînés. Un autre soir, une demi-douzaine de femmes coiffées de foulards sont venues. Un professeur a emmené toute sa classe de lycéens. Beaucoup d’Arméniens viennent voir le spectacle, et encore ils représentent moins de la moitié du public, d’après mes estimations.

Un ami m’a dit : « Chaque histoire d’Arménien est différente, et pourtant elles racontent toutes la même chose. » Beaucoup de gens viennent me voir après la pièce et me disent : « Cette histoire, c’est la mienne, » « Vous racontez l’histoire de ma mère, » « l’histoire de mes grands-parents », « celle de mon oncle, » bien que ces gens ne soient tous pas arméniens. Comme nous l’avons appris de beaucoup de gens dans le public – et comme nous l’espérions en créant la pièce – elle résonne chez ceux dont les familles ont été frappées par la Shoah, par des génocides plus récents, par les conflits durant la Seconde Guerre mondiale et par l’esclavage en Amérique.

Pour ce qui est de l’avenir : mon objectif est que Deported / a dream play soit produit dans d’autres villes, d’ici 2015 et au-delà. Je pense que seul le théâtre est capable de transmettre la réalité viscérale et émotionnelle de cette histoire. Mais j’aimerais dire aussi que la pièce s’achève sur de l’espoir. Dans la dernière scène, qui se situe quelques années après 2015, Turcs et Arméniens, venus du passé et de l’avenir, se rassemblent sur scène, en quête des mots qui leur permettent de s’exprimer. Je souhaite que cette pièce puisse contribuer à cette prise de parole.              

Notes

1. Mezireh [Mezreh]: actuelle Elazig, région d’Anatolie orientale [Arménie occidentale] (NdT).
2. Voir www.bu.edu/bpt/pdfs/press/deportedpreview.pdf pour l’histoire racontée dans un article du Boston Globe, paru le 3 mars 2012.

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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.

site internet : http://deportedplay.org


vendredi 25 mai 2012

Guillaume Toumanian

© Guillaume Toumanian, Bord de route, 150 x 200 cm, huile sur toile, 2011
Avec l'aimable autorisation de l'artiste  


Guillaume Toumanian – approches du précaire

par Georges Festa


Arbres, mi-bruns, mi-sanguinolents. Zébrant ciel et eau. Silhouettes fugaces, lettres inconnues. Béances floues. Où les perspectives fusionnent, se troublent. Démultiplication du regard. Dans ces fragments d’une logique rompue, lire d’improbables harmonies. L’envers et l’endroit. Aube ou crépuscule ? Qui ne font qu’un. Poème de la guerre et de la paix. Reflet II, 100 x 270 cm, huile sur toile, 2010.

Flaque de chairs et de terre. Que charrie le fleuve. Imprimées dans la boue. Chatoiements d’un lac, horizons nocturnes. Ce qui fut. S’étirant du visqueux. Anamorphose. Accouplements du songe. Se laisser gagner par le multiple, l’insensé. Noces infernales. Les sacrifices d’Icare. Tu auras beau faire. Ils sont là. L’invitation à la mort, aux déperditions. Nouvelle genèse. Ombre, 110 x 130 cm, huile sur toile, 2011.

Les accélérations. Lorsque tout s’emporte. Brûlures, souffles. Les obstacles partent en fumée. Feuillages dérivants. L’humain gagne les nues. Danses d’exorcisme. Car il s’agit là de communion, d’emportement. Epouser l’irrattrapable. Fugacité musicale de l’innombrable. Verts masqués de rouges, d’orangés. Feux follets. Quand l’être échappe, se saisit de l’imperceptible. Bord de route, 150 x 200 cm, huile sur toile, 2011.

Visage de supplicié. D’extase. Ou de cauchemar. Les ambivalences. Emergeant de sa toile. A la manière de l’acteur. Ou du condamné. Une vie en résumé. Plus sûrement, les coups, la lutte. L’injustice, le mépris. Visage de mort ou de sommeil. Surgi d’on ne sait quelles ordalies. Homo homini lupus. Irruption de la fin. Les matins ultimes. Faits de sang. Les meurtrissures. A vie. Figure, 100 x 100 cm, huile sur toile, 2011.

Autre panoramique d’arbres. Occupant tout l’horizon. A la façon d’un peloton d’exécution. Ou de témoins immobiles. Comme si l’immensité se rétrécissait, enserrait. Bientôt le cercle se refermera. Nulle piste, nul signe. Le soleil que l’on devine. Les battements, les senteurs. Tu viens d’arriver. Tu ne reviendras pas. Ce qui se donne, pour une fois. Ondulations vertes. Les lames du temps. Instantané d’Eden. Bord de route, 150 x 350 cm, huile sur toile, collection particulière Bordeaux, 2008-9.

Face à la forêt qui menace. Absences, chuintements. Bleus sombres, noircis. Masses obscures, volumes indistincts. Digues de troncs. Ployant sous la menace invisible. Tentant de barrer le chemin à l’innommé. Combien de temps encore ? Ou trop tard. L’advenu, le dispersé. Paysage anonyme, peuplé de crêtes et de sols mouvants. Comme glissants. Trous noirs. Perdre pied. Réveils sans rémission. Lisière bleue, 85 x 145 cm, huile sur toile, Galerie Galvani, Toulouse, 2008-2009.  

