lundi 28 janvier 2013

Khatchig Mouradian - Génocide arménien : appel à la justice (Ankara) / Mouradian Delivers Talk on Genocide Justice in Ankara

© Denis Donikian, « Non, ma tête n’oublie pas ses cauchemars. », 1998, h. 23 cm
(colle, jouets, figurines, moulages, céramique à froid)
www.denisdonikian.com

 
Génocide arménien : appel à la justice (Ankara, 19.01.2013)

par Khatchig Mouradian
 
The Armenian Weekly, 20.01.2013

 

[ANKARA, Turquie – Le 19 janvier dernier, Khatchig Mouradian, éditeur de The Armenian Weekly, a prononcé une conférence, en turc, sur la justice quant au génocide arménien, lors d’une table ronde organisée en mémoire de Hrant Dink.
Ci-dessous figure la version anglaise de cette conférence. Des détails sur cette manifestation suivront. Version turque accessible :  http://www.gelawej.net/index.php/giyasettin-taser/8288-mouradian-muelksuezlemenin-dilini-iade-ediyor-adaletin-dilini-talip-ediyorum.html]

 

Comment le turc est-il venu à moi ?

Je ne l’ai pas appris dans le but d’ajouter une langue étrangère de plus à mon CV.

Le turc est venu à moi le jour de ma naissance – je n’en avais pas fait la demande, et pourtant je ne pouvais pas non plus le rejeter.

Il est venu à moi par l’entremise de la voix de ma grand-mère.

Pour vous, le turc est la langue maternelle. Pour moi, c’est celle de ma grand-mère.

Mes grands-parents ont survécu au génocide et se sont retrouvés au Liban privés quasiment de tout. Ils ont reconstruit leurs existences à partir de zéro, offrant à mes parents le don de la vie.

Et lorsque je suis né, ils m’ont donné une des rares choses qu’ils purent, en fait, ramener avec eux de Cilicie : la langue turque.

Pour vous, le turc est la langue de l’amour parental.

Pour moi, c’est un fardeau de mort et de spoliation.

Mon turc est fait de souvenirs de mort et de spoliation liés à Adana, Kilis, Konya, Ereğli et Hasanbeyli. Les villages et les villes de mes grands-parents.

Et aujourd’hui, pour la première fois, je parle cette langue depuis une tribune.

Aujourd’hui, pour la première fois, je restitue cette offrande de mort et de spoliation aux terres dont elle est issue.

Et, à l’inverse, je revendique une langue de justice.
 

***

Il y a six ans, jour pour jour, je me suis réveillé à Boston, appelé tôt le matin par ma mère au Liban.

Elle m’apprit la tragique nouvelle.

A cet instant, la seule chose dont je fus capable fut de m’asseoir et d’écrire la lettre qui suit :

Cher Hrant,

Je sais que maintenant l’eau a trouvé sa fissure ; cette fissure que tu as mis au jour dans celle, immense, sous laquelle reposent ceux que nous avons perdus, voici 92 années.

Hrant, j’ai quelques services à te demander.

Embrasse pour moi Krikor Zohrab. Dis-lui que je lis et relis ses nouvelles, depuis que je les ai découvertes.

Transmets mes amitiés à Daniel Varoujan. Dis-lui qu’il a illuminé ma jeunesse avec ses poèmes et qu’il continue d’inspirer mon âme.

Hrant, n’oublie pas d’entonner les chants de survivance avec Siamanto.

Dis-leur qu’ils figurent sur nos étagères, sur nos pupitres d’écoliers, leurs mots courent sur nos lèvres et dans nos cœurs.

Et dis-leur que je suis certain – et toi aussi, j’en suis sûr – qu’un jour, ils figureront aussi sur les étagères, les pupitres d’écoliers, les lèvres et les cœurs des Turcs.

Un jour, leurs statues – et la tienne – orneront aussi Istanbul.

N’oublie pas de prier avec Komitas, et dis-lui qu’un jour, des Arméniennes chanteront à nouveau dans ces villages, là-bas. 

Va trouver mes grands-parents. Dis-leur que nous portons leurs noms et leur amour pour la terre que jamais ils n’ont quittée, la terre que jamais nous n’avons vue.

Hrant, embrasse les fronts bénis de chacune des victimes du Metz Yeghern de 1915.

Dis-leur que nous continuerons à parcourir la route de leurs rêves. Car leurs rêves sont les nôtres.

Dis-leur que nous ferons s’épanouir les déserts avec la fragrance de leur mémoire. 

Dis-leur que, de Talaat à Samast, nous sommes des survivants.

Dis-leur que nous sommes tous Zohrab, Varoujan, Siamanto, Komitas et Hrant.

