lundi 7 janvier 2013

Lerna Ekmekcioglu : Researching Post-World War I Turkish Armenians / Enquête sur les Arméniens de Turquie dans l’après-Première Guerre mondiale

© Aras Yayıncılık, 2006


Lerna Ekmekcioglu : Enquête sur les Arméniens de Turquie dans l’après-Première Guerre mondiale

par Aram Arkun


 
CAMBRIDGE, Massachusetts – Le docteur Lerna Ekmekcioglu enseigne au Massachusetts Institute of Technology depuis l’automne 2011. Elle a obtenu son doctorat à l’université de New York en 2010 et enseigné à celle du Michigan, à Ann Arbor, durant un an, grâce à une bourse post-doctorale d’études arméniennes, avant de s’installer dans le Massachusetts. A l’instar de maints chercheurs en études arméniennes, elle est une pionnière dans son domaine d’études aux Etats-Unis, spécialisée dans l’histoire des Arméniens de Turquie après la Première Guerre mondiale, durant la période républicaine qui s’ensuivit. Elle s’intéresse en particulier aux questions de féminisme et de genre dans leur rapport avec la communauté turco-arménienne.

L. Ekmekcioglu est née à Istanbul, mais ses parents sont originaires d’Adiyaman et de Mersin. La famille de son père est partie à Iskenderoun, puis celui-ci fut envoyé à l’internat arménien de Tibrevank à Istanbul pour y poursuivre sa scolarité. L’A. a été élève dans les écoles arméniennes, parlant couramment l’arménien et passant ses diplômes au Lycée central Guetronagan dans cette même ville. Alors que la langue et la littérature arméniennes étaient enseignées en classe, l’histoire arménienne était interdite. Durant les étés, l’A. séjournait chez sa famille maternelle à Mersin. Elle se souvient qu’adolescente, sa tante dénombra un jour tous les chrétiens – Arméniens, Grecs, Levantins, Européens et autres – qui vivaient là, une centaine environ, remarquant que sa tante connaissait quasiment chacun d’eux.
 
Apprendre ce qu’avait vécu sa famille et voir comment les Arméniens et autres minorités luttaient pour vivre dans un environnement souvent hostile en Turquie l’amena à se poser des questions, lesquelles se sont transformées en thèmes féconds de recherche universitaire. Au début de ses études de premier cycle à l’université Bogaziçi d’Istanbul, elle projeta d’étudier la sociologie, tout en s’impliquant dans des groupes féministes turcs et en s’intéressant à l’histoire des femmes et des mouvements de femmes en Turquie. En seconde année, avec des amies arméniennes de cette même université, dont Mélissa Bilal (avec qui elle co-publiera ensuite un ouvrage), elle commença à se demander pourquoi les intellectuelles arméniennes étaient absentes des études turques de référence sur les mouvements de femmes à l’époque ottomane. Ce qui suscita un rebondissement inattendu.
 
L. Ekmekcioglu et d’autres élèves des écoles arméniennes ignoraient tout des intellectuelles arméniennes occidentales, en dehors de Zabel Essayan et Zabel Assadour. La situation changea, lorsque l’écrivain et poète Yervant Gobelian leur remit un exemplaire d’une œuvre de Hayganouch Mark, publiée en 1954. Fascinées, nos jeunes Arméniennes formèrent un groupe féministe arménien plus officiel et se mirent à organiser des événements. Ekmekcioglu, Bilal et une troisième comparse publièrent ainsi un article dans une revue universitaire turque, dans le cadre d’un concours réservé aux étudiants des universités turques, et remportèrent le troisième prix. L’article critiquait de précédentes études sur le mouvement féministe turc. C’est alors, confie l’A., qu’elle eut l’intuition que ce domaine de recherche pouvait constituer un pivot dans sa carrière.
 