Tu sais maintenant. Par delà les peurs, les masques. Enoncer, rassembler. Donner sens à ce qui est issu du chaos. Y retournera. Les fièvres, les manques. Royaumes perdus. Le regard insiste, croise. Doute. Dans la fosse aux lions. La lumière proche. Esquisser une entrée. Linéaments doubles. A la fois lisses et marqués. Noyés dans leur nuit ou éclaboussés de jour. Vainqueur et vaincu. Entre deux. Figure I, 56 x 38 cm, huile sur toile, collection particulière, 2008-2009.


© georges festa – 05.2012

site de Guillaume Toumanian : http://guillaume-toumanian.com



Simon Sebag Montefiore : Jerusalem : The Biography - Jérusalem : Biographie



Simon Sebag Montefiore
Jerusalem : The Biography
New York : Alfred A. Knopf, 2011

par Ara Baliozian

Ararat, 09.03.2012

 
Jérusalem a été qualifiée de bien des choses, entre autres de « coupe en or, emplie de scorpions » et de « vieille nymphomane qui pressure à mort amant après amant, avant de l’ignorer d’un bâillement » (Amos Oz). Un de ces amants fut Héraclius, identifié par Montefiore comme « le premier croisé ». « Blond et de haute taille, poursuit-il, il avait l’air d’un sauveur d’empire. Fils d’un gouverneur d’Afrique et d’origine arménienne, Héraclius s’empara du pouvoir [dans l’empire byzantin] en 610, alors qu’une grande partie de l’Orient était déjà aux mains des Perses et qu’apparemment, la situation pouvait difficilement être plus grave – mais tel fut le cas. Lorsque Héraclius contre-attaqua, il fut battu… L’année suivante, il marcha en Arménie et en Azerbaïdjan. Le chah se retira. Héraclius passa l’hiver en Arménie, puis, en 625, par une manifestation herculéenne de virtuosité militaire, empêcha que trois armées perses ne s’unissent, avant de les défaire chacune à leur tour. » Montefiore évoque ensuite en détail les actions d’Héraclius à Jérusalem.

Il écrit ailleurs : « Le célèbre moine arménien Euphémius, dont le protégé, Sabas, fonda l’admirable et envoûtant monastère Saint Saba, aujourd’hui habité par vingt moines, dans les monts de Judée, non loin de Jérusalem. »

Sur le génocide, nous lisons : « Enver perdit 80 000 hommes lors de son inepte offensive contre les Russes. Talaat et lui imputèrent leur désastre aux Arméniens chrétiens, qui furent systématiquement déportés et massacrés. Un million périrent dans ce crime barbare qui encouragera plus tard Hitler à lancer la Shoah. Djemal affirme qu’il désapprouva ce massacre. En tout cas, il permit à des réfugiés de s’établir à Jérusalem, et le nombre d’Arméniens dans cette ville doubla durant la guerre. »

Il y a plus, bien plus, au sujet des Arméniens à Jérusalem. L’ouvrage est déjà qualifié de « superbe », « magistral » et de « classique » « éblouissant ».    

[Ecrivain canadien, Ara Baliozian est né à Athènes, a grandi en Grèce et suivi des études à Venise, en Italie. Largement publié en anglais et en arménien, il est lauréat de nombreux prix et subventions pour son oeuvre littéraire. Citons entre autres The Greek Poetess and Other Writings (Kitchener, Ontario : Impressions, 1988), Armenia Observed : An Anthology (New York : Ararat Press, 1979), Fragmented Dreams : Armenians in Diaspora (Kitchener, Ontario : Impressions, 1987), et son étude à succès, The Armenians : Their History and Culture (Toronto : Kar Publishing House, 1975, rééd. AGBU - Ararat Press, 1980). Ses traductions de classiques arméniens de Krikor Zohrab, Zabel Essayan et Kostan Zarian ont été décrites comme autant de contributions "précieuses", "éloquentes", "brillantes" à la littérature mondiale. Il a lui-même été traduit en français, en allemand, en grec, en espagnol, en russe et en arménien.]
 
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Source : http://araratmagazine.org/2012/03/a-review-of-jerusalem-the-biography/
Traduction : © Georges Festa – 05.2012.
NdT : Signalons la traduction française, par Raymond Clarinard et Isabelle Taudière. Paris : Calmann-Levy, 2011, 672 p. - ISBN-13: 978-2702142530.

site de Simon Sebag Montefiore : http://www.simonsebagmontefiore.com 


Génocide des Grecs Pontiques - discours de Nikos Lygeros, Athènes, 19 mai 2012 / Genocide of the Greeks of Pontus - Speech by Nikos Lygeros, Athens, May 19th, 2012

© CNRS Editions, 1998


Génocide des Grecs Pontiques
Commémoration du 19 mai 2012
Athènes, Monument au Soldat Inconnu
 
Discours de Nikos Lygeros


Je ne suis pas venu ici pour vous inspirer quelque lamentation. J’estime que, pour nous tous, il n’est désormais plus temps de pleurer sur cette question. Il est bien de rappeler cela, mais il est bien aussi d’aller de l’avant. J’ai été heureux de voir plusieurs pays reconnaître le génocide des Pontiques, comme la Grèce, bien sûr, l’a fait en 1994 ; car c’est une bonne chose, cela aussi. Par chance, nous comptions Michalis Charalambidis, un ami respecté, honorable. Il est bien de rappeler que ce ne fut pas chose aisée et qu’ainsi la reconnaissance du génocide des Arméniens s’ensuivit. Après cela, vous vous souvenez tous qu’en 2006 l’Union Européenne a reconnu le génocide des Pontiques, des Arméniens et des Assyriens en tant que crime contre l’humanité. Récemment, il y a deux ans, nous avons aussi obtenu la reconnaissance par la Suède.

