samedi 16 février 2013

Henri Michaux's Disintegrating Selves / Henri Michaux : identités en désintégration



Henri Michaux : identités en désintégration
 
par John Yau
 
Hyperallergic (New York), 10.02.2013

 

La petite sélection de peintures et de dessins actuellement exposés à la galerie Edward Thorp fait office d’introduction à Henri Michaux (1899-1984), un des artistes et des écrivains les plus originaux du 20ème siécle. Il est des écrivains qui créent de l’art – l’on songe à Cummings, D.H. Lawrence et Henry Miller – mais aucun d’eux n’a réalisé ce que Michaux a pu accomplir dans ses œuvres de taille modeste à l’encre de Chine, à l’aquarelle, à l’huile et à l’acrylique. Il est de même des artistes qui ont merveilleusement et brillamment écrit – Marsden Hartley et Ann Truitt – mais aucun d’eux n’a travaillé dans des formes aussi diverses que Michaux, qui a écrit de la poésie, des poèmes en prose, des récits de voyage, de la critique d’art et des essais inclassables.

Comme Michaux le précise dans son poème-autobiographie, en partie fiable, Quelques renseignements sur cinquante-neuf années d'existence, il « commence à dessiner autrement que de loin en loin » en 1937. A cette époque, presque quadragénaire et déjà un écrivain reconnu, Michaux commence aussi à exposer ses peintures et ses œuvres sur papier – dévoilant publiquement une pratique qu’il débuta en 1925, après avoir vu les œuvres de Paul Klee, Max Ernst et Giorgio de Chirico, lors d’une exposition surréaliste. A l’instar de ses écrits, son art a peu en commun avec les courants dominants du surréalisme.

Et, comme si deux Michaux totalement distincts ne suffisaient pas, il expérimente en 1954 la mescaline, aboutissant à un ouvrage marquant, Misérable miracle, et continuera d’écrire d’autres livres sur le thème des hallucinations. Il existe ainsi au moins trois Michaux, qui tous réussissent à nous échapper. John Ashbery le définit comme « la substance la plus sensible jamais découverte pour enregistrer l’angoisse fluctuante de l’existence jour après jour, minute après minute. »

Michaux n’est rien moins qu’une île faite sienne, achevée, avec une multitude de formes de vie, de flore et de faune. Dans ses poèmes en prose, nous faisons la rencontre du survivant, « Plume, » qui est (et n’est pas) l’alter ego de Michaux.

Plume ne saurait affirmer être traité avec trop de considération, lorsqu’il voyage.

Les uns le piétinent sans un mot d’avertissement, d’autres s’essuient tout bonnement les mains sur son veston. Il finit par s’y accoutumer. Il préférerait voyager en toute discrétion. Tant qu’il le peut, c’est ce qu’il fera.

Nous rencontrons aussi des créatures telles que le « Géant Barabo » et un « monstre dans l’escalier. » Ses univers sont peuplés d’êtres différents – les Hacs, les Emanglons et les Cordobes.

« Les Murnes : prétentieux, goborets, gobasses, ocrabottes, renommés pour leur bêtise repue et parfaitement étanche, comme les Agres et les Cordobes pour leur jalousie, les Orbus pour leur lenteur, les Ridieuses et les Ribobelles pour leur peu de vertu, les Arpèdres pour leur dureté, les Tacodions pour leur économie, les Églanbes pour leur talent musical. » (1)

L’influence de Michaux est immense et largement incomprise. Nul ne fait mention de Michaux, lorsqu’il écrit sur Ben Marcus, par exemple, et pourtant les précédents sont évidents.

Dans son œuvre, Michaux voyage, comme il l’écrit à propos de Plume, « discrètement. » Il détestait être photographié car cela avait peu à voir avec son œuvre. Tant dans son écriture que dans son art, il ne croyait pas que la quantité valût mieux. Parallèlement, il n’est pas devenu un miniaturiste et n’a pas adopté une posture excentrique évidente, fût-elle séduisante, qui lui eût valu un public fidèle. Ce genre de bassesses étaient au-dessous de lui. Pour toutes sortes de raisons – allant de celles d’ordre esthétique et personnel à celles d’ordre éthique et moral – Michaux n’avait besoin ni de beaucoup d’espace, ni de matériaux onéreux pour réaliser son œuvre. Du papier, une plume et de l’encre suffisaient. Dans un monde de plus en plus obsédé par l’excès et le brillant – qui ne sont rien de plus que l’exhibitionnisme du gaspillage et illustrent à quel point la gabegie peut s’afficher avec goût en l’espace d’une journée – l’art de Michaux est radical. D’autant plus qu’il ne s’aligne pas sur les postures radicales convenues.

17 œuvres figurent dans cette exposition, la plus ancienne datant de 1946 et la plus récente de 1982, peu de temps avant sa mort. Chacune d’elles requiert une lente étude, suscitant une réaction méditative. En réunissant des œuvres qui précèdent et suivent son premier recours à la mescaline, mettant au jour les affres de l’infini et la submersion du moi, l’exposition témoigne à la fois des mutations et des continuités à l’œuvre dans l’art de Michaux. Il n’était pas homme – pour être clair – à prendre des drogues à titre récréatif. Il est peu probable qu’il en ait pris guère plus que de rares fois dans sa vie. Dans chaque cas, cela aboutit à une œuvre, tant dans en écriture qu’en art.   

Dans l’art de Michaux, nous avons tendance à voir de l’encre qui saigne sur le papier, des formes planant entre émergence et disparition. Ces formes évoquent des têtes, des mains et des corps – figuratives sans jamais se fixer. Comme autant de fantômes subissant une désintégration, existant quelque part entre l’amibe et l’humain. Les formes de Michaux sont calmement dérangeantes, comme si elles évoquaient un état de perte et d’abandon inévitables. A la fois humaines et sous-humaines, la mémoire d’une méduse. L’on songe à ces lignes de Michaux :

« Lentement les formes de la population de l’Au-delà arrivent. On dirait une dérive. La prochaine mort les a mises en route. » (2)

Dans l’art de Michaux, rien n’est fixé ; tout est actif, même si le mouvement est sous-atomique et largement invisible. Il accepte l’invisibilité de l’angoisse sans détourner son regard. Il écrit directement sur les bas-fonds du comportement humain.

« Depuis une éternité, les Nonais sont les esclaves des Oliabaires. » (3)

Dès que Michaux prend de la mescaline, composer tous azimuts devient une possibilité. Il ne s’agit pas là d’un sentiment de survol total à la Greenberg (4), un modèle non répété dans lequel il n’est rien sur quoi on ne puisse se centrer. Dans une œuvre sur papier, sans titre, datée de 1959, de petites formes figuratives noires sont densément éparpillées à travers une feuille de papier aux lignes horizontales. Chaque forme est en même temps distincte et sur le point d’être absorbée dans un champ de signes apparemment abstraits. La tension entre le singulier et le multiple est constante. La perte de contrôle et d’identité (qui sont, pour commencer, des fictions) est enregistrée dans le matériau même, l’encre noire est absorbée dans le papier, que l’artiste sait entamer un processus de désintégration. Michaux est habité par l’infini :

« Sous le plafond bas de ma petite chambre est ma nuit, gouffre profond. » (5)    

NdT

1. Henri Michaux, Ailleurs, Paris : Gallimard, 1948.
2. Henri Michaux, Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions, Paris : Gallimard, 1981.
3. Henri Michaux, Ailleurs, ‘Voyage en Grande Carabagne. Au Pays de la magie. Ici, Poddema.’ Paris : Gallimard, 1967.
4. Sur Clement Greenberg (1909-1994), critique d’art américain, voir l’essai de Thierry de Duve (Paris : Dis Voir, 1996).
5. Henri Michaux, La nuit remue, Paris : Gallimard, 1987, p. 14.

Note de John Yau : Les traductions [anglaises] que j’ai utilisées sont extraites de Darkness Moves : An Henri Michaux Anthology, 1927-1984 : Selected, translated, and presented by David Ball [Presses de l’université de Californie, 1994]. Si vous n’avez pas lu Michaux, c’est là un passeport essentiel, le lieu par où commencer. Les traductions de Ball sont parmi les meilleures.

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Source : http://hyperallergic.com/64883/henri-michauxs-disintegrating-selves/
Illustration : http://www.ac-grenoble.fr/artsvisuels26/taches_figuration/tache_au_bestiaire.htm
Traduction : © Georges Festa – 02.2013.
 

L’exposition "Henri Michaux : Selected Works" 
continue à la galerie Edward Thorp 
(210 Eleventh Avenue, Sixth Floor, Chelsea, Manhattan) 
jusqu’au 02 mars 2013