Affectueusement,
Khatchig Mouradian
 

***

« Dis-leur que nous sommes tous Zohrab, Varoujan, Siamanto, Komitas et Hrant, » écrivais-je.

Les années ont passé. Pourtant je ne me suis pas encore réconcilié avec le slogan « Nous sommes tous Hrant Dink ! Nous sommes tous Arméniens ! » que des milliers de gens en Turquie ont scandé lors des funérailles de Dink, et que des centaines d’auteurs ont répété durant les mois et les années qui suivirent.

M’exprimant lors d’une commémoration de Dink, quelques jours après son assassinat, je ne soulignais pas seulement une évidence, quand je disais que « personne » n’est Hrant Dink. J’ai seulement vu un homme – gisant, criblé de balles, face contre terre, sur le trottoir. Il était seul. Où étaient les autres Hrant Dink à ce moment-là ?

Après cette journée fatidique – du fait de la culpabilité, de la colère ou de la résignation, je l’ignore – beaucoup de gens en Turquie, qui connaissaient Hrant, sont devenus davantage prolixes. Et nombre de ceux qui ne le connaissaient pas, le connaissent maintenant, profondément affectés dans leur existence.

Pourtant, malgré ces effusions d’émotions et d’encre, malgré l’indignation en Turquie et au delà, et malgré l’incessante répétition du « Nous sommes tous Hrant Dink ! Nous sommes tous Arméniens ! », Hrant n’est pas moins seul aujourd’hui qu’il ne l’était, il y a six ans, sur ce trottoir.

Parce que la justice est le seul véritable remède à cette solitude.

Et que les responsables de ce crime n’ont pas été appréhendés.

Personne n’est Hrant Dink. Même Hrant Dink n’était pas parfois lui-même, car on ne peut être pleinement soi-même – en tant qu’intellectuel public et, plus important, en tant qu’Arménien – et s’en sortir en Turquie, où la pression visant à modérer son langage, à critiquer et à se plaindre dans certaines limites, à applaudir l’acte le plus insignifiant de dissidence comme le parangon de l’héroïsme, est écrasante, insurmontable.

Personne, donc, n’est Hrant Dink et personne, par conséquent, n’est Arménien.

Prenant la parole à Istanbul, le 24 avril 2010, face à un groupe d’intellectuels et de militants, le seul message que j’ai tenté de transmettre fut l’impossibilité de partager, de ressentir et de comprendre – et, à une échelle plus large, son peu d’importance.

L’économie nationale [milli ekonomi] de la Turquie a été bâtie, dans une large mesure, sur la spoliation par la force des Arméniens. L’asymétrie de puissance entre Turquie et Arménie, de nos jours, est un produit de cette spoliation. Et le fardeau de la spoliation fait que les mots de partage, de sentiments et de compréhension sonnent creux, quelque sincères qu’ils puissent être.

Mais il existe une voie d’avenir. Un véritable engagement avec les Arméniens commence à partir du lieu de la plus extrême spoliation et humiliation – sur les sables de Deir-es-Zor.

Et un véritable engagement commence à partir du moment où l’on transforme une langue de spoliation en une langue de justice.

Cessons d’évoquer un passé partagé et notre gastronomie commune.

La voie menant à la paix n’est pas affaire de dolmas ; c’est la justice.

Cessons de demander à chacun de lier amitié avec des Arméniens ou avec Hrant.

Ici, dans cette salle, dans ce pays, et à travers le monde, Hrant et les Arméniens comptent de nombreux amis.

Demander à autrui d’ouvrir les yeux et de reconnaître la souffrance des Arméniens ne sera jamais assez.

Ce qui est nécessaire, c’est la justice.

Aussi, aujourd’hui, je vous rends la langue de mort et de spoliation.

Et, à l’inverse, au nom de mes grands-parents, Khatchatour et Mélinée Mouradian, Ardachès et Aghavnie Gharibian, je revendique une langue de justice.            

 

[Editeur de The Armenian Weekly et doctorant en études sur la Shoah et le génocide à l’université Clark (Worcester, Massachusetts), Khatchig Mouradian coordonne le programme sur le génocide arménien à l’université Rutgers (New Brunswick, New Jersey). Conférencier au long cours, il a participé à de nombreux colloques en Arménie, en Autriche, à Chypre, au Liban, en Norvège, en Suisse, en Syrie, en Turquie et à travers les Etats-Unis. Contact : editor@armenianweekly.com. Twitter : http://twitter.com/khatcho ]

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Source : http://www.armenianweekly.com/2013/01/20/mouradian-delivers-talk-on-genocide-justice-in-ankara-full-text/
Traduction : © Georges Festa – 01.2013.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian.