samedi 12 janvier 2013

Orhan Pamuk - The Innocence of Objects / L'Innocence des objets


Orhan Pamuk
The Innocence of Objects
Traduit du turc en anglais par Ekin Oklap
Abrams, 2012, 264 p.

L’hommage de Pamuk à son musée d’objets

par Daphne Abeel


 

La toute nouvelle publication d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature, est une curiosité, un catalogue et un hommage à son obsession des objets (1). Luxueusement édité et illustré de nombreuses photographies en couleur, l’ouvrage retrace la passion de Pamuk pour les objets de la vie quotidienne et explore la relation entre son musée, récemment ouvert à Istanbul, et son roman, Le musée de l’Innocence (2).

Pamuk explique qu’il a conçu pour la première fois l’idée de ce musée lorsqu’en 1982, il fit la rencontre d’un prince ottoman vieillissant, de retour en Turquie et uniquement désireux d’être le concierge dans le palais où il avait passé son enfance et d’en montrer les objets au public.

Lorsqu’il commença d’écrire son roman, Le musée de l’Innocence, en 2002, l’A. s’était déjà mis à collectionner des objets auprès des antiquaires d’Istanbul, que la famille Keskin, dans le roman, utilisera au quotidien.

Dans un des chapitres inauguraux du livre, Pamuk déclare : « Voilà comment j’ai tout d’abord pensé pouvoir réunir un roman sous la forme d’un catalogue de musée et de longues notes, foisonnantes de détails […] Le premier objet serait la boucle d’oreille que Füsun laisse tomber en faisant l’amour avec Kemal. Je voulais exposer cette boucle d’oreille dans le musée et raconter son histoire dans le catalogue romancé. »

« En outre, ajoute-t-il, […] le roman et le musée racontent chacun une histoire. Les objets exposés dans le musée sont décrits dans le roman. Néanmoins, les mots sont une chose, les objets en sont une autre. Les images que les mots engendrent dans nos esprits sont une chose ; le souvenir d’un vieil objet utilisé autrefois en est une autre. Or l’imagination et la mémoire ont une puissante affinité, à la base de celle existant entre le roman et le musée. »

Pamuk a commémoré son amour du vieil Istanbul dans les mémoires de son enfance dans cette ville et décida d’acheter une ancienne bâtisse dans un vieux quartier, afin d’y abriter son musée. Durant les années 1990, ces années où il déposait sa petite fille à l’école, il hantait les rues bordées de vieux édifices en bois, leurs seconds étages surplombant ces mêmes rues. Arpentant les rues délabrées, miteuses de Galata, Cihangir et Çukurcuma, il tombe finalement sur la demeure qu’il élit pour son musée. En 1999, il procède à cette acquisition. Il se souvient : « J’adorais son escalier sinueux, la façade donnant sur deux rues et même sa petitesse, que je regretterai les années suivantes. Mais, au total, j’étais heureux d’avoir trouvé un édifice de choix, digne de Füsun. »

Pour ceux qui n’ont pas lu le roman de Pamuk, Le musée de l’Innocence, il suffit de dire qu’il relate la passion difficile et finalement malheureuse entre un jeune homme de la bonne société et sa lointaine cousine, Füsun, qui n’appartient pas à sa classe sociale.

Alors que l’édifice pouvait être, à l’origine, délabré et prêt à s’écrouler, la photographie du musée, tel qu’il est aujourd’hui (il a ouvert en 2012), montre qu’il compte une structure en bois admirablement restaurée, empli de vitrines immaculées et rangées avec soin des nombreux objets que Pamuk a choisi de placer à cet endroit.

Durant ses études et ses recherches, afin de déterminer le plan de son musée, Pamuk a beaucoup voyagé, visitant maintes petites maisons, transformées en musées. Il précise : « Ce qui m’a le plus captivé, c’est la façon avec laquelle des objets retirés de cuisines, chambres et salons, où ils étaient autrefois en usage, se réunissaient pour former une texture nouvelle, un réseau involontairement frappant de rapports. J’ai réalisé que, lorsqu’ils sont disposés avec amour et soin, les objets au musée – une photographie étrange, un décapsuleur, une image de bateau, une tasse de café, une carte postale – peuvent acquérir une signification bien plus grande que celle qu’ils avaient auparavant. »

Aucune autre collection n’illustre peut-être avec plus de ferveur la détermination de Pamuk à préserver et honorer chaque objet repris du roman que la vitrine consacrée aux cigarettes, que Füsun fume tout au long du récit. Un panneau entier, entouré de verre, est dédié aux mégots accompagnés de légendes, qui détaillent ce que Kemal pense et observe, le jour où il fume telle ou telle cigarette.        

Pamuk est aussi cloué sur place par le sens du temps qui passe et de nombreuses vitrines renferment des horloges, des chronomètres et des montres-bracelets.

Il note, énigmatique : « Le temps émerge quand des moments personnels se rétractent ; aussi, quand les objets font de même, ils perdent leur histoire. C’est alors que l’innocence des objets devient apparente. Notre musée a été bâti sur les désirs contradictoires de raconter l’histoire des objets et de démontrer leur éternelle innocence. »

Il s’agit là d’un livre pour les passionnés et les fervents de Pamuk, ces lecteurs qui sont déjà familiers de sa passion pour l’Istanbul historique et qui ont peut-être lu son roman, Le musée de l’Innocence. Il s’agit bien moins d’un récit fleuve qu’un recueil d’observations et de rêveries de Pamuk sur la signification des musées, les objets qu’ils contiennent et le rapport entre ces objets et la vie, tel qu’ils le vivent en réalité.

Outre les clichés de sa collection, l’ouvrage contient aussi les photographies de moments familiers, de navires qui sillonnent le Bosphore et de rues secrètes et décrépites du vieil Istanbul. Un bric-à-brac, mais un bric-à-brac fascinant et évocateur.

Peut-être Pamuk tente-t-il de nous dire que toute vie renferme un musée.

Comme il l’écrit dans un court chapitre intitulé « Petit manifeste pour les musées » : « Nous n’avons pas besoin d’autres musées pour tenter de bâtir les discours historiques d’une société, d’une communauté, d’une équipe, d’une nation, d’un Etat, d’une tribu, d’une entreprise ou d’une espèce. Nous savons tous que les histoires quotidiennes ordinaires des individus sont plus riches, plus humaines et bien plus joyeuses […] L’avenir des musées réside au sein de nos maisons. »

NdT

1. Orhan Pamuk, L’Innocence des objets, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, Paris : Gallimard, 2012, 264 p.
2. Orhan Pamuk, Le musée de l’Innocence, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, Paris : Gallimard, 2012, 832 p.

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/011213.pdf
Traduction : © Georges Festa – 01.2013.