samedi 9 février 2013

Daniel Varoujan, tenant de la foi en une humanité rêvée (II) / Daniel Varoujean : Keeper of the Faith in the Human Dream (II)


Daniel Varoujan, tenant de la foi en une humanité rêvée (II)
 
par Eddie Arnavoudian
 
Groong, 27.12.2003

 

Lorsque Daniel Varoujan fut arrêté à Istanbul par le gouvernement Jeune-Turc, le 24 avril 1915, il travaillait sur un cycle de poèmes qu’il avait prévu s’intituler Le Chant du pain. Ce qui devait constituer son quatrième recueil de poésie ne verra jamais le jour. Non libéré de sa captivité, Varoujan fut assassiné quatre mois plus tard, le 26 août 1915. Ses papiers, ainsi que les manuscrits de ses poèmes achevés, furent saisis par les officiers chargés de son arrestation et ne survécurent que grâce à un pot-de-vin proposé à un Arménien complice du régime Jeune-Turc.

Publié à titre posthume en 1921, Le Chant du pain surprend. A première vue, il semble avoir peu en commun avec ses premiers recueils – Les Frémissements, Le Cœur de la nation et Chants païens. L’on ne sent ici aucunement palpiter quelque combat inspiré et rebelle contre l’oppression nationale et sociale. L’on n’entend pas le moindre écho des champs de bataille pour la liberté politique, l’émancipation sociale, la libération nationale, la volonté et l’accomplissement personnel. Comme s’il était fidèle à sa profession de foi, selon laquelle « avec chaque nouveau projet »,  il « renouvelle entièrement les cordes de sa lyre, » Varoujan fait désormais entendre, apparemment, des accords totalement neufs. Dans une lettre adressée en 1914 à Vartkès Aharonian, il semble opposer Le Chant du pain à sa poésie antérieure, expliquant qu’il souhaite désormais « chanter les grandeurs pacifiques de la vie rurale, » que lui inspirent « la terre de mes pères » et « le labeur de ses paysans ». Le Chant du pain entreprend ainsi de retracer le processus qui produit le « pain sacré », depuis le labourage de la terre, les semailles et toutes les étapes qui s’ensuivent jusqu’à sa consommation à la table familiale. L’aventure s’arrête néanmoins après le battage et la moulure, le reste du périple n’étant indiqué que par les titres que Varoujan nous a laissés – « La Farine », « L’Etable », « Le Pétrissage », « Le Four », « La Table familiale » et la célébration finale « Le Chant du pain ».

En dépit de toute son indéniable originalité, cette ultime tentative poétique repose toutefois sur les mêmes fondements que l’œuvre antérieure de Varoujan. Si, auparavant, il prenait en compte les relations sociales, individuelles et nationales, en les ciblant avec l’emportement de son ambition émancipatrice, dans Le Chant du pain il sculpte une utopie d’émancipation. Des images admirablement ciselées d’hommes et de femmes labourant dans le plein épanouissement de la conscience, de la perception, de la sensation et du mouvement, composent une vision revigorante et réconfortante de la vie dans sa vigueur et sa créativité potentielles. Cette utopie est cependant « réaliste », concevant en poésie un monde imaginaire de relations humaines véritablement possibles, lorsque celles-ci sont affranchies de l’exploitation et de l’oppression.

Le Chant du pain acquiert sans conteste d’autres strates de signification, si l’on songe à d’autres œuvres de Varoujan. Mais il s’élève aussi, dans sa splendide solitude, une poésie toute d’élan et de panache. Flamboyant et empreint de passion et de sensualité, irrigué par la couleur et évoluant avec une musicalité, une allure, un rythme et une verve qui reproduisent le son et le mouvement du travail vivant, il se fait le chant allègre, orgueilleux, confiant et aisé d’un peuple libre, vivant une existence faite de libre création. Au premier abord, il est vécu comme une épopée rurale, ennoblissant le travail, honorant le monde animal et glorifiant la terre et la nature comme fondement de la vie. Or, « A la muse », qui inaugure le recueil, suggère un sens plus large et plus profond conféré à cette entreprise. Le pain n’est pas qu’une substance matérielle ou une nourriture biologique. Il ne nourrit pas seulement le corps, mais aussi l’esprit, « prodiguant joies sans nombre et vigueur créatrice ». Aussi le poète le nomme-t-il « pain sacré », se tournant vers sa muse pour qu’elle l’inspire et lui enseigne les secrets de son caractère sacré ; afin qu’elle lui enseigne comment le « champ stérile devient fécond », tandis qu’il s’étend, « ouvert par le bras musclé du labeur » et touché par « la marche rapide du soleil ».

