mercredi 13 février 2013

Didier Fassin - Richard Rechtman : L’empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime


Didier Fassin, Richard Rechtman
L’empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime.
Paris : Flammarion, coll. Champs essais, 2011 (2007), 452 p.
 
par Serenella Pegna

Deportate, esuli, profughe (Université Ca’ Foscari, Venise), n° 21, janvier 2013

 
Paru pour la première fois en France en 2007, L’empire du traumatisme a été traduit en anglais en 2009 par les Presses de l’université de Princeton et primé comme meilleur ouvrage européen d’anthropologie par l’American Anthropological Society, l’année suivante. En 2011 sort l’édition économique française, pour la collection Champs essais, qui le consacre comme « petit classique ». Le livre naît de la rencontre entre deux auteurs à la formation complexe : Didier Fassin, anthropologue, sociologue et médecin, et Richard Rechtmann, psychiatre, anthropologue et historien de la médecine. Il a pour thème l’émergence du traumatisme psychique, cette blessure qui ne laisse pas de signes évidents sur le corps, comme un fait reconnu, qui « est entré dans le sens commun », impliquant contribution et indemnisation de la part de la société tout entière. Si, aujourd’hui, il paraît normal et juste de fournir une assistance psychologique – et, dans certains cas, des indemnisations – aux personnes qui ont été mêlées ou qui ont simplement assisté à une catastrophe ou à une action violente, et qui en sont restées bouleversées, les auteurs nous font observer qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Lors de la Première Guerre mondiale, les soldats traumatisés qui abandonnaient le front, incapables de supporter la tension continuelle et les tueries dans les tranchées, se voyaient traités de lâches et, comme déserteurs, souvent exécutés. De même, dans les années 1970, le refus d’un ouvrier d’usine de reprendre son travail, après avoir échappé à un accident, était considéré comme suspect et pouvait être sanctionné par un licenciement. Durant ces trente dernières années, la posture morale et inquisitoriale envers la personne traumatisée s’est transformée, via l’énucléation du stress post-traumatique, en une éthique du droit de l’homme à l’intégrité psychique, outre celle physique, tandis que des filières professionnelles et spécialisées sont apparues, afin de la défendre. Cette configuration nouvelle peut introduire des inégalités et des effets pervers, dissimule et conditionne probablement les sujets, mais peut être utilisée de façon autonome par les victimes elles-mêmes. Pour reprendre les auteurs, il s’agit de « dénaturaliser le traumatisme et re-politiser les victimes. »

Dans la généalogie du traumatisme, comme nous l’entendons aujourd’hui, les auteurs voient s’entrelacer deux catégories de processus : la première a trait précisément à l’histoire de la médecine et des groupes d’intérêt qui, de la fin du 19ème siècle à nos jours, ont élaboré diverses définitions du traumatisme ; la seconde concerne la mutation dans l’anthropologie des sentiments et des valeurs, dans le sens d’une sensibilité croissante à la souffrance d’autrui. L’originalité du livre, qui s’intègre dans un champ d’études désormais très riche, est justement de voir à l’œuvre à la fois l’histoire de la médecine et l’anthropologie des sentiments. Au plan conceptuel, l’ouvrage comporte deux références principales. La première est reprise de Foucault et concerne le rapport entre gouvernementalité et développement du sujet. La généalogie du traumatisme est décrite, redéfinissant à chaque fois les conditions de sa véridiction : « Il ne s’agit pas de savoir si une personne qui a fait l’expérience d’un événement dramatique, ou qui a été exposé à son spectacle, souffre ou non d’un état de stress post-traumatique, et si elle est, par conséquent, éventuellement en droit de recevoir des soins psychologiques et des aides financières. [...] Il s’agit de comprendre le mouvement à travers lequel ce qui suscitait un soupçon (qui était souvent objet d’examen), devient aujourd’hui une preuve, ou bien, ce à travers quoi le faux est devenu le vrai » (p. 16). L’autre pôle de référence est le concept d’économie morale, introduit à l’origine par Edward P. Thompson dans le domaine historique pour expliquer le sentiment de légitimité lors des révoltes du pain au 18ème siècle, à savoir la certitude, partagée par une communauté à un moment déterminé, sur ce qui est juste (1).

Le premier chapitre, « D’une vérité à l’autre », repère les épisodes à travers lesquels, de 1880 à 1980, l’expérience individuelle consistant à revivre dans la souffrance des événements dramatiques, lue initialement comme une hystérie ou une névrose, cesse d’être un fléchissement du sujet et commence à être pensée comme un mécanisme psychique. En l’espace d’un siècle, le paradigme « réactions de personnes normales dans des conditions normales » devient donc celui de « réactions de personnes normales dans des conditions dramatiquement anormales ». Le comportement moral envers le sujet, dominant dans la première moitié du 20ème siècle, est ainsi relégué pour se concentrer sur l’événement vécu et déclencheur, à la lumière d’une conception de l’humanité modelée par l’élaboration de la mémoire de la Shoah. Il ne s’agit pas toutefois d’un passage linéaire ; l’interprétation du malaise obéit plutôt à des temps et des modalités diverses, selon les contextes.

Du point de vue de l’élaboration médicale, l’ouvrage parcourt à nouveau les recherches de Charcot sur l'hystérie et les développements qu’y apporteront Freud et Janet. En même temps, avec le développement des chemins de fer et les premiers accidents spectaculaires, dans les trente dernières années du 19ème siècle l’attention portée aux traumatismes s’accroît. L’intérêt à nier les traumatismes non organiques et à minimiser les dommages subis est ainsi soutenu par la présence des compagnies d’assurances, tenues d’indemniser les victimes. L’application de la loi française de 1898 sur les accidents du travail, qui prévoit un dédommagement pour les victimes, suscite la même dynamique réductrice. Les médecins inventent le terme ironique de sinistrose, état pathologique qui guérit, une fois obtenue l’indemnisation. La tension entre valeurs de la nation, intérêts et résistances, qui se joue autour de la crédibilité de la névrose traumatique, deviendra extrême avec la Première Guerre mondiale, durant laquelle le nombre et l’importance des fléchissements psychiques parmi les militaires atteindra de grands Etats et des nations mal préparés. Dans les années 20, profitant aussi d’une réflexion nouvelle sur les névroses de guerre, la psychanalyse pénètre dans les pratiques psychiatriques. Si la réaction névrotique à la violence trouve son origine dans l’inconscient, comme le soutiennent Freud et ses disciples, les pratiques physiques punitives ne peuvent avoir un effet de résolution. Le traumatisme, qui se manifeste face à un événement dramatique, est originel, propre à l’individu en tant que tel ; il ne s’agit ni d’une fiction, ni d’une faute, et seul « l’aveu de soi représentera l’issue obligée du récit traumatique » (p. 101).

Un passage significatif se produit avec l’expérience de la Shoah. Les travaux de Bettelheim sur son expérience personnelle dans les camps de concentration influencent profondément la psychiatrie américaine. La condition de survivant, son sentiment de culpabilité et son témoignage deviennent progressivement « le lieu d’un savoir spécifique, savoir sur le sujet et ses limites, sur les autres qui n’ont pas résisté à l’épreuve, sur l’homme en général et sur la société humaine » (p. 113). Reprenant ainsi la double généalogie qui constitue l’originalité de ce livre, du point de vue de l’histoire de la médecine, le lien entre expérience individuelle et collective fait un pas en avant significatif, à partir des travaux de Sigmund Freud sur les névroses de guerre, dans les années 20. En revanche, du point de vue de la culture morale, c’est avec la publication des mémoires des survivants de la Shoah qu’est lancé « un pont entre la culture et le psychisme […] L’événement collectif fournit la matière du traumatisme qui va s’inscrire dans l’expérience individuelle ; de même, la souffrance individuelle vient témoigner de la dimension traumatique du drame collectif » (p. 34).

