mardi 22 janvier 2013

Sergio La Porta : conférence sur l'identité arménienne à l'université Columbia / Armenian Identity Lecture at Columbia

 Annonciation, Evangile, 12ème siècle, Ms 2877, Matenadaran (Erevan)
Photographie : Ara Güler 
© http://armenianstudies.csufresno.edu

 

Conférence de Sergio La Porta sur l’identité arménienne
à l’université de Columbia

par Taleen Babayan


 
NEW YORK – Le docteur Sergio La Porta a présenté une conférence sur l’identité arménienne au Moyen Age, vendredi 30 novembre [2012].

Sous les auspices du Centre Arménien à l’université de Columbia, cette conférence, intitulée « Réseaux de savoir : communication et identité en Arménie du 12ème au 14ème siècle », eut lieu dans les salons de l’université.

Accueillant l’A. dans son université d’origine, Mark Momjian, président du conseil d’administration du Centre Arménien à l’université Columbia, souligna les contributions de La Porta dans les études sur le Moyen-Orient, dont sa licence au Columbia College et son doctorat à l’université de Harvard en langues et civilisations du Proche-Orient, ainsi que ses domaines ultérieurs de recherche et d’enseignement. Spécialiste de l’Arménie médiévale, Sergio La Porta occupe actuellement la chaire Haig et Isabel Berberian d’études arméniennes à Fresno, université d’Etat de Californie.

« Les étudiants de Fresno classent régulièrement le docteur La Porta parmi leurs professeurs favoris, déclara M. Momjian avant d’inviter l’A. à débuter son exposé en soirée. Ils apprécient l’enthousiasme qu’il confère à ses exposés et sa manière d’engager le débat en cours. »

Livrant un arrière-plan historique de l’Arménie du 12ème au 14ème siècle, La Porta aborda la dispersion et la fragmentation politique des Arméniens dans la région à cette époque. Du fait de l’émigration des Arméniens, d’autres groupes de populations saisirent l’opportunité de pénétrer dans la zone, entraînant une intégration culturelle parmi les Arméniens et leurs voisins géorgiens, turcs et kurdes.

Alors qu’ils ne constituaient pas la culture dominante au plan régional, l’A. souligna le fait que les Arméniens parvinrent à la fois à s’adapter à leur environnement en mutation et à créer un sentiment de communauté, afin de garder uni le pays en un temps d’hybridité culturelle, privés en particulier des technologies modernes qui existent aujourd’hui. En réaction à cette hybridité culturelle, La Porta nota que des « barrières frontalières » furent instituées, lesquelles soulignaient les différences entre ces groupes de populations en relation avec des restrictions raciales, économiques, religieuses et alimentaires. « En dénigrant l’autre, nous obtenons une distinction claire entre qui nous sommes et qui ils sont, » dit-il.

Focalisant son attention sur trois raisons significatives quant à savoir pourquoi les Arméniens furent capables de préserver leur communauté à cette époque, La Porta précisa que les routes commerciales, le développement d’une communauté cultuelle et la formation d’une communauté textuelle firent partie intégrante de la cohésion des Arméniens d’alors.

Les routes commerciales qui traversaient l’Arménie, dont celle qui transitait vers la Méditerranée, la Route de la soie et celle du Levant, jouèrent un rôle important dans le partage des idées à travers l’Arménie et aidèrent les Arméniens à créer un contact social entre les érudits, les pèlerins, les marchands et les soldats qui empruntaient ces routes. Les routes commerciales contribuèrent aussi à soutenir l’économie arménienne.

« Au 13ème siècle, nous assistons à une prospérité économique accrue, précisa l’A. Comment se fait-il, à une époque de fragmentation politique et de destructions, que la situation économique ne semble pas être affectée négativement ? La raison réside en partie dans le fait que tout ce capital se déplace à travers l’Arménie, ce qui est avantageux pour les villes, en particulier en Arménie orientale. »

Outre les routes commerciales, les centres monastiques d’Arménie servirent aussi de lien au sein de la population. Du 12ème au 13ème siècle, la Cilicie fut le foyer de l’activité intellectuelle des Arméniens, accueillant des centres monastiques et créant un groupe d’intellectuels issu de cette région. « Traditionnellement, les Arméniens n’habitaient pas les centres urbains, ajouta La Porta. Ils préféraient chasser, festoyer et guerroyer dans cette campagne superbe qu’est l’Arménie, là où la plupart de leurs monastères furent bâtis. Ces centres firent office de centres importants d’interaction et de définition culturelle. »

Les érudits venus de Grande Arménie, rappela-t-il, voyageaient en Cilicie afin de parfaire leurs études.

« Ces écoles devinrent des foyers essentiels d’enseignement pour l’élite culturelle et religieuse de l’Arménie, » dit-il, notant qu’il n’existait pas un grand niveau de centralisation parmi les Arméniens et que chaque monastère possédait ses propres traditions et ses propres règlements. « Une connexion trans-régionale et un tronc commun furent développés, fondés sur les livres, les espaces sacrés et certains textes, tels que les Pères de Cappadoce, Philon et Aristote. »

Le développement d’une communauté cultuelle contribua aussi à créer des liens grâce à certains saints et lieux sacrées spécifiques, lesquels rassemblaient les Arméniens, en particulier la notion de sites de pèlerinages, notamment Jérusalem.

« Les sites de pèlerinage servirent de points de communication et d’échange, rappela La Porta. Des Arméniens convergeaient de partout vers ces lieux saints. »

Même si les Arméniens parvinrent à maintenir un sentiment de communauté dans des conditions difficiles, l’A. souligna le fait que plusieurs défis menacèrent cette unité, en particulier du fait des missionnaires, durant le Moyen Age, qui empruntaient les routes commerciales proches de l’Arménie. Les franciscains et les dominicains convertirent des dizaines de milliers d’Arméniens au catholicisme romain à cette époque  et, si les Arméniens conservèrent leur langue, ceux qui se convertissaient communiaient avec Rome et reconnaissaient la suprématie du Pape. En réaction à ces tentatives de conversion, l’Eglise apostolique arménienne lutta contre la latinisation de l’Eglise arménienne, consciente du fait que la communauté textuelle était, selon La Porta, « essentielle au succès de cette réaction. »

Concluant son exposé, l’A. fit remarquer que se produisit « une définition nouvelle de l’identité communautaire arménienne, grâce à l’institution de limites collectives et sacrées partagées et d’une élite intellectuelle bâtie autour d’un corpus textuel commun. »

La Porta nota la portée de ces mutations durant la période qui suivit ; les marqueurs culturels, qui différenciaient les Arméniens de ceux qui les entouraient, dont la religion et la langue, jouèrent un rôle central dans la construction d’une ‘identité nationale’ arménienne aux 18ème et 19ème siècles. 

« Il existe encore des moyens pour les Arméniens de se connecter à d’autres Arméniens, même s’ils ne vivent pas dans un même lieu, ajouta-t-il. Ce qui nous permet de parler d’une communauté arménienne qui va de Glendale, en Californie, à Erevan, en Arménie. »

La soirée s’acheva par une séance de questions-réponses, suivie de la présentation d’une donation – un ouvrage rare sur les manuscrits enluminés arméniens, par Frédéric Macler, un pionnier dans le domaine des études arméniennes – à Sergio La Porta, en témoignage de gratitude, de la part du Conseil d’administration du Centre Arménien de l’université Columbia.

Une réception permit aux invités de poser d’autres questions à l’A. sur ses recherches et l’histoire arménienne.

« Revenir à Columbia a été pour moi un moment émouvant, confia-t-il. Mes premières années à l’université ont été essentielles à la poursuite de mes études et à mes recherches. Revenir en tant que professeur et m’adresser à d’anciens et nouveaux étudiants a été vraiment formidable, me rappelant quantité de souvenirs agréables. »

« La conférence du docteur La Porta sur les échanges commerciaux et culturels à grande échelle, concernant les Arméniens au Moyen Age, fut un tour de force, estime Mark Momjian. Sergio La Porta est une étoile montante dans le champ des études arméniennes et tous ceux qui ont eu le privilège d’écouter son exposé captivant ont quitté les lieux en se demandant quand il viendrait à nouveau prendre la parole à Columbia. »

Faisant écho à ces dires, le docteur Nicole Vartanian, vice-présidente du conseil d’administration du Centre Arménien, relève que la communication de La Porta « témoigne de son envergure et de sa profondeur en tant que chercheur et enseignant. »

« Sa conférence était tout à la fois ambitieuse et accessible, et la réaction du public chaleureuse. C’est une grande joie pour le Centre Arménien d’avoir accueilli une salle comble avec un public motivé – un large éventail d’étudiants arméniens et non arméniens, d’anciens étudiants, de responsables et de membres de notre communauté. »

Nombre d’étudiants, dont Maxwell Rowles et John Doyle-Raso, tous deux en mastère d’histoire internationale à l’université Columbia et à la London School of Economics, furent eux aussi impressionnés par cette conférence.

« L’exposé du docteur La Porta nous a livré de profonds aperçus sur l’histoire et l’identité arméniennes entre le 12ème et le 14ème siècles, » précise Maxwell Rowles. « J’ai particulièrement apprécié la précision de son approche et la façon avec laquelle il rend drôle, nouvelle et intéressante l’histoire « ancienne ». L’économie, la langue, la politique, la race et la religion ont toutes été refondues et transformées en Arménie à cette époque et je suis très reconnaissant envers le professeur La Porta de m’avoir exposé ce passé. »

« J’ai été impressionné par l’enthousiasme et la capacité du docteur La Porta à communiquer aussi clairement une grande quantité d’informations, » note John Doyle-Raso. « Son expertise est d’évidence très étendue – je lui ai posé une question qui était étrangère au thème de son intervention et il a été capable de m’apporter une réponse intéressante ! J’espère qu’il reviendra. »

Dans l’agenda du Centre Arménien de l’université Columbia figure un cours intitulé « Mémoires – Le génocide arménien », programmé au printemps prochain au département d’études sur le Moyen Orient, l’Asie du Sud et l’Afrique (MESAAS) et qui sera dispensé par le docteur Armen Masroubian, directeur du département de philosophie à la Southern Connecticut State University.  

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Traduction : © Georges Festa – 01.2013.