samedi 26 janvier 2013

Roupen Vorpérian : une errance amère / Rouben Vorperian : journeys without joy

Minas Avétissian, Autoportrait, 1960, huile sur toile, 40 x 60 cm
Collection particulière, Erevan (Arménie)
© www.armsite.com

 

Roupen Vorpérian : une errance amère
Bibliothèque des Classiques arméniens, 1981, p. 31-120 [en arménien]

par Eddie Arnavoudian

Groong, 19.11.2012

 

Dans la vie littéraire arménienne, Roupen Vorpérian (1870-1931) n’occupe qu’une place périphérique. Des figures telles que Varoujan, Essayan, Toumanian, Dérian et d’autres, sont quasiment toujours au centre des débats sur la culture, la littérature et l’avenir de la nation. Par ailleurs, Vorpérian laisse l’impression de demeurer en toute discrétion, en marge, sans se faire remarquer, au loin, et ce n’est pas là une simple métaphore. Il vécut pour l’essentiel sa vie à Djibouti et à Paris, où il s’éteignit. De nos jours, nous avons

Déposé au-dessus de lui la pierre de l’oubli et
Laissé le silence garder sa tombe.


Or revisiter ce poète paie de retour. Ce n’est pas la flatterie qui suscita des applaudissements de la part de la romancière Zabel Essayan ou du subtil critique Minas Téololian. Qu’importe si la majeure partie de son œuvre soit terre à terre, versant fréquemment dans la voix sans authenticité de quelque idole poétique de jeunesse. Vorpérian nourrissait une passion pour la poésie et imprimait à ses écrits cette étincelle de créativité qui est l’apanage de chaque être humain. Tout en étant homme d’affaires dans sa vie professionnelle, il pouvait, à point nommé, affirmer, à l’instar du poète anglais John Clare, que « paysan dans ses soucis quotidiens », il était néanmoins « poète à ses heures d’élection. » Aussi, bien que rarement, Roupen Vorpérian compte-t-il des éclats inspirés de poésie qui, sous leur meilleur jour, recomposent avec force l’angoisse de l’exil et ses manifestations spécifiquement arméniennes.

Dans le flot cumulatif de sa poésie, comment ne pas éprouver la souffrance de l’âme exilée du poète, ainsi que le cri de tous les errants blessés de notre monde qui, arrachés à leur terre natale, incapables de jeter l’ancre dans quelque lieu de bonheur, sont condamnés à un tourment émotionnel sans fin ? S’agissant des qualités qui illustrent la nature de la nostalgie de la patrie et aussi l’attraction exercée par l’Arménie soviétique pour une intelligentsia patriote exilée, Vorpérian est, de plus, éclairant et percutant.

I. L’errant amer 

Roupen Vorpérian est des plus évocateur, lorsqu’il démonte les souffrances de l’émigration.

Ah ! Si quelqu’un pouvait comprendre le chagrin de mon âme
Sentir
Enfin combien elle se consume de nostalgie
[…]
Ah ! comme je brûle, tandis que je chute vers le sol moite !
(p. 92)

Ce poème de Vorpérian souligne implicitement une vie d’exil qui, n’arrivant pas à creuser de nouvelles racines, est parcourue d’un malheur prégnant. Elle est devenue « une porte face à l’abîme, face à une sombre route », tandis que les sourires d’hommes et de femmes ressemblent à de « l’écume masquant une souffrance. » En quête de baumes apaisants, depuis son exil lointain, le poète se tourne vers le souvenir et la mémoire, une mémoire qui fait presque toujours contrepoint à un présent blessé, abîmé.

« Le chemin de mon village » et « Ma petite ferme » saisissent bien les oppositions entre l’aliénation, faite de déracinement et d’isolement, de l’exil, et la vie au sein de la patrie, marquée par une solidarité collective. Une poésie autobiographique révélatrice dessine la carte que parcourt le poète lequel, nourri de pensées juvéniles, voyage afin de découvrir les merveilles du monde. Mais rien ne remplace cette communauté qui l’enchantait dans son village natal et la ferme familiale. Apprécié par Zabel Essayan pour la perfection de sa forme, le premier poème s’ouvre par un aveu de tout le vide auquel se résume l’existence du poète :

La nef de la vie ne laisse aucune marque derrière elle
L’oubli m’a tout pris
D’anciens rêves s’évanouissent tels des nuages
Tel un chant s’évanouissent les souvenirs.  