Par la portée de son effort, l’intensité dramatique de son discours, la puissance de ses métaphores pénétrantes et étonnantes, Le Chant du pain s’épanouit dans une célébration du travail libre, non aliéné, lequel, tout en produisant du pain, crée les bases mêmes de la vie et de la communauté. A l’instar de la conception de l’émancipation chez Varoujan, il va sans dire que sa conception du travail n’est ni étroite, ni exclusivement d’ordre politique ou économique. Ses rythmes joyeux, entrelacés d’images, d’une précision et d’un détail frappants, de la nature comme des modalités physiques du travail, montrent qu’il s’agit là d’un moment sensuel, émotionnel et spirituel, à la fois central, totalisant et créateur. S’exprimant dans la relation entre le travail et la terre, Le Chant du pain affirme aussi l’unité immanente et indissoluble entre l’humanité et la nature, sans laquelle toute promesse de vie serait vouée au néant.

Sur le lecteur moderne l’impact est immédiat. Dans un monde où hommes et femmes sont de plus en plus déplacés et éloignés de la terre, où le travail est malmené, objet de mépris et réduit à une servitude abrutissante, démoralisante, épuisante, Le Chant du pain recouvre la foi et ravive une ambition dans le travail en tant qu’effort créateur premier ; une foi et une espérance qui, comme en témoignerait Zabel Essayan, subit, tout en étant contrainte par une dure réalité à chercher refuge aux confins de l’âme humaine. En outre, le réalisme fécond des images de notre nécessaire communion et de notre dépendance persistante à l’égard de la nature dans Le Chant du pain s’écrie contre les mauvais traitements infligés de nos jours à la terre, lesquels diminuent non seulement la nature comme telle, mais aussi l’humanité.

I. Le drame de la création 
 

Les vingt-neuf poèmes achevés du Chant du pain composent un drame en trois actes, inachevé, de la création, comprenant le labour et les semailles ; la terre accomplissant ses miracles ; puis, ces étapes qui transforment la récolte en pain.

Faisant suite à l’inaugural « A la muse », trois poèmes – « L’invite des champs », « Les travailleurs » et « Les bœufs » - nous présentent une trinité de héros créateurs et œuvrant de concert. La terre est un être vivant, sensible, qui existe dans un rapport directement, et même explicitement, sensuel, au travail, un rapport de procréation. Au début du printemps, « quand les matins ont désormais une senteur d’avril », la neige en retrait la révèle dans sa « fertilité nue », toute de « désir muet », faisant signe au « travailleur de venir à nouveau l’étreindre ». Le rapport des travailleurs à cette terre est élémentaire, quasi instinctif, car, « en fils robustes des champs » ils sont l’œuvre de cette même nature essentielle. Sous leurs torses bouclés « palpite le cœur de la terre », à travers « leurs veines s’écoule le soleil » et « liée à leurs fronts perlés de sueur, ils arborent la couronne de la nature. » Les bœufs, eux aussi, qui aideront à labourer la terre et extraire la moisson, sont les compagnons d’un effort conjoint, surveillés et soignés durant les mois d’hiver, « telles les fertiles idoles du temple ». Empreints de noblesse, leurs « fronts sont faits de lumière » et leurs yeux « reflètent les rêves de champs sereins », « leurs cornes s’engageant vers l’aube, au lever du soleil », tandis qu’ils labourent.

Varoujan n’oppose pas cette trinité des forces de la nature à celles de la Sainte Trinité chrétienne. Or le constat est inévitable. Dans Le Chant du pain, le cycle entier de la vie – dans ses manifestations matérielles, spirituelles, émotionnelles et sensuelles – émane directement des efforts des hommes en collaboration avec la nature et l’animal, sans la moindre trace d’une intervention extérieure, fût-elle divine ou autre. Dans ce processus, le travail représente une force consciente, capable d’organiser et de guider. Il est libre et les hommes et femmes créateurs, aidés par la nature, modèlent leurs existences et leurs espérances en vue de l’avenir. Tirant leur force de leur nature propre et de leur relation à la terre et à l’animal, ils suscitent cette condition de la liberté et de l’accomplissement de l’être humain, suggérée tout d’abord dans Les Frémissements et dépeinte avec une grande force dans Le Cœur de la nation et les Chants païens.