En troisième année universitaire, Ekmekcioglu partit en Grèce durant un an, où elle apprit le grec, la langue de sa grand-mère maternelle. Elle étudia aussi le rôle des Grecques lors de l’émergence de la prise de conscience féministe dans l’empire ottoman, mais découvrit que peu avait été fait sur les Grecs ottomans de Constantinople. De retour pour sa quatrième et dernière année à Bogaziçi, comme beaucoup d’autres étudiants de cette université, elle déposa sa candidature pour poursuivre ses études aux Etats-Unis, dans l’intention d’écrire l’histoire des mouvements de femmes arméniennes et grecques en Turquie. L’université de New York (NYU) lui accorda une bourse, tandis que les événements du 11 Septembre l’impressionnèrent quant à l’importance de cette ville cosmopolite, au point qu’elle s’y rendit.
 
Durant sa deuxième année à l’université de New York, elle décida de laisser tomber le versant grec de sa recherche et de se centrer sur les Arméniens, alors qu’il n’existait aucun professeur d’études arméniennes susceptible de guider son travail au sein de cette même université  A l’inverse, elle trouva de l’aide auprès de l’équipe du Centre d’Information Zohrab et de plusieurs chercheurs arméniens dans d’autres institutions. Tandis que sa thèse évoluait, elle publia un ouvrage en turc, coédité avec Mélissa Bilal, intitulé Bir Adalet Feryadı : Osmanlı’dan Türkiye ye Beş Ermeni Feminist Yazar (1862-1933) [Un appel à la justice : cinq écrivaines féministes arméniennes, de l’empire ottoman à la république de Turquie (1862-1933)], qui était lié à son sujet.
 
Elle décida rapidement d’orienter son travail vers la période ultérieure des années 1920 et d’examiner non seulement le rôle des femmes, mais aussi celui des hommes, en particulier les dirigeants d’institutions telles que le Patriarcat arménien et des intellectuels de renom. Son sujet de thèse prit la dimension d’une étude sur la communauté arménienne d’Istanbul, de 1918 à 1933, tout en continuant d’utiliser le point de vue du genre, pour aider à comprendre, via son analyse, comment ce groupe parvint à survivre. Le périodique publié par la féministe Hayganouch Mark, Hay guin [La Femme arménienne], resta sa source primaire essentielle. Elle soutint sa thèse, intitulée Improvising Turkishness : Being Armenian in Post-Ottoman Istanbul, 1918-1933 [Improviser une identité turque : être arménien dans l’Istanbul post-ottomane, 1918-1933], et obtint son doctorat en 2010, puis mena d’autres recherches lors de son séjour à l’université du Michigan. Au fil des ans, elle a rassemblé des matériaux provenant de bibliothèques et de fonds d’archives à Erevan, Paris, Beyrouth, en Turquie et aux Etats-Unis. Actuellement, avant de quitter le MIT au premier semestre 2013, elle transforme sa thèse en un livre, qui aura pour titre Surviving the New Turkey : Armenians in Post-Ottoman Istanbul [Survivre à la Turquie nouvelle : les Arméniens dans l’Istanbul post-ottomane].
 
Il s’agira de la première monographie du genre à être publiée en anglais sur ce thème, même s’il existe deux études inédites sur des sujets similaires en turc et en arménien. Ekmekcioglu a l’impression que de nombreuses coïncidences dans sa vie, à commencer par sa quête personnelle de modèles arméniens et ses interrogations quant à la situation des Arméniens qu’elle a vu vivre en Turquie, l’ont amenée à réaliser ce travail. L’assassinat du journaliste Hrant Dink en Turquie et les mutations dans la société turque conduisent maintenant beaucoup d’autres, Arméniens et Turcs, à travailler sur des sujets similaires.
 
La thèse d’Ekmekcioglu élude la question de savoir si la décision des intellectuels arméniens de s’aligner sur le mouvement kémaliste fut sincère ou artificielle et née de la nécessité. Pourquoi des individualités comme Hayganouch Mark, qui avaient les moyens de quitter la Turquie et qui étaient ouvertement anti-Turcs durant l’immédiat premier après-guerre, avant la création de la république de Turquie, choisirent-elles de rester dans la nouvelle république ? L’A. compare les écrits des contemporains qui choisirent de partir et publièrent leurs mémoires à l’étranger avec ceux de Mark, afin de déceler quelques indices.
 