 

Tandis qu’il chemine « le long d’un rivage », en terre étrangère, « l’esprit accablé » du poète recule devant un présent dépourvu de cette « innocence juvénile », qui « gambadait au long des sentiers sinueux du village », de pair avec ce « clair ruisseau » lequel, souvent « caché sous un pont ou par un champ, » se mouvait tel un vivant « esprit du néant ». Bien qu’assez terne, l’expression « innocence juvénile » continue d’évoquer l’expérience de la déception, de la traîtrise, des mensonges, des illusions et des corruptions rencontrées dans des mondes nouveaux, en dépit d’une « route droite, taillée dans la pierre », plus avancée.

Parcourant le paysage reconstruit à ravir de sa jeunesse, le chemin du village conduit à « Ma petite ferme » :

Quelques piliers et de sombres murs
Courbés, mais se soutenant l’un l’autre
Tel les anciens de jadis.


Et pourtant, cette « seule ferme », éclairée d’une « seule lanterne », « nous suffisait ». A la fois maison et foyer, forteresse et refuge contre le malheur et le désastre, un fondement de stabilité, d’existence enracinée, de chaleur et de sécurité. Chétive, branlante, quasiment délabrée, telle elle apparaît. Mais elle reste la source de rêves, d’un épanchement de bonheur et de bien-être au sein de sa famille et de sa communauté :

Près de cette bougie j’ai poussé mon premier cri
Là naquirent mes rêves – heureux et tristes
Là, ma mère me remit la plume d’une grue
Ecris, me dit-elle, que cela soit ta plume.
(p. 36)

Malheureusement, les vicissitudes de l’exil et de l’époque ont rongé la ferme, tout comme l’esprit du poète. A l’instar de « mes mille et un rêves », « la ferme de ma famille », elle aussi, « est devenue une ruine pitoyable » ; « le destin les a tous deux réduits […] en poussière. » Cette lassitude de l’exil, cette nostalgie d’un foyer, dont la peinture est peut-être le trait le plus attirant de la poésie de Vorpérian, était et demeure une réalité non seulement de l’expérience arménienne au plan historique et contemporain, mais celle de tous les peuples et classes opprimées d’aujourd’hui. Dépeinte par le génial poète Daniel Varoujan comme « cette maladie de la nostalgie, le plus profond des chagrins éprouvés par le peuple arménien, » elle occupe une place centrale dans la poésie et la prose arméniennes. Dans la transmission puissante de cette expérience chez Vorpérian, l’on nous rappelle qu’il n’y a pas là une simple rêverie sentimentale d’un passé idyllique.

Pour ceux qui sont nés dans ce qui constitue les structures collectives de la vie rurale, les rêves de retour aux territoires familiers de la jeunesse sont souvent les expressions d’un désir de recouvrer l’identité personnelle qui, arrachée à ce moule collectif, se retrouve des plus marquée et brisée. Contrastant avec l’individualisme solitaire qui a de nos jours atteint des abîmes dans la vie urbaine moderne, dans la société rurale un sentiment d’existence individuel était façonné plus solidement grâce aux solidarités collectives et au soutien de la communauté et des relations familiales. Etre tenu à l’écart, exclu de celles-ci équivalait souvent à une tragique cassure personnelle et à une perte d’identité, de bases et d’ancrage. Dans un autre contexte, ce point est fort bien illustré par George Monbiot dans son judicieux article sur John Clare, dont la poésie « témoigne à la fois de la destruction des lieux et des gens et de l’effondrement progressif de son état d’esprit […] Ce que Clare endura fut le sort de ces populations autochtones, arrachées à leur terre et à leurs biens de toutes parts […] [Ce qui] nous a arrachés à nos amarres, atomisés et aliénés, envoyés ailleurs, chacun à sa manière, partir en quête de nos identités. » (Guardian Weekly, 20.07.12).

Pour Vorpérian et pour cette partie de l’intelligentsia arménienne occidentale qui survécut, les traumatismes individuels de l’exil sont la conséquence du génocide de 1915 qui a déraciné tout un peuple et bloqué toute possibilité de retour collectif dans les foyers ancestraux. Une existence déclinante, un « corps immobile », peut-être cloué au lit, privé de « tout espoir émergeant du chaos de sombres nuées » : le présent n’offre rien d’autre. Le poète ne peut maintenant que « vivre au sein du passé », tandis que

De sinistres journées se succèdent[…]
De lointaines aubes entravent
La destinée de souffrance d’un oiseau pris en chasse
[…]

Vazken Gabriélian, qui présente en 1981 un recueil d’écrits de Vorpérian, voit dans ses poèmes empreints de nostalgie, du moins en partie, l’échec d’une vision, « un refuge dans la tradition », une « incapacité à se projeter en dehors des relations humaines aliénées propres au capitalisme » (p.6). Le souvenir d’un passé lointain ou juvénile peut naturellement faire fonction de métaphore au service d’une vision sociale, conservatrice ou progressiste.

A l’instar d’Hovhannès Hovannissian, par exemple, cette œuvre élabore une utopie d’émancipation sociale (1). Le souvenir de la jeunesse à un âge avancé est peut- être aussi un moment existentiel, s’opposant à celui d’une existence robuste, énergique et insouciante, face à la réalité de l’inévitable déclin ultérieur. Dans le cas de Vorpérian, il ne sert aucun de ces objectifs, mettant davantage l’accent sur l’expérience personnelle et nationale, à la fois altérée et tragique, d’un exil forcé. Pour lui, le souvenir n’est pas une nostalgie d’ordre socio-politique tournée vers le passé. Le regret, non de relations rurales conservatrices disparues, mais de l’absence de solidarité au plan privé et collectif.

II. Un phénix émerge
 

Ce n’est pas seulement une errance interminable qui gauchit l’existence de Roupen Vorpérian. Dans sa jeunesse, comme beaucoup de sa génération, il vécut le 19ème siècle comme une époque de promesses, aux « flambées de science » bienvenues, répandant « le bonheur sur terre ». La science « ouvrit [aussi] des abîmes », dans les « océans tumultueux de doute » desquels Dieu, un « compagnon d’enfance » de tous les instants, se retira pour être remplacé par l’idée de progrès humain. Mais, à mesure que le 19ème siècle devint le 20ème,

Le maquillage dégoulina de ses joues
Révélant, au lieu d’agréables sourires,
Un regard de hyène et des griffes de loups
Sous ses gants brillants.


Outre une vie aliénée faite d’exil, la sauvagerie du génocide et de la Première Guerre mondiale a brisé toute confiance dans le potentiel indépendant de l’homme et laissé le poète désespéré, totalement affligé, se languissant désormais non seulement de sa patrie, mais du retour de la foi :

Oh ! Me voilà seul, suppliant sans cesse :
« Reviens, ô mon Dieu, comme aux jours de mon enfance ! » 


L’on ignore s’il recouvra un jour la foi. Mais quelques poèmes, profondément sentis, d’évidence non écrits pour l’occasion, expriment le réconfort que l’Arménie soviétique, au moins, apporta à cet exilé épuisé durant ses précaires années dernières. Qu’importe qu’il s’agît là d’un simple moignon de la patrie historique, qu’elle n’intégrât ni son village ni sa ferme familial chérie. Toujours, sur sa table, une offrande de « pommes venues de la mère patrie »

Apportent au cœur palpitant du poète
Le soleil infini d’une aube sans fin.


Ces pommes ont été « effleurées par une brise odorante aux effluves d’Etchmiadzine et de Sevan. » Les arbres où elles furent cueillies « résonnent du chant de l’Arax », tandis que « leurs racines ont été fertilisées par la sueur du paysan arménien. » La fièvre et l’émotion sont ici palpables.

Sur les ailes de la mémoire, le poète continue de parcourir l’Arménie occidentale, Kharpert, Malatya, Moush et Arapkir. Tous lieux désormais hors d’atteinte. Mais Sévan et Etchmiadzine sont différents. Non situés en Arménie occidentale, ils occupent néanmoins une place centrale dans l’espace qui délimite la patrie historique et font en outre partie intégrante d’un Etat et d’une république arménienne bien vivante. Les ambitions visant à bâtir une nation en Arménie occidentale ont peut-être volé en éclats. Mais, à sa place, l’Arménie soviétique émerge, tel un phénix, apparaissant tel un havre et le phare sauveur d’une nation. Elle offrit en outre refuge à des dizaines de milliers de survivants du génocide et se dresse tel un pont d’espérance, et peut-être un possible tremplin vers les terres perdues, suite au génocide :

Il est une petite ferme sur les flancs du mont Aragats
Il est une cheminée avec, à ses côtés, une chaise vide
Là, devant sa porte grande ouverte et sa fenêtre entrebâillée
La vieille Mère Arménie attend
Le retour de ses enfants émigrés au loin.


L’Arménie soviétique assurait l’épanouissement d’une culture et d’une littérature, d’une langue et d’une musique, d’une architecture, d’une histoire et d’un art national lesquels, aux yeux de l’intelligentsia, représentaient des composantes essentielles du fait national et peut-être à leurs yeux, plus immédiatement significatives que l’émancipation matérielle et sociale du peuple. Bien que d’évidence émue par la souffrance des masses, pour l’intelligentsia, l’idéal national demeurait lié à la langue, à la littérature et à la culture et, là, l’Arménie soviétique, en dépit de sa couleur politique, répondait aux attentes les plus importantes.

Pour Vorpérian et, de fait, un grand nombre d’intellectuels arméniens, et malgré toutes ses complications inextricables, l’Arménie soviétique exerça ainsi à ses débuts un puissant magnétisme. Les efforts énergiques déployés par les intellectuels arméniens soviétiques de premier plan à cette époque, notamment l’historien et le militant communiste Achot Hovannissian, parvinrent à recruter tout un bataillon, toutes tendances politiques confondues, à rentrer et à participer à la construction de la nation. Roupen Vorpérian  n’en fut pas. Dans le 5ème volume de L’Histoire de la littérature arménienne moderne, parue en 1979 à l’époque soviétique, il est écrit que son départ de Djibouti en 1920 pour Paris fut en fait la première étape d’un retour projeté en Arménie. Une grave maladie empêcha néanmoins la mise à exécution de ce voyage. Mais, de son lointain Paris, lui aussi était, dans un certaine mesure, réconforté par une Arménie convalescente.

Vorpérian compte d’autres poésies dispersés, tout aussi rayonnantes. Son « Anneau nuptial », par exemple, quasiment parfait, rappelle avec rudesse l’aspect contradictoire du mariage dans la société chrétienne conservatrice, l’anneau légitimant à la fois la violence potentielle et l’oppression exercée à l’encontre des femmes, tout en donnant libre cours à la passion et au désir dans la couche nuptiale. Tel autre, « La montre », est une amène contemplation du temps qui passe et de la vieillesse, saisissant à merveille la condition de mortel à travers l’image du vieux poète « souriant face à l’infini », tandis qu’il considère sa montre ancienne, brisée, désormais hors du temps.

L’on ne peut ainsi que rejeter l’appréciation grossière et vulgaire d’un Hagop Ochagan, pour qui « la poésie arménienne peut, d’un cœur léger, oublier Vorpérian le poète. » Dans la même veine, Ochagan poursuit en précisant que, si l’on doit se souvenir de Vorpérian, il s’agit là d’un avertissement salutaire, « un exemple pour tous ceux parmi nous qui prennent la plume sans une véritable vocation. » A l’opposé de ce genre de critique ossifiée et dogmatique, dictée par des critères empruntés entravant toute appréciation naturelle, l’on préfèrera l’authenticité de l’enthousiasme d’un Minas Téololian. Vorpérian, écrit-il, est « l’un de ces rares poètes » qui, « de façon si humaine […], si émouvante » et « avec tant de force donne vie à […] l’amertume de la nostalgie nourrie envers la patrie. »

Roupen Vorpérian lui-même, peut-être en guise d’épitaphe, écrit que même si « le temps flétrit la rose et la mémoire », quand bien même ses « chants voleraient d’un cœur à l’autre, » il n’en reposerait pas moins en paix « sous une tombe oubliée ». Les plus beaux de ses poèmes continuent ainsi de se répandre de cœur en cœur et c’est un bonheur de le voir figurer dans Armenian Poetry Project, le site de Lola Koundakjian (2).    

NdA :

1. Voir Groong, The Critical Corner, 28.02.2011 - http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20110228.html.
2. http://armenian-poetry.blogspot.com.

[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne sur Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

__________

Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20121119.html
Traduction : © Georges Festa – 01.2013.