Tandis que les protagonistes entament leur effort, pas à pas, labourage et semailles renferment déjà la promesse et le fondement de l’avenir de la vie, de la famille et de la communauté. Entrepris au « nom de la table familiale du travailleur », le poète espère que « la portée du bras qui ensemence sera sans limites. » Son fruit final contribuera de même à nourrir « les nécessiteux de la société » ; aussi le poète prie-t-il pour que « jamais la main [du travailleur] ne sorte à moitié vide du sac de semences. » Plus tard, lorsque la moisson est battue et empilée sur des charrettes, le grain proclame cette promesse : « Que la joie règne dans les chaumières ! Que la paix règne dans les chaumières ! » Cette moisson devient alors « un mont d’espérance », un « trésor qui, protégé au sein » des granges du village, jette un « mépris silencieux sur l’hiver ou la famine de demain […] »

Dans « Bénédiction », peut-être un des plus beaux poèmes arméniens modernes, la récolte issue de la collaboration entre la terre, le travail et les bœufs est célébrée comme la garantie d’une promesse de la vie à travers les générations, pour le présent et l’avenir. Le chef de famille prie pour que, lorsque son « vaillant fils, ceinture à ma taille », « sème de la somme de ses doigts, il récolte une somme d’étoiles. » Pour son petit-fils,  « serrant de sa jeunesse en fleur ma canne», il espère qu’au moment où il « ouvrira sa paume emplie de maïs, un millier de moutons accourront. » Une poignée de blé est offerte à l’attention de la jeune fiancée de son fils, dans l’espoir que, dans les petits lits qu’elle berce, « les signes d’éclatantes aurores nouvelles s’endorment en pleine gloire. » Quant à la génération qui passe, la moisson apporte la confiance en l’avenir de la famille et donc l’espérance que « la terre dans laquelle ils reposeront finalement leur sera aussi douce. »

Dans le second acte, la nature joue son rôle pleinement indépendant. A mesure qu’elle déploie sa force par delà le contrôle de l’homme, depuis « la matrice de la terre mère » de jeunes pousses de blé, « touchées par la rosée de la sueur », émergent, « une perle à la bouche ». « Ornant la terre vide de la fleur première du pain, » elle transforme tout d’abord les champs en « tapis de vert, puis en mers d’or » qui « s’embrasent sans brûler ». Le labeur opère ici comme le gardien d’une terre créatrice, en gestation. Il est « la terreur de tous ceux qui mettent les champs en péril », qui osent déranger « le cours du soleil ou qui cherchent à fouler aux pieds le pain de demain. »

En dehors des trois protagonistes, quasiment tout l’univers est ramené à une même et unique constellation de création, qui contribue en partie au labeur autour duquel nous tissons les modèles complexes de la vie en société dans toute leur richesse et leur diversité. Le soleil « nourrit de ses veines emplies de feu les sillons nouvellement labourés », la pluie « se déverse comme si des étoiles se mêlaient au soleil », « prodigue en azur, en joie et en riantes pierreries », et alimente une terre déjà fertilisée par les torrents des montagnes. Les arbres abritent des chaleurs le travailleur et le bétail au repos, les points d’eau dans les champs étanchent la soif des bœufs fatigués, tandis qu’au moulin « les meules qui se serrent et se rongent l’une l’autre » « absorbent l’écume pour produire la farine. »

Par delà ce qui sert directement aux protagonistes, les roses sauvages de la nature sont « cueillies pour les fêtes du village ». Les tulipes « qui ornent les champs de blé », « embrasées tels les cœurs des amants », se font les calices d’où les gens « absorbent le feu de juin », s’abreuvent « des vagues du soleil », jusqu’aux « secrets des balles ». Puis, dansant, ils boiront aussi à ce calice « le vin de la passion. » Et, tandis que le ciel nocturne fournit un repos dans le foin qui nourrira le bétail, il y a la couche déjà prête pour ceux qui, à l’instar des « parents travailleurs » du poète, le conçurent « dans un élan de passion », « sous un crépitement d’étoiles ».

