samedi 19 janvier 2013

Pier Paolo Pasolini : Portraits, Self Portraits / Portraits, autoportraits

Pier Paolo Pasolini, Autoportrait, huile sur toile
© www.pasolini.net

 

Martyr de l’art :
dessins et peintures de Pier Paolo Pasolini

par Thomas Micchelli

Hyperallergic (New York), 05.01.2013

 

C'est aujourd'hui le dernier jour d’une superbe exposition qui s’est faufilée en ville en pleine cohue des vacances et qui risque de s’en aller tout aussi tranquillement, après une durée d’un peu plus de trois semaines.
 

"Pier Paolo Pasolini : portraits, autoportraits", au Location One à Soho, est programmé pour coïncider avec la rétrospective des films de Pasolini au Museum of Modern Art (13 déc. 2012 – 5 jan. 2013). La quarantaine de dessins et peintures exposés présentent un aspect central, bien que peu connu, du génie polymorphe de l’artiste, mais leurs charmes ne sont pas réservés aux seuls passionnés de Pasolini.

Quasiment quarante ans après sa mort – un meurtre horrible qui, pour beaucoup, reste un assassinat politique – Pier Paolo Pasolini (1922-1975) demeure un sujet inclassable. Dans ce pays, il est surtout connu pour ses films, mais en Italie il est aussi célèbre pour sa poésie, en grande partie écrite dans le dialecte frioulan de sa province natale, ainsi que pour ses romans (Ragazzi di vita, 1955 ; Una vita violenta, 1959, entre autres) et ses polémiques, qui assénèrent des vérités dérangeantes, tant à droite qu’à gauche.

Sa carrière de réalisateur débuta, alors qu’il approchait de la quarantaine ; une évolution qui suscita des accusations de dilettantisme, malgré son œuvre de scénariste pour des réalisateurs tels que Federico Fellini et Mauro Bolognini. Or son premier coup d’essai, exceptionnellement accompli, Accatone (1961), une fable néoréaliste qui va de graveleux chantiers romains de construction à un paysage inédit, réduisit au silence certains critiques, tandis que d’autres s’enflammèrent, y voyant un blasphème. (Un groupe néo-fasciste, intitulé Nuova Europa, lança une attaque à la boule puante, lors de la première du film.) Son ultime œuvre, Salò ou les 120 journées de Sodome (1975), produite deux mois après sa mort, figure régulièrement en tête des films les plus dérangeants jamais réalisés.

Chose intéressante, en matière de peinture et de dessin, Pasolini fut un dilettante autoproclamé. Dans le catalogue gratuit, tout en couleurs (et – paradoxe saisissant, lorsqu’on sait que Pasolini fut un adversaire implacable du consumérisme – parrainé par Gucci) de "Portraits, autoportraits", figure une sélection des écrits de l’artiste sur l’art, dont un court texte, daté de mars 1973, écrit le lendemain après qu’il se soit de nouveau mis à peindre, suite à une longue parenthèse.

Texte qui se conclut par cette approche d’un paysage de Pierre Bonnard :

« J’aimerais savoir comment réaliser un tableau, un peu comme un de ses paysages de Provence que j’ai vu dans un petit musée à Prague. Au pire, j’aimerais être un peintre néo-cubiste très mineur. Mais jamais je ne pourrais utiliser le clair-obscur ou les couleurs avec la pureté spongieuse et le poli parfait requis par le cubisme. J’ai besoin d’un matériau expressionniste n’offrant aucune possibilité de choix (comme on peut voir, même les dilettantes se passionnent pour les problèmes). »

Il existe néanmoins un argument contraire d’importance dans le fragment ci-dessus, à savoir que Pasolini était loin d’être un dilettante. Son articulation des « couleurs avec la pureté spongieuse et le poli parfait requis par le cubisme » témoignent d’un regard puissamment perspicace (ce n’est pas un hasard si Pasolini entreprit une étude sérieuse d’histoire de l’art avec le grand Roberto Longhi), et sa passion pour la peinture imprima sa marque à tout ce qu’il fit, bien au-delà des références évidentes à Piero della Francesca et d’autres peintres de la Renaissance dans L’Evangile selon saint Matthieu (1964).

Dans son ouvrage Pasolini : A Biography (Random House, 1982), Enzo Siciliano inclut la citation suivante de l’artiste, quant à son approche frontale du cinéma :

« Ce que j’ai en tête comme vision, comme champ visuel, ce sont les fresques de Masaccio, de Giotto – qui sont les peintres que j’aime le plus, avec certains maniéristes (par exemple, Pontormo). Et je suis incapable de concevoir des images, des paysages, des compositions de personnages en dehors de cette passion initiale pour le 14ème siècle qui est la mienne, dans laquelle l’homme occupe le centre de toute perspective. »

Dans le texte du catalogue, Pasolini soutient qu’il est « davantage intéressé par la ‘composition’ avec ses contours que par le matériau. Mais je ne peux réaliser les formes que je recherche avec les contours que je recherche, si le matériau est dur à manier ; c’est même impossible. »

Les œuvres présentes dans cette exposition le confirment. Si de nombreux dessins sont de libres esquisses, emplies de lumière, d’autres pièces sont aussi présentes, comme ce pastel non daté aux figures d’inspiration cubiste et ce nu masculin, aquarelle de 1947 (deux œuvres parmi plusieurs autres, qui échappent aux catégories des "Portraits, autoportraits"), dans lesquels les espaces positifs et négatifs sont savamment traités et les formes étroitement imbriquées.

