vendredi 11 janvier 2013

Ayse Gunaysu : My Silent Sister / Ma soeur silencieuse

© www.voicencounters.art.pl

 
Ma sœur silencieuse

par Ayse Gunaysu

The Armenian Weekly, 02.01.2013

 

Le cadre est une petite ville, belle et historique, au sud de la Pologne, Wroclaw. Il fait nuit, ce 11 novembre 2012. L’église Saint-Antoine de Padoue est bondée. Les gens écoutent un petit chœur qui chante des chants liturgiques arméniens. A ma gauche, j’entends Talin en train de chanter de concert, à voix basse, des chants qu’elle connaît depuis son enfance, très doucement et si bas que j’arrive difficilement à la distinguer du chant du chœur, une rumeur mystérieuse qui emplit l’air. Observant le petit groupe de chanteurs, je découvre des visages irradiant une lumière intérieure, qui ajoute quelque chose de très particulier aux illuminations de l’église. Des visages de jeunes gens venus d’Afrique du Sud, du Danemark, d’Espagne, de Pologne et d’autres nations, en train de chanter des hymnes arméniens. Qu’accompagne cette famille très inhabituelle d’Aram et Virgina Kerovpian, avec leurs deux filles et leur fils, lesquels se consacrent tous au chant monophonique et modal arménien traditionnel ; et Baron Nisan Calgiciyan, un maître-chanteur venu de l’église arménienne de la Sainte-Trinité d’Istanbul, et ses élèves, Murat Iclinalca et Altug Yilmaz, eux aussi d’Istanbul, un musicologue qui travaille depuis deux ans avec la famille Kerovpian. Les écouter constitue une expérience hors du commun, tout à fait exceptionnelle, qui fait souhaiter qu’ils ne cessent de continuer.  

Ce concert est l’ultime manifestation d’un échange de deux jours, sous les auspices de l’Institut Grotowski, intitulé « My Silent Sister » [Ma sœur silencieuse], l’édition 2012 du projet VoicEncounters, organisé par le groupe de théâtre de l’Institut, le Teatr ZAR, un groupe multinational composé d’élèves de l’Institut Grotowski, fondé et dirigé par Jaroslav Fret. Depuis 2011, ils travaillent sur un nouveau projet de performance, intitulé « Armine, ma sœur », qui explore la culture et l’histoire arméniennes. Lors de déplacements à Istanbul, en Arménie Occidentale, à Erevan et à Jérusalem, les membres du ZAR ont rencontré des chanteurs, des chefs de chœur, des musiciens et des chercheurs. « My Silent Sister » entend préparer le terrain pour un événement à venir au printemps 2013 qui, disent-ils, aura pour centre le patrimoine de l’Arménie et sa diaspora.

Mon séjour de deux jours à Wroclaw fut comme un rêve. Je me suis retrouvée avec un groupe de jeunes gens, tant Polonais que d’autres régions du monde, à l’Institut et au Théâtre ZAR, qui étaient différents – je veux dire, appartenant à une espèce humaine différente. Ils se soucient véritablement d’autrui, consacrent du temps à comprendre, sentir et atteindre autrui, veulent véritablement savoir ce que d’autres, à l’autre bout du monde, ont vécu et continuent de vivre. Ce qui leur conférait à tous, sans exception, une aura différente, une sorte de transparence difficile à rendre, un visage empreint de sens et de compréhension.

Cette manifestation comptait aussi des projections de films, Histoire de chiens [The Barking Island] (2011) de Serge Avédikian, I Hate Dogs [Je hais les chiens] (2005) de Suzanne Khardalian, Back to Ararat (1988) de Peo Holmquist, et l’inoubliable Grandma’s Tattoos (2011) de Suzanne Khardalian. Figurait aussi un atelier intitulé « Chant modal : un voyage avec les sons », avec Aram et Virginia Kerovpian, la présentation d’un projet de film, Winds of Armine : Expedition to Anatolia [Les Ailes d’Armine : expédition en Anatolie] de Nathalie Rossetti et Turi Finochiaro (un couple d’exception, tout de chaleur et d’énergie sensible) ; et l’exposition « Images d’Anatolie » de Magdalena Madra, une collection déchirante de photographies d’églises, de monastères, de cimetières arméniens, et ainsi de suite.

Le 10 novembre [2012], l’historien Ara Sarafian, de l’Institut Komitas de Londres, présenta une conférence intitulée « Une histoire du génocide : mémoire, continuité et défi, » accompagnée de cartes illustrant de manière frappante l’ampleur des destructions. Son exposé aborda la négation officielle de la Turquie, toujours en cours, du génocide arménien, prenant en exemple le British Parliamentary Blue Book [Livre Bleu du Gouvernement britannique], publié en 1916. Durant son intervention, il souligna le caractère choquant de ce processus négationniste, dans lequel des institutions de l’Etat turc et leurs soutiens (en l’espèce, le Parlement turc et les institutions qui l’appuient) cherchent activement à défendre l’argument selon lequel les Anglais auraient fabriqué la thèse du génocide arménien durant la Première Guerre mondiale et que ces mêmes Anglais devraient s’excuser pour cette outrage. « Bien qu’il s’agisse d’un argument risible, comme cela a été maintes fois démontré, l’entreprise de la Turquie illustre le caractère belliqueux de la Turquie officielle dans sa négation du génocide des Arméniens, tant en Turquie qu’à l’étranger, » a-t-il déclaré.

Le même jour, j’ai participé avec Talin Suciyan, de l’université de Munich, avec Ara Sarafian comme modérateur, à une table ronde, organisée à l’Institut, intitulée « Témoigner après témoigner : histoire d’un déni. »

Suciyan livra le tableau frappant, des plus personnel, et néanmoins très représentatif, d’un jeune Arménien grandissant dans un environnement négationniste. « Qu’il s’agisse d’un cimetière, de tel parc public d’Ukraine [bâti sur un cimetière arménien détruit], de la demeure des Dadian, des baraques en lieu et place de cette même demeure, de la maison de mon cousin, de celle occupée de mes grands-parents dans cette petite banlieue d’Istanbul, des routes que des gens comme mon grand-père ont construit partout en Turquie [en plus de leur service militaire obligatoire, en réalité une campagne de travaux forcés visant en 1941 exclusivement les non musulmans], ou l’espace public où les gens avaient interdiction de parler dans leur langue maternelle, il y a une chose que nous avons en commun : le labeur, le travail, les maisons, le cimetière, le quartier, la langue, notre existence même, est une affaire de ténèbres, » a-t-elle dit.

Le tout – les spectacles, les conférences, la générosité de l’Institut, l’approche chaleureuse, la gentillesse et la proximité de ses membres ; la population polonaise de Wroclaw qui, bien que naturellement peu familière du génocide arménien ou de la situation en Turquie, faisait salle comble à chaque manifestation – fut incroyablement émouvant, enrichissant et encourageant. La générosité de l’Institut, en premier lieu de son directeur, Jaroslaw Fret, et des chers Ditte, Magda, Nini, Dan, Tornek, Maite (qui prit soin de nous lors de cette fraîche soirée, nous apportant – à Talin et moi – de la soupe chaude et nous donnant l’impression de rencontrer un sœur dont nous n’avions pas connaissance jusqu’alors), ainsi que tous les autres dont je ne me rappelle pas les noms, fut une grâce. Le simple fait de les connaître, avoir simplement connaissance de leur existence et de leurs efforts sans faille, fait que je me sens plus en sécurité dans ce monde peu sûr, tout en renforçant ma conviction dans ce que je fais.   

Pour le texte intégral de l’intervention d’Ayse Gunaysu, lors de la table ronde citée plus haut, cliquez ici : http://www.armenianweekly.com/2013/01/02/gunaysu-my-views-on-post-genocidal-turkey.

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Source : http://www.armenianweekly.com/2013/01/02/gunaysu-my-silent-sister/
Traduction : © Georges Festa – 01.2013.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.