II. La poésie du travail libre comme création
       
Même si la reconstitution artistique du processus physique du travail dans Le Chant du pain n’est pas achevée, sa projection en tant qu’activité libre et créatrice est aussi exhaustive que profonde. Dans Le Chant du pain, le travail n’est pas conçu comme une punition divine, du fait de la transgression par l’humanité de la volonté de Dieu. Le travail n’est pas ici traumatisé par le pillage ou la mise à sac. Le sang qui se répand sur la terre n’est pas celui du travailleur, mais du serpent « percuté d’un coup puissant de la charrue ». Il cesse d’incarner la meurtrissure infligée au muscle, au nerf et à l’intelligence. Il n’est pas vécu comme la tragédie qui, dans Les Frémissements, conduit les nourrissons à périr dans la matrice de leurs mères émaciées ou comme les chaînes oppressives et spoliatrices, contre lesquelles fulmine Varoujan dans Le Cœur de la nation et les Chants païens.  

Le Chant du pain constitue la Némésis de tout cela. Ici, le travail est une activité volontaire, librement décidée. La semence, qui « se déploie sur le champ tel un lever de soleil, » retourne à lui et à sa communauté sous la forme d’un champ fertile. Oeuvrant en harmonie avec la terre et la nature conjuguées, « pas un bourgeon ne dépérit sous le mouvement du robuste talon du travailleur ».

Cette vision se déploie avec une force saisissante à travers Le Chant du pain, en particulier dans son appréhension remarquablement vivante et détaillée de la nature et du labeur physique, ainsi que dans la profusion de ses allusions païennes. Imagerie frappante, métaphore, rythme et musique ennoblissent et divinisent les « vaillants de la terre », qui « chantent tout au long », tandis qu’ils labourent « par rangées aussi rectilignes que leurs âmes ». Ils s’en retournent à leurs villages, se tenant « droits tels des dieux » en haut de leurs charrettes qui, chargées de la moisson, apparaissent « telles des pyramides mouvantes, rehaussées de lumière ». Puis le bétail qui se repose « telles des idoles de marbre que moule une lune argentée ». Ce n’est pas là l’attitude ou la condition de serfs et d’âmes brisées, ni d’un ordre social injuste. Ces comportements et ces rapports sont ceux d’êtres qui n’appartiennent qu’à eux-mêmes.  

Ces images sont puissantes et convaincantes par la facilité avec laquelle elles s’entrelacent sans accrocs avec les postures physiques les plus banales et sans cesse répétées de travailleurs à la tâche. Pour Varoujan, ces références païennes ne servent pas à cautionner quelque lutte individuelle nietzschéenne réactionnaire pour le pouvoir sur autrui. Dans sa poésie, la métaphore et l’allusion païenne, avec leur divinisation de la nature, de l’homme et de l’animal, et leur prise en compte des inquiétudes terrestres et des désirs charnels, affirment au contraire les droits de tous les hommes et femmes de toutes les nations à une existence libre et accomplie. Affirmation de la liberté et de l’accomplissement, que soulignent les tableaux de leur récolte engrangée, à l’instar de leur sécurité contre une possible adversité, et l’association de leur labeur avec leurs fêtes collectives, faire l’amour, danser, l’allégresse, puis le repos et le rêve.

Ces préoccupations se donnent libre cours avec une irrésistible beauté dans Le Chant du pain. Si, ailleurs dans le recueil, l’homme et l’animal sont déifiés, dans « Le Croisement du blé » la Vierge Marie chrétienne est remodelée telle une déesse païenne pour laquelle le « premier fruit [du labeur] est sacrifié ». La Vierge Marie devient « le défenseur sacré » de « terres ancestrales » qu’elle a elle-même « pourvu de l’immortalité du Paradis ». C’est la Vierge Marie qui , dans les existences des hommes et des femmes, comme dans la nature, « crée » « le bourgeon qui fleurit » et « transforme l’espoir en aube ». Ainsi est-elle assimilée à Anahide, la déesse arménienne de la fertilité, et accaparée telle une icône, afin d’exprimer le désir social, terrestre de l’humanité. Dans ce processus, même la Sainte Croix perd sa signification religieuse pour devenir un symbole « des espoirs et des désirs » du corps social , tandis que le poète la reprend des balles de froment et, ce faisant, l’imprègne des « mouvances du champ », du « feu du soleil », du « scintillement de la charrue », de « la vigueur de mon bras » et de « l’appel de mes petits-enfants ».