Dans les années qui suivent, tout d’abord aux Etats-Unis, puis en France, de nombreuses nouveautés deviennent évidentes : la densification du réseau associatif des victimes, leur prise de parole directe, investie en soi d’une autorité morale, la couverture médiatique et la prise en charge publique du sujet. L’élément décisif est toutefois la convergence entre médecins et victimes, deux groupes dont les intérêts demeuraient jusqu’alors opposés. La troisième édition, en 1980, du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders [Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux] introduit le stress post-traumatique parmi les affections mentales : « Au regard de la névrose traumatique le renversement est complet. Il n’est plus besoin de chercher une personnalité fragile, puisque les symptômes sont la réaction normale – au sens statistique – à l’événement » (p. 120).

Ce processus – par ailleurs non sans incertitudes, ni contradictions – est interne à la classe médico-psychiatrique, mais va être influencé et contraint par l’histoire sociale de deux groupes totalement extérieurs à la médecine : les féministes et les vétérans de la guerre du Vietnam. L’ouvrage reconstitue l’environnement et les conditions sociales dans lesquelles, dans les Etats-Unis des années 60, mûrit le premier féminisme à partir de la description – mères fécondes, femmes au foyer, épouses et amantes parfaites, opprimées par une angoisse sans nom – qu’en donne Betty Friedan dans The Feminine Mystique [La Mystique de la féminité] (1963). Les premières sorties publiques, qui mettent en pièces cette bonne conscience, ont trait à l’ambivalence du mouvement envers la pensée freudienne, la dénonciation de la maltraitance infantile à caractère sexuel, la révélation des traumatismes subis. Les pédiatres sont alors ceux qui apportent une confirmation et une légitimité à ces dénonciations, révélant l’existence de marques de coups et d’antécédents de fractures sur les enfants.

L’autre convergence est celle qui réunit les vétérans de la guerre du Vietnam, leurs proches, leurs associations et les médecins militaires, qui avaient veillé à leur réhabilitation et à leur réinsertion. Grâce à cette alliance, l’état d’altération mentale des vétérans est reconnu comme post-traumatique : il s’agit d’individus normaux qui ont vécu des situations d’une violence inouïe et qui en sont restés traumatisés. Les mêmes atrocités perpétrées par certains d’entre eux sont interprétées comme une preuve du traumatisme subi ; même celui qui a commis une violence extrême doit être pris en charge, autant que la victime. Au milieu des années 80, aux Etats-Unis, le traumatisme entre dans l’espace public et devient un terme courant, indépendant de sa définition clinique. N’importe qui peut porter en soi la trace d’un traumatisme et est invité(e) à le manifester et à en prendre conscience.

Les chapitres suivants présentent une ethnographie du traumatisme en France à travers trois cas exemplaires qui mettent en relief l’ambiguïté des significations du traumatisme, les inégalités dans son application concrète et les modalités par lesquelles celle-ci interagit avec la subjectivité des victimes.

Le premier cas concerne la naissance, avec dix ans de retard par rapport aux Etats-Unis, de la « victimologie psychiatrique » qui, dans une optique de réparation, s’active en soutien aux victimes lors de catastrophes environnementales, des désastres naturels aux explosions de centrales nucléaires, jusqu’aux attentats terroristes. En prémisse, la reconnaissance du droit des victimes à indemnisation, non pas sous le registre de la compassion ou à titre individuel, mais comme « réparation publique et collective […] dans laquelle l’Etat a sa part de responsabilité et qui engage la solidarité nationale » (p. 168). Dans le cas français, la convergence de victimes et de médecins, qui fut si importante aux Etats-Unis, est lente et difficile. La victimologie commence à s’affirmer en marge de la profession, dans la psychiatrie militaire et judiciaire, et s’observe dans les expertises de criminologie où l’attention se déplace de la prédisposition masochiste de la victime (la question pénible du terrain favorisant) à la marque laissée par la violence. Il s’agit d’un changement fondamental pour les femmes concernées dans des cas de viol. L’expertise, qui établit les traces du traumatisme et qui le reconnaît publiquement, commence en outre à être considérée comme un instrument effectif de guérison, car elle interrompt les effets involutifs du traumatisme et permet d’entamer la cicatrisation.