L’important être d’être rassemblés ici. Néanmoins, ce n’est pas suffisant, car les choses doivent changer et il nous faut dessiner une stratégie. Je ne pense pas que cela relève de nos demandes, auprès de tous les autres peuples, de reconnaître notre génocide, alors que nous ne reconnaissons pas les leurs. Nous devons commencer et montrer l’exemple d’ici. Vous savez tous fort bien que le génocide des Pontiques ne fut pas un cas à part. Il y eut aussi les Arméniens et les Assyriens. Nous avons reconnu les deux premiers. Il serait bien de passer au troisième ; et pour quelle raison ? Très simple. Lorsque vous vous présentez devant la justice et qu’il vous manque un tiers, ne soyez pas surpris que l’on vous dise qu’il est inutile d’être venu. Aussi, l’important est-il que nous réalisons tous que le génocide des Pontiques fait partie d’une trinité de génocides et non d’un triple génocide, constat qui devrait opérer à l’unisson.

C’est ainsi que nous avons obtenu des résultats en Australie, aussi. Il n’en a pas encore été fait état, mais vous devez le savoir. Nous obtiendrons bientôt une reconnaissance pleine et entière de la part de toute l’Australie. L’important est que les victimes soient unies. Le problème, comme vous le savez, est que les criminels s’unissent entre eux, chacun apprenant de l’autre. Nous avons tendance à nous tourner en dérision, croyant que nous ne pouvons nous permettre une telle pression. Or il est grand temps de voir que même les moutons, lorsqu’ils sont unis, peuvent être forts.
   
L’important est de ne pas entrer dans un processus nécessitant de transformer un génocide en crime de guerre. Je remarque qu’à plusieurs reprises, nous faisons état – et, généralement, nous le faisons – de guérillas. Il nous faut être très prudents. C’est quelque chose que la Turquie utilise afin de transformer le génocide en phase de guerre.

Le génocide, tel qu’il est condamné par la Charte des Nations Unies dès 1948, grâce à Raphaël Lemkin qui inventa ce mot, est un processus qui prend place en temps de paix. Nous ne devrions plus dire que les nôtres furent massacrés – ce que je viens d’entendre. Nous devons, chaque fois, utiliser le même verbe : ils furent génocidés. En outre, nous devrions tous être conscients que nous ne sommes pas les seuls à être ici. Nous sommes ces autres peuples qu’ils n’ont pas réussi à génocider. Par conséquent, lorsque nous nous trouvons ici, nous ne sommes pas seuls. Nous sommes aux côtés de nos morts. Et si, de temps à autre, d’aucuns interdisent nos rassemblements, au regard de notre journée de commémoration, ils doivent savoir que même si nul vivant ne se présentera, les morts, eux, seront là ; car le génocide des Pontiques ne cessera pas d’exister, jusqu’à sa pleine et entière reconnaissance.

En outre, j’aimerais vous dire que la reconnaissance, que nous le voulions ou non, n’est qu’une première étape. Nous devons enfin nous diriger vers la pénalisation du problème, concernant ce crime. Car, aujourd’hui encore, vous remarquez que nous permettons des initiatives interdisant nos rassemblements, faisant en sorte que d’autres n’observent pas une minute de silence ; alors que ceci a à voir avec le génocide et que nous considérons faire partie d’un cadre démocratique. Or ceci n’est pas la démocratie. La démocratie, c’est clair. C’est dans l’intérêt de tous. La démocratie, ce n’est pas permettre que l’on fasse de la cause pontique tout entière une plaisanterie, et rien que cela. Il nous faut mettre un terme à ce processus. Sinon, nous rencontrons des difficultés, lorsque nous nous situons à un niveau international.

Il nous faut donc progressivement décider – car nous en avons aussi les capacités et les possibilités – de reconnaître, de notre côté, les génocides commis contre d’autres peuples, pour qu’ils nous voient faire le premier pas. Et nous devons réussir cela, tout comme nous l’avons fait avec le génocide des Arméniens. En outre, quand cela arrive, alors les victimes sont unies et réalisent que : tout cela ne fait qu’un ; Hitler, Kemal et Staline ne font qu’un. Ils n’eurent qu’un seul pouvoir : celui d’être des génocidaires. Tout le reste n’est que détail.