La vision de Varoujan poursuit un enracinement plus profond et plus puissant encore dans l’orchestration magistrale de ces détails les plus triviaux et fréquemment négligés, bien que des plus révélateurs, quant à la nature et au labeur. « Le labour » est vivant et sensuel dans son appréhension du flux rythmique du labourage, à mesure qu’il creuse les sillons, les laissant alignés avec des mottes de terre encore fumantes de la chaleur intérieure du sol. Quasiment chaque poème est parcouru d’un ou deux détails qui saisissent une part essentielle de la vie et du travail rural, que ce soit les « poutres sombres et calcinées » des remises du village, sur lesquelles « l’araignée a déposé son manteau recouvert de cendre », le « bétail se bousculant et jouant des cornes » pour « une place au point d’eau », ces « oiseaux tout juste éclos, perchés sur une branche légère » et ces « poules picorant le blé perdu au bord de la route ».

Tandis que s’écoule le cycle du Chant du pain, il n’est plus possible de retenir l’idée et la vision du travail libre et créateur en tant que chimère et illusion irréalisable, car si tel était le cas, celui-ci pourrait difficilement être dépeint d’une manière aussi totalisante et harmonieuse, parallèlement au détail vrai et cru de la vie de la terre et du travail.  

III. Le fondement intellectuel de l’utopie réaliste de Varoujan
 

En décalage complet avec le combat pour la vie, souvent décourageant et impitoyable, auquel le travail est associé aux yeux de la plupart des gens, les visions du travail comme activité libre et créatrice, embrassant toutes les dimensions de l’existence humaine, se voient aisément écartées comme autant d’illusions absurdes ou quelque grossière sentimentalité. Même Hagop Ochagan, brillant critique littéraire, auteur des commentaires les plus pénétrants sur Varoujan, rejette Le Chant du pain, n’y voyant guère plus qu’une idylle rurale romantique, dénue de toute valeur artistique. L’ensemble, soutient-il, « ne propose pas » de tableau « réaliste » ou « authentique » du village arménien, que l’on rencontre, par exemple, chez Telgadintzi (1). La prose arménienne, conclut Ochagan, « nous a donné des visions plus ou moins accomplies de la vie rurale, mais pas la poésie arménienne. » A ses yeux, Le Chant du pain ne fait pas exception (2).

Cette approche plutôt surprenante et grossière dissimule une défaillance artistique, philosophique et intellectuelle inhabituelle et générale. Ochagan qui, dans ses romans, s’avère capable de pénétrer les recoins les plus inaccessibles de la psyché humaine, révèle une incompréhension esthétique notoire de la mise au jour, par Varoujan, de l’univers du travail, à la fois créateur, rehaussant l’esprit et source d’émotions. Contrairement à Varoujan, l’intelligence et l’imagination d’Ochagan ne pouvait, à cet égard, saisir quoi que ce fût, par delà les corvées et la rugosité, immédiatement évidente, de la vie dans les villages arméniens, viciée comme elle l’était par l’oppression, l’exploitation sociale, le préjugé et la superstition ottomane, dépeints si brillamment par Ochagan lui-même dans ses romans, sous leurs aspects tant sociaux que psychologiques.

Le Chant du pain n’est pas, naturellement, sans références éloquentes, critiques, réalistes, dont la menace de la misère et de la famine. Une foule de détails infimes émaillent aussi sa galerie de tableaux, tels que « l’odeur des étables à vaches qui colle aux vestes des paysans », ajoutant à l’authenticité du monde rural qu’il recrée. Varoujan n’a cependant pas pour but de reproduire l’authenticité du village tel qu’il existe, mais tel qu’il pourrait exister. Ce qu’il ne peut faire via un décalque réaliste du village arménien d’alors, qu’Ochagan semble réclamer. Varoujan ne retire pas non plus sa vision de « grandeur » de quelque fiction apprêtée, ni ne recourt aux facilités de l’imagination. Portant plutôt son regard derrière ce rideau de larmes tissé par l’exploitation, l’oppression et l’aliénation, il reconstruit l’univers du travail et de l’agriculture sous une forme originale, libre de toute contamination.