Si l’art visuel de Pasolini ne figure pas de manière éminente dans sa création, il emplit un besoin émotionnel à des époques centrales de son existence : « Je lis peu, mais je peins beaucoup » et « J’ai réalisé pas mal de dessins et un tableau (mon meilleur) » lit-on dans deux lettres, extraites dans le catalogue, qu’il écrivit à l’âge de 19 ans à un ami durant l’été 1941.

La plupart des dessins exposés datent de 1941-1943, une période difficile durant laquelle le père tyrannique de Pasolini, un partisan de Mussolini, combattit au Kenya et fut fait prisonnier de guerre ; où Pasolini fut enrôlé dans l’armée et déserta, et où les Allemands occupèrent le nord et le centre de l’Italie. Deux ans plus tard, en 1945, son frère cadet, Guido, qui avait rejoint un groupe de résistants partisans anti-communistes, sera exécuté par les forces communistes lors d’un massacre de sa brigade, en représailles.

Le reste des dessins datés proviennent du milieu des années 60, alors que sa carrière tumultueuse de cinéaste prenait son essor ; de 1970, lorsqu’il réalisa un portrait fascinant, avec de la colle et du sable (et taché de vin), de Maria Callas, dont le profil est répété sur huit sections d’une grande feuille de papier plié ; et de 1974 et 1975, lorsqu’il esquissa trois caricatures osées de Roberto Longhi.

La Callas et Longhi furent deux personnages qui comptèrent dans la vie de Pasolini, ainsi que Ninetto Davoli, ce « fils de paysans calabrais, » comme le présente Siciliano, dont Pasolini « tomba amoureux comme père, comme ami, balayant le lien de compétitivité qui l’attachait parfois aux garçons. »  

Davoli, qui était adolescent lorsqu’il rencontra Pasolini, était une force de la nature, à « la voix était rauque, au physique souple et émacié. » Pasolini engagea Davoli dans plusieurs de ses films, dont L’Evangile selon saint Matthieu, Uccellacci e uccellini (1966) et Le Décaméron (1971).

Pour son portrait délicat, non daté, de Davoli, Pasolini utilise ce que l’étiquette murale décrit comme une « technique mixte à l’encre. » L’on sait qu’outre le vin projeté sur le dessin de la Callas, Pasolini utilisa le café et le thé comme matériaux picturaux. J’imagine, à en juger par les taches entourant la plus grande partie de la feuille du « Portrait de Ninetto », que la « technique mixte » consistait pour Pasolini à imprégner le papier d’une boisson chaude, puis à dessiner dans la surface humide, la plissant autour des yeux et des sourcils afin de produire un effet sculptural nuancé (proche des écoulements de colle donnant du relief aux huit profils de la Callas). Les résultats sont étrangement vivants.

Là encore, ce type d’expérimentation inlassable, qui incluait aussi le fait de presser de la peinture dans de la cellophane, n’est pas le comportement d’un artiste improvisé, mais de quelqu’un qui saisit de manière innée le lien entre ce que l’on fait et ce que l’on choisit de faire avec. Dans son exposé de 1973, cité plus haut, Pasolini écrit :

« Il doit y avoir une bonne raison à ce que jamais l’idée ne m’est venue de m’inscrire dans quelque école d’art ou université. La seule idée de faire quoi que ce soit de traditionnel me donne la nausée. J’en ai littéralement mal au ventre. »

Autre œuvre dans l’exposition qui n’entre pas dans la rubrique de l’art du portrait, un curieux dessin sur papier plié, comme le portrait de la Callas, mais en seize parties, au lieu de huit. Sur chacune d’elles, Pasolini dessina au charbon des gribouillis en diagonale, qui semblent représenter une chaîne de montagnes. Bien que non daté, le dessin est placé à la fin de la chronologie de l’exposition ; il a pour titre « Le monde ne veut plus de moi et il l’ignore. »

Pasolini fut l’éternel étranger, celui qui dit la vérité crue face à l’Etat moderne, le prophète martyrisé des bas-fonds d’Eros. « L’idée de faire quoi que ce soit de traditionnel » – d’accepter une sagesse révélée, de ne pas arriver à interroger une notion en son centre – « me donne la nausée. »

Cette exposition ne présente peut-être pas Pasolini avec la richesse de ses contradictions panoramiques, à l’instar de la rétrospective de ses films au MoMA, mais elle constitue un accès indispensable à ce territoire rayonnant, jonché de cendres.  

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