L’important pour l’humanité c’est de nommer les génocidaires, de les condamner afin qu’ils soient punis. Nous ne pouvons permettre qu’un pays voisin soit fondé sur un homme qui, pour nous, n’est qu’un génocidaire. Cela n’a pas seulement à voir avec la question de la reconnaissance de cette époque. Nous devons avoir à l’esprit que ce qui s’est passé ne doit plus jamais advenir. Or cela ne suffit pas ; car cela continue d’advenir. Aujourd’hui encore, vous voyez que la Turquie persiste à ne pas reconnaître. Et non seulement elle ne reconnaît pas, mais elle accuse encore les Pontiques et les Arméniens d’être ceux qui ont commis le génocide.  

Il nous faut donc opérer de façon plus stratégique, arrêter de pleurer, ce qui ne sert qu’à désamorcer de l’intérieur, et devenir capable d’agir, être capable non seulement d’exiger quelque chose au plan symbolique – car, parfois, vous le savez, lorsque nous entendons ces demandes au plan stratégique, nous ne les formulons pas de nous-mêmes. Un jour de commémoration, l’important est de considérer ce que nous avons fait l’année qui précède. Si c’est pour que nous venions à nouveau ici l’année prochaine, et que je prononce le même discours, nul besoin que nous nous rassemblions ici aujourd’hui. L’important est que, l’an prochain, nous comptions d’autres reconnaissances à notre actif ; et changer cet état de fait chaque année, afin que nous nous souvenions du moment où ce discours fut prononcé.

Personnellement, je suis las d’entendre sans cesse les mêmes discours sur les génocides, d’aucuns estimant n’avoir qu’à lire un texte. L’important est l’activité que nous déployons pour faire en sorte que les choses changent. Lorsque nous entendons dire que nous nous attendons sans cesse à ce que le perpétrateur fasse le premier pas, nous avons tort.

J’aimerais ajouter, comme vous tous, qu’il est très important que nous soyons ici, car il s’agit d’une phase stratégique. Il importe que nous soyons près de nos soldats ; près de Léonidas, du Soldat Inconnu, car il s’agit d’un symbole. Ce qui jouera nécessairement un rôle ; nous ne sommes pas simplement sur un parking. En tant que Pontiques, nous devons aussi cesser d’ériger des monuments dans des lieux où personne ne se rend. Les monuments doivent être placés dans des endroits centraux, stratégiques. Car l’impulsion la meilleure n’est pas forcément la bonne. C’est la bonne qui dérange l’ennemi. Tant que nous ne dérangeons pas le perpétrateur, nous ne faisons que disperser nos efforts.

L’important est l’activité que nous déployons et qui dérange. Il nous faut être dérangeants. Vous savez que, très souvent, les Grecs sont accusés d’être des perturbateurs ! Hé oui ! Nous sommes comme ça et ça continuera ! Simplement, nous devons gagner en stratégie ; car chaque action perturbatrice doit être effectuée de façon professionnelle et non épisodique. L’important c’est : ne soyons pas déprimés ! Notre peuple a traversé plusieurs génocides. Il a connu deux guerres mondiales. Si vous n’avez pas le moral, réalisez que – pour tous ceux parmi nous qui sont concernés par des questions telles que les génocides – cela vous élève. Une façon pour nous tous de devenir plus humains et pas seulement des individus au sein d’une société qui se contente d’oublier et se montre indifférente.

Ici ; le fait que vous soyez ici compte. Votre présence est déjà significative. Simplement, j’aimerais que vous preniez part à cette œuvre de reconnaissance et que, au moins, nous nous dirigions vers la pénalisation ; car, vous le savez, elle existe dans d’autres pays, comme la Slovaquie et la Suisse, qui permettent, en outre, à leurs citoyens de pouvoir avoir leurs manifestations, événements, journée de commémoration, sans rencontrer les problèmes que nous connaissons encore dans certains pays, comme la France. Ici, la question de la pénalisation n’est pas encore réglée. Car tant que vous autorisez autrui à vous injurier, vous n’avez pas le droit d’exister.

Il ne suffit pas de pleurer pour exister et se souvenir des autres. Ici, nous devons avoir à l’esprit que nos morts sont près de nous ! Maintenant ! Ici ! Avec nous ! Et ils voient que nous nous souvenons d’eux et ils peuvent vous dire : « Longue vie à vous ! » Mais, si nous sommes tous abattus et submergés dans votre vie quotidienne, comment pouvons-nous leur montrer que nous méritons vraiment leurs sacrifices ? Nous méritons même un génocide, car en fin de compte, rares sont ceux qui subirent un génocide. Et les autres ne réalisent pas à quel point tout cela est important. Ici – je le répète – si nous n’accusons pas clairement Kemal, en disant qu’il est semblable à Hitler et qu’Hitler fut simplement celui qui suivit la stratégie de Kemal, alors nous ne disons rien.

Parallèlement, tandis que nous déposons ici nos gerbes, nous ne pouvons accepter quoi que ce soit au regard de cette symbolique. Même si cela est dû au plan politique ; même si cela est dû au plan du protocole, nous n’avons que faire du protocole ! L’important, ce sont les victimes ; le génocide. Aucun protocole ne pourra empiéter sur le génocide et la cause de notre combat. Car les Grecs ne sont pas les fils de Créon ! Ils sont les fils d’Antigone ! Et même si quelqu’un nous interdisait d’être là, nous serons là ici, à nouveau ! Pensez-y. Un grand merci à vous.            

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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.