Le fait qu’il n’y ait là ni pillard, ni seigneur, ni propriétaire vicieux ou usurier véreux pour se saisir du fruit du travail ou épuiser inutilement ses énergies ne rend aucunement cette vision illusoire. Car, dans la visualisation et l’imagination de Varoujan, rien n’est en soi contradictoire ou irréalisable. Dans Les Frémissements, son premier recueil, il faisait déjà allusion à la possibilité immanente de rapports humains sans tache, tels qu’ils s’expriment dans la « bonté éclairante » qui découle naturellement et presque instinctivement de ces relations faites d’amour et de loyauté filiale et fraternelle ; de relations sociales issues du cycle même de procréation et de vie. Dans Le Chant du pain, cette idée est rehaussée, enrichie et aboutit à sa vision d’hommes et de femmes à la vie émancipée. Avant que le prédateur ne brandisse son fouet ou s’empare de la récolte, ou avant de se muer en une corvée stupide et vaine, le travail, comme moyen premier d’existence, est vécu dans sa nature créatrice, même par les plus opprimés.

En tant qu’individus, nous mesurons sans cesse notre expérience du travail comme paralysant l’esprit et abrutissant, à l’encontre de notre conscience, de notre potentiel créateur réprimé. Au plan social, cette connaissance est archivée et préservée dans le chant et le mythe, l’épopée et le fantastique, dans l’art et la science, et perdure comme un élan de vie dans la conscience humaine et ses rêves. Les exemples sont sans nombre. L’un d’eux, significatif, qui définit une dimension importante de la renaissance nationale arménienne au 19ème siècle, est fourni par Stépan Oskanian, un de ses représentants intellectuels marquants. Dans sa nouvelle « Une héroïne arménienne, » écrite quelque cinquante ans avant Le Chant du pain, l’héroïne déclare à un moment : « Je ferai face et je me sacrifierai pour que chacun puisse jouir en paix du fruit de son labeur, pour que les larmes des jeunes enfants cessent de couler et que, lorsqu’ils demandent du pain, nous n’ayons pas à leur répondre : « Il n’y a pas de pain. Celui que nous avions a été pillé. Ils sont venus et l’ont pris […] »

Dans Le Chant du pain, Varoujan situe sa vision et son ambition à un niveau d’excellence artistique, qui inspire confiance au sentiment et à l’intelligence pour concevoir et imaginer, dans des termes indiscutables, un univers du travail conçu comme liberté créatrice. Ecrite comme un chant, chaque rencontre avec Le Chant du pain confère à l’épanchement d’émotions de nouveaux flux de sens, de nouvelles directions. Il s’accroît sans cesse au point d’aboutir à un critère d’approche saisissant, éblouissant et vivant, à l’appui duquel chacun apprécie la réalité existante. Il se dresse telle une admirable glorification de ce noyau caché de la créativité dans le travail, lequel exige un affranchissement de toutes les aliénations. Le Chant du pain est la trompette qui annonce l’alternative à l’exploitation et à la souffrance, contre lesquelles Varoujan n’a de cesse d’exhorter le peuple à se battre.

Les circonstances de la composition du Chant du pain soulèvent d’importantes questions sociales et politiques, dont la position et les espoirs de progrès que nourrit Varoujan pour le peuple arménien, au lendemain de la soi-disant « révolution Jeune-Turc » de 1908. Quoi que l’on en juge, ces attentes, partagées par une multitude d’autres intellectuels, artistes et militants politiques arméniens, ne sauraient modifier le contenu d’une poésie qui, bien qu’issue d’une expérience et d’espoirs immédiats, s’élance avec une majesté bien supérieure, rejoignant cet hymne à l’indépendance qui retentit à travers les âges.                 

Notes

1. Hovhannès Haroutiounian, dit Telgadintzi (Telkatin, 1860 – mort en déportation, 1915), écrivain arménien, nouvelliste et dramaturge, auteur de chroniques, héraut du régionalisme. (NdT)
2. Hagop Ochagan, Panorama de la littérature arménienne occidentale, vol. 6, p. 200-201 [en arménien]. (Note d’Eddie Arnavoudian).

[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).] 

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20031227.html
Traduction : © Georges Festa – 02.2013. Reproduction soumise à autorisation.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.