En 2001, cette mutation est devenue naturelle. Lors de l’explosion de l’usine chimique AZL de Toulouse, dix jours après l’attentat des tours jumelles, en dépit des morts, du grand nombre de blessés et des énormes dommages matériels, le premier appel du maire est pour un soutien psychologique à de la population. La reconnaissance du traumatisme, de la part de l’opinion publique, est immédiate ; plus encore, dans une espèce de fièvre communicative, tous s’improvisent professionnels de l’écoute : « Le traumatisme s’affranchit de ses origines médicales et devient le référent d’un classement nouveau des faits, dans lequel chacun, ou presque, peut s’approprier une parcelle de vérité pour la mobiliser en fonction de sa logique propre » (p. 196). Concrètement, pourtant, cette participation s’applique à une ville marquée par des inégalités sociales : les malades d’un hôpital psychiatrique voisin de l’usine et les ouvriers eux-mêmes s’avèrent être les plus touchés, mais aussi les moins indemnisés. Dans ce cas aussi, les assurances jouent un rôle important : la solution collective d’indemnisation adoptée renforce la sensibilité au traumatisme comme un fait en tant que tel, mais étouffe la subjectivité ou les épreuves individuelles. Entrés dans une négociation dans le cadre du droit du travail, les travailleurs de l’AZL obtiennent un dédommagement lié à leurs contrats, mais demeurent exclus des bénéfices collectifs.

Le second cas a trait à l’émergence d’une psychiatrie humanitaire dans les zones frappées par des catastrophes ou des conflits. L’intervention médicale humanitaire de type traditionnel voyait l’arrivée immédiate des « urgentistes » : chirurgiens, anesthésistes, techniciens de la réanimation ; les psychologues arrivaient parmi les derniers, une fois passée l’urgence et le danger. Dans les interventions les plus récentes, au contraire, les psychologues sont présents, en tant qu’observateurs, témoins et thérapeutes, dans le déroulement des événements.

Une analyse particulière concerne la Palestine, « la mission la plus emblématique, sinon la plus exemplaire, de la psychiatrie humanitaire » (p. 279) et, par excellence, un lieu de travail sur le traumatisme et le témoignage. La présence des psychiatres, lors de l’éclatement de la seconde intifada, est naturelle : les Palestiniens semblent désormais auto-suffisants du point de vue médical, mais le niveau de frustration et de désespoir est très élevé. Les techniques psychologiques adoptées sont celles relatives au traumatisme, l’animation de « groupes de parole » et la verbalisation des traumatismes, mais l’activité principale, l’une des rares possibles, est celle du témoignage. L’impératif de témoigner de manière efficace, mais dans un contexte dans lequel de nombreux sujets externes sont présents et rivalisent pour avoir une visibilité, incite à réduire une réalité complexe à un « pur élan affectif », lequel traduit des histoires diverses en une même souffrance, forçant même dans la simplification le cas clinique. L’équivalence des victimes, qui est de règle dans l’intervention humanitaire, devient dans le cas de la Palestine problématique, au regard de la disproportion entre les deux parties. Un dernier risque de cette approche est, comme nous l’avons vu, l’effacement de la subjectivité dans une situation où les victimes se sentent surtout des héros. Une image du caractère inséparable de ces deux aspects, sur lequel le livre insiste, est celle d’enfants palestiniens qui, durant la journée, combattent les blindés israéliens en jetant des pierres et qui vivent dans un risque constant avec un courage insensé, mais qui, durant la nuit, réaffirment leur enfance, l’angoisse et le traumatisme de l’existence diurne, en faisant pipi au lit. La présentation de soi comme victimes et la multiplication du regard de compassion des autres ont des effets retour, différents pour chacun, sur les personnes qui vivent la violence, mais qui peuvent aussi utiliser à leurs propres fins cette situation.