Taner Akçam - The Young Turks' Crime Against Humanity / Le crime des Jeunes Turcs contre l'humanité

© Princeton University Press, 2012


The Young Turks’ Crime Against Humanity : the Armenian Genocide and Ethnic Cleansing in the Ottoman Empire
[Le crime des Jeunes-Turcs contre l’humanité : génocide arménien et épuration ethnique dans l’empire ottoman]
 
par le docteur Taner Akçam
 
Massis Post, 05.04.2012


WATERTOWN, Massachusetts – Le professeur Taner Akçam [a évoqué] de nouvelles perspectives sur le génocide arménien d’après son dernier ouvrage, dimanche 15 avril 2012, à 14 heures au Musée-bibliothèque Arménien d’Amérique (ALMA) à Watertown, Massachusetts (Etats-Unis).

Ce livre, The Young Turks’ Crime Against Humanity : the Armenian Genocide and Ethnic Cleansing in the Ottoman Empire, vient de paraître aux Presses de l’université de Princeton. Le docteur Akçam y fait état de preuves nouvelles, provenant de plus de 600 documents secrets ottomans, lesquels démontrent, avec une précision inégalée jusqu’ici, que le génocide arménien résulta d’une entreprise officielle visant à mettre en œuvre une ingénierie et une assimilation démographique, afin de débarrasser l’empire turc de ses sujets chrétiens.

Ces documents jusque là inaccessibles, extraits des profondeurs de la machine bureaucratique de la Turquie ottomane, alliés aux qualités d’expertise et d’analyse de l’A., montrent comment un empire déclinant recourut au génocide et à l’épuration ethnique.

Bien que la déportation et le massacre des Arméniens furent condamnés à travers le monde en 1915, en tant que « crime contre l’humanité et la civilisation », le gouvernement ottoman lança une politique de déni, poursuivie à ce jour par la république de Turquie. Le cas de « l’histoire officielle » de la Turquie repose sur des documents extraits des archives impériales ottomanes, dont l’accès était, récemment encore, des plus restreint. Ce sont précisément ces sources qu’utilise maintenant Akçam pour renverser le discours officiel.

Les documents présentés ici attestent d’une politique de turcisation à la fin de l’empire ottoman, dont l’objectif ne fut rien moins qu’une mutation démographique radicale de l’Anatolie. A cette fin, près d’un tiers des 15 millions d’habitants de l’Anatolie fut déplacé, déporté, expulsé ou massacré, détruisant la diversité ethno-religieuse d’un ancien carrefour culturel entre Orient et Occident, et ouvrant la voie à la république de Turquie.

En mettant au jour le rôle central joué par l’ingénierie et l’assimilation démographique dans le génocide arménien, ce livre va changer de manière fondamentale la façon de comprendre ce crime et montre que la destruction physique ne constitue pas le seul aspect du processus génocidaire.

site de l’ALMA : www.almainc.org      

site des Presses de l’université de Princeton : http://press.princeton.edu/

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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.

 

Ayda Erbal - A Tale of Two Monuments / Il était une fois deux monuments

Mehmet Aksoy, Statue de l’Humanité [İnsanlık Anıtı], Kars (Turquie), 19.04.2011
© http://en.wikipedia.org


Il était une fois deux monuments
Conte de Turquie
 
par Ayda Erbal
 
The Armenian Weekly, 18.05.2012

[Anatomie, certes tardive, de deux constructions totalement méconnues et d’une destruction.]

Préambule

Le 8 janvier 2011 restera dans les annales du « rapprochement », de la « réconciliation », de l’ « initiative » et du « dialogue » turco-arménien, comme le jour où le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, a qualifié le monument de « l’Humanité », dû à Mehmet Aksoy à Kars, de monstre [ucube], éclipsant un lieu saint islamique voisin, et a ordonné sa démolition. Laquelle position sera ensuite soutenue par son ministre des Affaires Etrangères, Ahmet Davutoğlu, pour des raisons esthétiques : « Kars possède une tradition architecturale héritée des Ottomans et des Seldjoukides. Ce monument ne reflète pas cette architecture. Il ne répond pas à ces esthétiques architecturales. Il convient donc de bâtir des œuvres en rapport avec le patrimoine architectural de la région. » (1) Le sculpteur, Mehmet Aksoy, salué par Yavuz Baydar, éditorialiste à Today’s Zaman, comme « un artiste célèbre et profondément respecté dans les milieux européens » (2), estime que son œuvre « est porteuse de messages d’opposition à la guerre et d’amitié », ajoutant : « J’ai représenté la situation de quelqu’un qui est divisé en deux. Cet individu sera à nouveau « lui-même », lorsque ces deux pièces seront réunies. C’est cela que je veux exprimer. […] Impossible d’appeler cela, tout de go, une « monstruosité ». C’est honteux et injuste ! On devrait essayer de comprendre, tout d’abord, ce que cela raconte. » Il a raison, en ce sens qu’on devrait comprendre ce que le monument lui-même signifie, et même comment l’histoire et la construction de ce monument ont évolué, dans le contexte de la politique intérieure turque ou des rapports plus larges turco-arméniens, avant de prendre position pour / contre. Malheureusement, ce n’est guère le cas, tant de la presse turque, que de son homologue arménienne, à ce propos. 

