jeudi 10 janvier 2013

The Balkanization of Armenian Theater / La balkanisation du théâtre arménien

Aram Muradian (à g.) jouant Tavros dans Galank
© http://asbarez.com

 

La balkanisation du théâtre arménien
 
par Aram Kouyoumdjian

Asbarez, 28.12.2012

 

Après deux sombres années, le théâtre arménien à Los Angeles a connu une belle reprise en quantité comme en qualité des productions, qui ont embelli la scène en 2012. Même lorsque les productions étaient imparfaites, plusieurs se voulaient ambitieuses. Vahé Berberian a présenté une nouvelle et substantielle pièce en arménien, Guiank [Vie] ; Lilly Thomassian a relevé le défi de son Komitas ; Vahik Pirhamzei a fait montre (à nouveau) de ses talents comiques hors pair dans Honest Liars [Des menteurs si honnêtes] ; et une troupe de jeunes nouveaux venus, sous la direction de Tigran Kirakossian, nous a livré une exquise interprétation de sa satire loufoque, Galank [Huis clos].

Cette année généreuse m’a cependant fait pleinement ressentir un phénomène que j’éprouvais depuis quelque temps – à savoir, la balkanisation du théâtre arménien. Au sein de cette nombreuse communauté arménienne, fragmentée en unités d’Arméniens venus d’Arménie, d’Iran et de divers pays du Moyen Orient, le théâtre s’adresse à des sous-groupes qui sont autant de créneaux, souvent à l’exclusion des autres.

Pour la première en soirée de Guiank, par exemple, les Arméniens originaires du Moyen Orient composaient la grande majorité d’une foule de 400 personnes ; à l’inverse, pour Honest Liars, une assistance de taille comparable était formée presque exclusivement d’Arméniens d’Iran et, dans une moindre mesure, d’Arménie ; et lorsque l’association des Arméniens d’Istanbul a présenté une reprise de Mernile Vorkan Tejvar E [Mourir est si difficile], la matinée que j’avais réservée me fit l’effet autant d’un rassemblement de Hays de Bolis que d’un après-midi au théâtre.

Pourquoi une telle fragmentation ? Une raison clé est la langue arménienne. La scission de la langue vernaculaire arménienne en dialectes oriental et occidental au 19ème siècle s’étendit à la langue du théâtre. Bien que ces dialectes soient similaires à la base, les Arméniens parlant couramment l’un ne connaissent pas nécessairement l’autre. En outre, chaque dialecte est truffé de mots et d’idiomes étrangers qui en rendent la compréhension malaisée. Les impuretés en arménien oriental tendent à avoir du russe ou du farsi comme source, tandis que des éléments de turc, d’arabe, de français et d’anglais ont infiltré l’arménien occidental.

Or le dialecte n’est pas la seule marque de distinction entre le théâtre en arménien oriental et son homologue occidental. Les pièces écrites en arménien oriental, qui se sont développées sous le régime russe – puis soviétique – témoignent de questions et de thématiques qui diffèrent notablement des écrits en arménien occidental, lequel a évolué sous le régime ottoman et, durant la période de l’après-génocide, est devenu la langue de la diaspora.

Nulle part ailleurs les greffons de la patrie arménienne et des pays de diaspora ne convergent comme ils le font à Los Angeles, où arménien oriental et arménien occidental figurent en bonne place dans les programmes scolaires, les productions culturelles et les médias. Dans le domaine du théâtre, les Arméniens d’Arménie comptent pour l’essentiel de la production. De fait, ils s’enorgueillissent de compter des comédiens et des comédiennes formés au plan professionnel à Erevan, au nom reconnu et au public fidèle, grâce à leurs réalisations et leurs succès dans la mère patrie. Leurs productions tendent à favoriser des lieux plus vastes (comme l’Alex Theatre à Glendale et son voisin, plus petit, le Beyond the Stars Palace) et, bien trop souvent, des comédies de boulevard motivées au plan commercial – à vous laisser pantois. Parmi les offres de l’année figuraient ce titre insipide Harsanasou Millionateri Hamar [Une mariée pour un millionnaire] et une suite à Pahandjvoume Sedakhos 2 [On recherche menteur 2], pour ceux qui apparemment n’étaient pas repus de l’original…