Le dernier chapitre montre la naissance et l’évolution de la psycho-traumatologie de l’exil, en tant qu’évolution de l’assistance psychiatrique aux immigrés. Avec les années 80, alors que l’immigration liée au travail est réduite au minimum, le nombre et la variété des provenances et des histoires des demandeurs d’asile s’accroissent ; dans l’activité des associations d’aide aux immigrés, surgit le problème d’une intervention particulière pour ceux qui ont été soumis à la torture ou victimes de la violence. La spécialisation va de pair avec une mutation des associations : le volontariat cède le pas au professionnalisme et les contributions publiques sont devenues la principale forme de financement, en sorte qu’au plan financier et fonctionnel, les associations ont acquis un rôle quasi institutionnel. Entre-temps, les politiques publiques restrictives sur les nouvelles entrées (en moyenne, 15 % seulement des demandes sont acceptées) recourent à une sélection sévère et le travail des instances d’évaluation devient plus ardu et embarrassant. Les associations, mises sous pression par les avocats, les demandeurs d’asile et les tribunaux eux-mêmes pour produire des attestations, se retrouvent devoir ajouter à la tâche de protection et à celle, originelle, de militants, celle, nouvelle, d’évaluateurs.

A partir de 2000, les expertises commencent à citer le stress post-traumatique : « le traumatisme est entré dans la preuve de véridiction de l’asile » (p. 328). Il ne s’agit plus tant de vérifier la congruence des cicatrices avec le récit des persécutions subies, que de reconnaître le stress, puisque l’existence du traumatisme réside dans l’épisode vécu (le stress est la marque du traumatisme), indépendamment du fait d’avoir subi des tortures. En théorie, cela respecte l’objectif originel du droit d’asile : prévenir les persécutions, au lieu de « primer » les cicatrices. En outre, il retient les caractères de la violence contemporaine, le plus souvent psychologique ou qui ne laisse que des marques temporaires sur le corps, comme dans le cas des viols. L’utilisation du stress post-traumatique fait néanmoins écran entre d’une part l’événement et son contexte, et d’autre part le sujet et le sens qu’il donne à cette situation (p. 412). Comme dans le cas de l’intervention en Palestine, ce ne sont pas les victimes qui parlent d’elles-mêmes, mais des experts qui parlent pour eux, en les dépersonnalisant et en les arrachant à leur histoire. De plus, concrètement, la nécessité d’une expertise confirmant les affirmations du demandeur d’asile a un effet négatif au plan thérapeutique, car elle jette un discrédit sur sa bonne foi. De par sa nature, en outre, le stress post-traumatique ne permet de traiter que les personnes qui ne souffraient pas déjà de problèmes psychiques et aboutit ainsi à négliger les plus faibles. Or les victimes ne sont pas des objets passifs, elles peuvent réaffirmer leur subjectivité propre et utiliser de manière opportune, comme un instrument de résistance, le traumatisme. Dans ce cas, néanmoins, elles sortent de la relation de soin. Certains demandeurs d’asile, par exemple, une fois obtenu leur attestation, qui de toute manière garantit un permis de séjour temporaire, abandonnent ou n’entament même pas la thérapie.