D’après le maire de Kars, Nezat Bozkuş, « une commission du ministère de la Culture et du Tourisme avait précédemment décidé de démolir le monument, après qu’il fût apparu que la statue était construite illégalement sur une zone protégée » (3). Chose étrange, le monument avait été commandé par l’ancien maire de Kars en personne, Naif Alibeyoğlu, élu, à l’époque, sur une liste AKP (le parti Justice et Développement au pouvoir), lors des élections municipales de 2004.

La semaine suivante, Erdoğan réagit avec fermeté contre les accusations selon lesquelles il n’était pas qualifié pour apprécier les beaux-arts, sinon qu’il en serait l’ennemi, à l’instar des Talibans qui, en 2001, dynamitèrent les antiques bouddhas de Bamyan, en Afghanistan. Erdoğan affirma qu’il avait « prévenu le maire, lorsque la construction du monument débuta », que « l’Agence de la Préservation du Patrimoine naturel et culturel avait décidé, elle aussi, de détruire le monument », et qu’ « il était de la responsabilité du maire de mettre en œuvre cette décision » (4). Il déclara aussi : « Il est pas nécessaire d’être diplômé des Beaux-Arts. Nous savons ce qu’est un monument. J’ai œuvré en qualité de maire durant quatre ans et demi et, en tant que Premier ministre, durant sept ans et demi. Jamais je n’ai détruit la moindre statue ou œuvre d’art ! » (5) Faisant écho aux préoccupations apparemment esthétiques de Davutoğlu, Erdoğan ajouta que « [le] dôme de la mosquée [Seyyit Hassan el Harkani] et le sommet qui accueille la statue sont d’une égale hauteur. Vous avez donc une statue de 48 mètres de haut au sommet. On ne saurait permettre à une construction de faire de l’ombre à un tel édifice historique ! » (6)

Comme il en va habituellement des débats impliquant la sphère politique turque – laquelle, aujourd’hui, désinforme aussi malheureusement son homologue publique arménienne par sa nature binaire de raisonnement par l’absurde, dénué de tout fondement réel –, le pays se divisa immédiatement entre « faucons nationalistes », « conservateurs » (à qui Erdoğan était censé réserver des sièges AKP à Kars, lors des prochaines élections) (7) et « colombes progressistes », « non nationalistes » (qui adoptèrent sans réserves le concept et la mise en chantier de la statue).

Ces débats légitimèrent aussi, de façon problématique, toute une batterie d’artistes conservateurs, politiquement national-socialistes, y compris le sculpteur lui-même et Bedri Baykam (le premier, un ardent défenseur de la ligne national-socialiste de Doğu Perinçek ; le second, un ardent kémaliste qui se brouilla avec Perinçek et se fendit ensuite d’une lettre ouverte, dans laquelle il accusait Perinçek de « gauchisme » et de « kémalisme ») (8). Cinq mois à débattre de « monstre/monstruosité » et en pleine période électorale, le sculpteur « épris de paix » baptisant la marche organisée en l’honneur de Talaat Pacha par Perinçek – un des suspect dans l’affaire Ergenekon et négationniste du génocide arménien – en Suisse, de saga héroïque, lors d’une émission diffusée sur la chaîne de télévision Ulusal Kanal, chaîne associée au Parti du Travail, d’inspiration national-socialiste, de Perinçek. Lors d’un entretien avec Funda Tosun, du journal Agos, Aksoy prétendit que le journal Aydınlık, du Parti du Travail, avait déformé ses déclarations dans cette émission, bien que Tosun le confondit, précisant qu’elle avait visionné l’extrait télévisé d’origine (9). Aksoy va jusqu’à dire que son monument est voulu par les Arméniens en Arménie, laissant entendre qu’il serait légitime. Poussé dans ses retranchements, il déforme ses propres dires, dans le style bien connu « Je suis pour toutes les libertés », que l’on peut définir comme le plus connu des signifiants-vides sans-rival-véritable qui soit en Turquie. Comme si la question débattue sur ce programme télévisé revenait à chérir les libertés et non à glorifier des massacreurs, Aksoy soutient : « Je lutte pour les libertés, je participe aux défilés pour Dink et je me bats pour Doğu Perinçek. » Malheureusement, ce que les Arméniens en Arménie et dans la diaspora savent ou ignorent de la politique du sculpteur ou de la façon avec laquelle l’ancien maire et l’artiste ont défendu leur projet, compte moins que le fait rebattu de marquer des points contre la Turquie (et, dans le cas des « progressistes » turcs, contre l’AKP).

Dans Responsabilité et Jugement, Hannah Arendt raconte comment les débats au sujet d’Eichmann à Jérusalem finirent par devenir « une controverse sur un livre qui ne fut jamais écrit » ; puis, elle se réfère à ce trait d’humour autrichien : « Rien de plus amusant que débattre d’un livre que personne n’a lu. » La polémique et les campagnes dénuées de contenu, entourant le monument de « l’Humanité », sont exactement cela. Tel un rappel proverbial du livre-que-personne-n’a-jamais-lu-mais-dont-tout le monde-parle, cerise sur le gâteau, la coprésidente du Comité Parlementaire conjoint Union Européenne-Turquie, Hélène Flautre, rencontra le sculpteur et plaisanta : « Kars devrait être choisie comme capitale européenne de la Culture, afin de sauver les sculptures ! » (10). Nous devrions tous lui être reconnaissants du fait que sa proposition – une blague bien plus drôle que celle que Flautre réalisa probablement – soit, de fait, restée à l’état de plaisanterie. N’eût été Erdoğan, qui poussa à la mise en œuvre d’une décision antérieure du Directoire Régional des Fondations Pieuses d’Erzurum, en vue d’un agenda politique apparemment nationaliste, les Arméniens et les autres, avec les conseils idéologiques de leurs amis turcs « progressistes », eussent baptisé le sculpteur, qui applaudit les défilés en l’honneur de Talaat Pacha en Suisse, d’enfant terrible de la paix et de la « ré-conciliation » turco-arménienne…

Excepté le réalisateur Sinan Çetin, pro-AKP, qui s’accorde avec le choix esthétique d’Erdoğan (11) et quelques chercheurs (12), bottant en touche sur la valeur esthétique ou la signification politique de la statue, un roulement de tambour soigneusement étudié, quoique unidimensionnel, du genre « L’art ne peut être détruit », se fit à nouveau entendre contre la destruction de la « statue » de « l’Humanité », conduisant même à comparer la réaction d’Erdoğan à l’exposition « Entartate Kunst » [Art Dégénéré], sous le Troisième Reich (13), une analogie récurrente que certains journalistes turcs ressortent de temps à autre, nonchalamment, afin d’épicer leurs outrances visant la politique autoritaire de l’AKP (14-15).

Avant d’aller plus avant, j’aimerais clore ce préambule par une observation sur ce qui, selon moi, est devenu une régularité circulaire des affaires turco-arméniennes, ces dix dernières années. Depuis le colloque de l’université de Bilgi, intitulé « Les Arméniens ottomans durant le déclin de l’empire », en 2005, dont la date fut modifiée à plusieurs reprises, marquant finalement les pourparlers Turquie-Union Européenne alors imminents, 16 personnalités politiques de la société civile turco-arménienne mirent en œuvre une formule imbécile et ahurissante – mais qui néanmoins fonctionna -, laquelle fut aussi à la base de la tragédie du Monument de « l’Humanité » : des « progressistes » turcs préemptent/dictent une action, une campagne, une commémoration, ou érigent un monument, tout cela sans véritablement délibérer (17). Ce faisant, mise à part leur indifférence la plus totale pour un débat avec un large socle d’Arméniens représentatifs (18), ils ne parviennent même pas à discuter entre eux ou avec les gens d’en bas, qu’ils pensent « éduquer » d’en haut. C’est alors, comme on pouvait s’y attendre, que les ultranationalistes les attaquent, soit directement, soit via l’AKP (comme dans le cas d’Ucube).

Et les Arméniens de la diaspora et d’Arménie de publier un appel à agir ou quelque déclaration politique, grisés par quelque scandale-du-jour, où la partie turque fait triste figure. Vu de loin, cela ressemble à une situation gagnant-gagnant, où les « progressistes » turcs emportent le caractère invariable de leur position, car désormais ils ne sont pas seulement les victimes de l’Etat turc, mais aussi de la droite turque, et où la partie arménienne réussit à montrer pour la énième fois que les élites turques sont connues pour jouer hors-jeu. Voilà comment un réseau complexe de politique problématique, de thèses intrinsèquement négationnistes, de lignes idéologiques et d’intérêts personnels/politiques/nationaux se réduisent à un ensemble absurde et vide d’éléments binaires, où il est impossible de critiquer tout type de forme, texte, contenu, action, travail collectif, personnage, ou esprit éminent, car il y a toujours une crise, quelque « progrès » à la noix, qu’il convient de défendre contre les ultranationalistes. Ni dans la sphère intellectuelle – comme dans les débats sur le Monument de « l’Humanité » -, ni dans celle politique, n’existent les paramètres d’un débat mis en place ou partagé par les Arméniens avec des représentants du pouvoir ; au contraire, ils sont totalement instrumentalisés dans une querelle politique, entre la droite et la gauche d’un pays qui ne s’est pas encore engagé vers un ordre institutionnel normatif post-génocidaire. Imaginez une Allemagne de l’après Seconde Guerre mondiale, non engagée au plan institutionnel, dont la gauche serait cadrée et définie par une droite allemande implacable, ayant comme bilan le fait d’avoir usé de la violence dans un conflit intra-ethnique. 

Dans cette situation non engagée au plan normatif, le génocide arménien est considéré, dans le discours politique tant intérieur qu’extérieur, comme un obstacle qu’il s’agit d’éluder en amadouant cœurs et âmes grâce au leurre comme politique-du-jour (où que ce soit, allant du « nous entendons/partageons votre souffrance » à « nous mangeons les mêmes dolmas », à « ne parlons pas de reconnaissance », parlons de notre « humanité » commune »), au lieu de creuser en direction d’une recherche intellectuelle sincère, en se demandant ce que le génocide signifie pour le cadre institutionnel de l’Etat turc et la grammaire des rapports ethniques en Turquie. Le caractère circulaire gagnant-gagnant du jeu détourne du contenu de ce même jeu, dont les limites sont déterminées, dépendant de l’humeur du jour, soit des limites de la droite turque, soit des « réalités » de la situation sur le terrain.

On nous a raconté maintes fois que le discours politique concernant le génocide arménien nécessite d’être formulé, d’abord et avant tout, en répondant à la sensibilité du peuple turc, si l’on veut enregistrer quelque progrès. Entre parenthèses, les généraux adeptes du coup d’Etat et leurs soutiens à travers le monde stigmatisèrent le fait, étant donné « la situation particulière du pays » (19) par le passé, afin de légitimer une restructuration institutionnelle, du haut vers le bas, par les militaires, laissant entendre que le pays n’est pas encore « prêt » pour la démocratie. Il est pour le moins intéressant d’observer comment le discours des soi-disant libéraux du pays imite celui des généraux à deux titres, au regard de « l’exception » turque, que cristallise leur empressement à s’exprimer dans le langage d’une « situation particulière » d’un côté et, de l’autre, à se réfugier dans la thèse jacobine, du haut vers le bas, d’une immaturité – soutenant que les masses ne sont pas prêtes à affronter le génocide en tant que tel, mais au contraire sont nourries soit de récits portant sur une responsabilité symétrique, soit d’impasses dilatoires, comme dans le cas du Monument de « l’Humanité ».

Comme s’en souviennent les esprits lucides, tant l’ancien maire Naif Alibeyoğlu que le sculpteur Mehmet Aksoy défendent le Monument de « l’Humanité » en tant qu’ « alternative à la fois au mémorial du Génocide arménien à Dzidzernagapert, en Arménie, et au monument érigé à Iğdir – monument que les tenants du slogan « Des monuments ne peuvent être détruits » ont prétendu ne pas exister lors des débats sur le caractère non destructible des monuments -, tous deux « encourageant de mauvaises relations et conçus pour diviser les deux peuples » (20). Dans un entretien qui n’a pas été traduit par la presse arménienne, le même Alibeyoğlu ajoute qu’ils voulaient « avoir un monument qui montre que le peuple turc n’a pas commis de génocide. Telle une larme, haute de trente-cinq mètres, de la conscience. L’eau devait s’écouler par opposition au feu [de Dzidzerganapert]. Nous allions montrer que nous sommes pour la paix et l’humanité, que nous n’avons pas commis de génocide. » (21)

C’est sans avoir connaissance de cet arrière-plan que les parties arméniennes, dont le ministre arménien des Affaires Etrangères et maintes organisations de la diaspora, ont réagi à ce qui est devenu le Monument de « l’Humanité ». Nous poursuivrons, à l’aide de plusieurs étapes clé, les cinq ans d’histoire du monument, tout en problématisant le monument lui-même et le processus politique dans son ensemble, d’un point de vue analytique, en prenant en compte les problèmes esthétiques, spatiaux et politiques qui ont entaché non seulement sa destruction, mais aussi sa conception et ses débuts.

Notes

3. Voir lien en Note 1.
7. Baskın Oran – voir lien en Note 4.
14. Cette analogie livre un exemple typique de leur ignorance quasi totale de ce que fut le Troisième Reich, sinon, peut-être, le fait d’avoir entendu la médiatique Naomi Klein  comparer l’actuelle politique intérieure des Etats-Unis au Troisième Reich…
17. De là, son caractère des plus problématique, de la conception à la mise en œuvre.
18. Nous ne saurions trop souligner cette absence de représentation et comment cette dernière dépend habituellement soit d’un choix méticuleux, soit d’une formule tribule de représentation. Dans un tel contexte, opérer un choix méticuleux, c’est choisir parmi des Turco-arméniens non représentatifs lesquels, aux yeux des « progressistes » turcs, sont susceptibles de représenter l’opinion politique des Turco-arméniens. Il serait impensable de choisir les journaux Taraf ou Radikal comme représentatifs de tous les Turcs, alors que, s’agissant d’une posture orientaliste des plus réductionniste, lorsqu’il est question des petits frères, il n’y a aucune limite à instrumentaliser un parti autour de notre système de commodité politique. Ce n’est pas ce que les Arméniens pensent de leurs institutions qui compte ici ; bien plutôt, ce que leurs « frères » turcs aiment voir/entendre. Il existe une méthode similaire, et néanmoins légèrement différente, de choisir parmi ses amis (disons, la méthode tribule) et de les baptiser Arméniens raisonnables, que le monde devrait écouter. Pensez donc, tous ces gens devraient se déclarer socialistes ; au cas où ils seraient des personnalités pro-AKP, comme Etyen Mahçupyan, alors on devrait les combattre plus durement que tel ou tel éditorialiste sunnite pro-AKP. Et pourtant ces mêmes protagonistes estiment ne pas être racistes dans leur mépris, en apparence équitable, à l’égard de Mahçupyan.
19. Voir, pour l’anecdote, Harold Pinter sur les conditions spécifiques du discours in www.haroldpinter.org/politics/politics_torture.shtml.
20. Voir lien in Note 4
21. Voir lien in Note 11

[Note de l’Editeur : La seconde partie de cet article paraîtra dans The Armenian Weekly en mai 2012.]                       

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Traduction : © Georges Festa – 05.2012.
Avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian rédacteur en chef de The Armenian Weekly.