Elle découvrit ainsi que des stratégies de survie, chose étonnante, furent le lot commun de l’élite religieuse musulmane ottomane, des gens de gauche, des féministes turques et de la communauté arménienne, lorsqu’ils firent face à l’oppression sous le régime kémaliste. Pour les Arméniens, la famille constitua la sphère principale d’existence, dans laquelle l’identité arménienne pouvait être entretenue et reproduite. Ekmekcioglu s’intéresse à certaines « erreurs » de la part des dirigeants de la communauté arménienne, durant cette période, concernant en particulier les femmes qui désiraient jouer un rôle plus grand dans les instances administratives du Patriarcat arménien.
 
L’A. a réalisé grâce à cette expérience combien le champ de l’arménologie pourrait tirer profit de la création d’un programme de soutien aux étudiants arméniens diplômés. Ce qui pourrait aider, dit-elle, à « des choses pratiques comme savoir comment se porter candidat à des bourses ou auprès de grandes institutions ; quand et comment entamer des publications en tant que jeune diplômé ; et comment intégrer le marché de l’emploi. Il y a des choses à propos desquelles il est nécessaire d’être conseillé. Ce qui amoindrirait le rôle de la chance et du hasard. Il existe peu de programmes d’études arméniennes aux Etats-Unis, mais suffisamment de chercheurs arméniens dans plusieurs institutions. La Société des Etudes Arméniennes [Society for Armenian Studies – Université de Californie, Fresno] pourrait apparier des chercheurs débutants et confirmés ; peut-être même des étudiants de licence. »
 
La numérisation de davantage de matériaux source et l’apport de potentialités de recherche représentent une voie nouvelle susceptible, d’après l’A., de faciliter les études arméniennes.
 
Plusieurs Arméniens ont soutenu les recherches d’Ekmekcioglu. Elle a obtenu des bourses modestes, mais significatives, de la part de la National Association for Armenian Studies [Association Nationale des Etudes Arméniennes], de l’Armenian International Women’s Association [Association Internationale des Femmes Arméniennes] et de l’association des Arméniens d’Istanbul à Los Angeles, durant plusieurs années. « J’ai découvert, déclare-t-elle, une communauté en diaspora réceptive et efficace aux Etats-Unis. »
 
Sa bourse, obtenue dans le cadre du programme d’études arméniennes à l’université du Michigan, estime-t-elle, lui a rendu beaucoup de choses possibles, dont son poste actuel au MIT. Bien que réputée principalement pour les sciences et les mathématiques, les sciences humaines sont des plus estimées au sein de cette institution. Ekmekcioglu explique que « les étudiants sont vraiment super. Pas vraiment branchés sciences humaines, mais ils m’ont adoptée très vite. » Elle donne des cours sur le Moyen Orient à l’époque moderne et participe aussi au programme d’études sur les femmes et le genre, ce qui lui permet d’assurer au moins un cours chaque année, ayant rapport au féminisme dans cette même région.
 
Même si les cours d’histoire arménienne ou même ottomane sont considérés comme trop spécialisés au regard des objectifs du MIT, elle parvient à intégrer des matériaux sur les Arméniens et les Turcs dans le cadre de ses cours. L’A. est en contact avec des groupes d’étudiants tant arméniens que turcs à l’université et a bénéficié l’an dernier du concours d’un assistant de recherche venu d’Arménie.
 
Titulaire de la chaire de Développement professionnel McMillan-Stewart, Ekmekcioglu donne chaque semaine une conférence sur les femmes dans le Tiers-Monde. A titre personnel, elle donne habituellement trois ou quatre conférences chaque année dans le cadre de colloques et de séminaires.
 
L’A. espère voir publié son tout nouvel article durant le premier semestre 2013 dans l’une des plus prestigieuses revues de sciences humaines en Amérique du Nord (Comparative Studies in Society and History). Intitulé « Reclaiming People, Reclaiming Lands : Politics of Inclusion after the Armenian Genocide » [Reconquérir les personnes, reconquérir les terres : la politique d’insertion après le génocide arménien], cet essai a pour thème les femmes arméniennes et leurs enfants issus de pères musulmans durant et après la Première Guerre mondiale.           

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/050113.pdf
Traduction : © Georges Festa – 01.2013.