Il est difficile, en particulier pour le lecteur non spécialiste, de s’affranchir d’une posture d’évaluation et de ne pas hésiter dans son approche pour ou contre le traumatisme (et du stress post-traumatique, qui en est l’expression nosographique concrète), au fur et à mesure que l’on avance dans les argumentaires et les exemples. Là n’est pas le but de l’ouvrage, mais plutôt de remettre le traumatisme sur pied, à savoir dans ses déterminations historiques et ses effets concrets, y compris les ruses et les ré-appropriations qu’en font les victimes. Le traumatisme « n’est ni une métaphysique, ni une construction sociale », mais le résultat de conflits, de contraintes et d’actes de liberté, et comporte un ensemble de procédures qui s’appliquent à des situations concrètes, déjà stratifiées par des rapports de pouvoir et qui seront ultérieurement modifiées par les procédures du traumatisme. Cette généalogie des conflits ne suffit pas à en expliquer les effets ; il existe un sentiment collectif de ce qui est juste, l’économie morale, qui parfois l’anticipe et le guide, parfois le suit. Ce n’est pas un hasard si, comme on le lit en plusieurs endroits, l’efficacité du traumatisme est indépendante de la reconnaissance clinique d’un stress post-traumatique, étant donné que son langage exprime l’angoisse de notre époque. La sollicitude envers la victime parle donc de nous, dépend de notre capacité d’identification, de partager un univers psychique commun. Ce n’est pas un hasard si la médecine humanitaire, quel que soit son engagement, a échoué en Afrique (p. 272-273), car « le traumatisme choisit ses victimes » parmi lesquelles nous pouvons nous identifier, l’Afrique demeurant le lieu de l’altérité. Pour les mêmes motifs, dans le désastre de Toulouse, le manteau du traumatisme laisse au dehors les malades de l’hôpital psychiatrique, invisibles et irreprésentables, ainsi que les ouvriers en lutte.

Les conclusions renvoient tous les cas analysés à une perspective morale, laquelle intègre l’ouvrage dans une recherche que Fassin coordonne depuis plusieurs années, sur les modalités par lesquelles des configurations diverses et successives des droits de l’homme (vues de l’extérieur, de ce qui est considéré comme intolérable) produisent une subjectivité (2). Il s’agit d’un livre qui est véritablement au carrefour de plusieurs disciplines : la sociologie, la psychiatrie, l’histoire, l’anthropologie, la philosophie et, peut-être surtout, l’éthique ; vu l’objet et surtout l’angle d’attaque choisi, il eût été difficile d’agir autrement. L’on y découvre plusieurs pistes stimulantes, de la méthodologique au rapport entre construction et réalité en médecine, à celle, non thématisée mais toujours sous-jacente, des mutations de l’Etat-providence, chacune d’elles pouvant servir de fil conducteur pour une relecture ; en témoigne la diversité des recensions établies par divers spécialistes tels que des psychiatres, des historiens et des anthropologues. La clé morale et l’engagement militant sur l’actualité me semble la plus fidèle.             

Notes

1. Didier Fassin, « Les économies morales revisitées », in Annales HSS, 6, 2009, p. 1237-66. Pour Thompson (« The Moral Economy of the English Crowd in the Eighteenth Century », in Past and Present, 1, 1971, p. 76-136), il s’agissait d’introduire l’anthropologie dans l’histoire, « en attribuant au ‘pauvre’ les mêmes compétences sociales reconnues au ‘primitif’, la capacité de produire normes, droits et obligations » (p. 1242). In L’empire du traumatisme, voir p. 407 et suiv.
2. Par exemple, Didier Fassin et Patrice Bourdelais, Les constructions de l’intolérable. Etudes d’anthropologie et d’histoire sur les frontières de l’espace moral, Paris : La Découverte, 2005, qui contient aussi une étude de Richard Rechtman (« Du traumatisme à la victime. Une construction psychiatrique de l’intolérable »). Le projet « Morals. A Research Project in Social Sciences – Economies morales contemporaines », conduit en parallèle par l’Ecole des Hautes Etudes de Paris et l’Institute for Advanced Studies de Princeton, va aussi dans ce sens.

[Serenella Pegna enseigne les sciences politiques et sociales à l’université de Pise.]

Traduction de l’italien : © Georges Festa – 02.2013.
Avec l'aimable autorisation de Bruna Bianchi, rédactrice en chef de Deportate, esuli, profughe (université Ca' Foscari, Venise).