J’aimerais que ces élites influentes équilibrent leurs entreprises commerciales avec des œuvres de plus haut calibre. Or le défi pourrait bien être relevé par des talents plus jeunes, tels que Tigran Kirakossian et les acteurs doués qu’il a réunis pour s’attaquer à Galank, de Gurgen Khanjyan [Gourguen Khandjian] – une œuvre toute d’élan et de gravité, qui réussit à rester des plus divertissante. Fait significatif, cette production transcende les attentes, attirant une foule composite d’Arméniens issus de différents sous-groupes.

Le théâtre en arménien occidental repose sur une poignée de producteurs. Vahé Berbérian demeure l’unique pourvoyeur de pièces nouvelles, qui enrichissent le répertoire, avec la Compagnie théâtrale Artavazd – récemment rebaptisée la Compagnie théâtrale Krikor Satamian – dépoussiérant à l’occasion des classiques ou mettant en scène des traductions. Cette année, une reprise de Mernile Vorkan Tedjvar E, de Moushegh Ishkhan, fut importée de Toronto, mais la production par la Compagnie théâtrale Hrant Dink s’avéra décevante.

Où mène donc la balkanisation du théâtre arménien à Los Angeles ? Si la maîtrise et l’usage de l’arménien ne cesseront de décliner, le théâtre « arménien » pourrait, à vrai dire, être produit et joué entièrement en anglais ; cette évolution est déjà en cours, même si son issue n’est ni prévisible, ni certaine. Pour l’heure, les artistes du théâtre exploreront probablement (et, de fait, devraient explorer) des formes d’hybridité – ou de multiplicité – dans les deux dialectes arméniens et entre l’arménien et l’anglais. Ce qu’a fait précisément Vahik Pirhamzei dans Honest Liars, appariant Arméniens d’Iran [Barskahays] et d’Arménie [Hayastantsi] et atteignant ainsi un public plus large.

Il est urgent d’instaurer une collaboration entre artistes dramatiques arméniens d’origines différentes, afin d’établir des rapprochements entre sous-groupes de la communauté. Naturellement, le théâtre doit continuer de refléter tous les groupes niches au sein de la communauté, sans ignorer leurs préoccupations, leurs combats et leurs souhaits spécifiques. Mais, ce faisant, le théâtre ne doit pas perdre de vue son objectif – à savoir, la prise en compte d’une communauté plus vaste, riche de sa diversité, de sa complexité et de ses ressources ; sinon, il court le risque de tomber dans le provincialisme. Trouver cet équilibre ne sera pas chose aisée, mais ce sera un impératif, si l’on veut échapper à la montée de la balkanisation.

[Aram Kouyoumdjian est lauréat des Elly Awards pour l’écriture de scénario (The Farewells) et la mise en scène (Three Hotels). Sa toute dernière création s’intitule Happy Armenians [Sacrés Arméniens]. Vous pouvez joindre chaque contributeur de Critics’ Forum à comments@criticsforum.org. Les articles publiés dans cette collection sont accessibles en ligne sur www.criticsforum.org. Pour s’abonner à la version hebdomadaire électronique de nouveaux articles, aller sur www.criticsforum.org/join. Critics’ Forum est un groupe créé afin de débattre de questions liées à l’art et la culture arménienne en diaspora.]               

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Source : http://asbarez.com/107370/the-balkanization-of-armenian-theater/
Traduction : © Georges Festa – 01.2013.
Avec l’aimable autorisation de Hovig Tchalian, rédacteur en chef de Critics’ Forum.