mardi 19 février 2013

Nancy Spero - From Victimage to Liberation : Works from the 1980s & 1990s / Du victimage à la libération : oeuvres des années 1980 et 1990

© Gallimard – Centre Pompidou, 2010


Missives de l’enfer : la beauté cruelle de Nancy Spero
 
par Thomas Micchelli
 
Hyperallergic (New York), 02.02.2013


Nancy Spero est décédée en 2009 à l’âge de 83 ans. L’exposition en cours de ses collages faits main, allant des années 1980 à 1990, intitulée « From Victimage to Liberation » [Du victimage à la libération], à la Galerie Lelong, à Chelsea, constitue la première du genre, à New York, à s’intéresser à son œuvre depuis sa disparition.

L’installation est, en un mot, éblouissante – aussi dépouillée et prodigue en lumière que la production en tant que telle. Les collages, avec leur interaction rythmée d’images qui se répètent, miroitent à travers des étendues de papier, à l’aide de touches de couleur semblables à des joyaux, lorsqu’ils n’explosent pas dans des éclairs d’intensité graphique.

Le fait qu’ils puissent être matériellement aussi superbes en dépit de leur propos souvent déchirant constitue l’un des paradoxes qui inscrivent l’œuvre de Spero dans l’époque pour laquelle ils furent réalisés et qui les rend inestimables pour la nôtre.

D’autres artistes, qui ont exploré le recours intrusif à la force, comme Léon Golub, le compagnon de Spero, ou Jenny Holzer dans ses Redaction Paintings, ont souvent exprimé leur sincérité en troquant la séduction visuelle contre un ascétisme fonctionnel.   

Les sérigraphies de communiqués gouvernementaux censurés sur les guerres en Irak et en Afghanistan, réalisées par Holzer, juxtaposent leurs surfaces ternes, quasi antiseptiques, avec leur contenu glacial. Les tableaux de soldats américains au Vietnam et de mercenaires sans scrupules en Amérique Centrale, par Golub, aussi forts et immenses soient-ils, sont délibérément éraflés et secs, comme si un maniement plus sensuel de la peinture pouvait saper l’efficacité de l’image.

Dans la petite salle voisine de l’entrée de la Galerie Lelong, figurent cinq collages que Spero réalisa entre 1981 et 1994. Leur format diffère des autres œuvres de l’exposition – ils sont plus conventionnellement rectangulaires que semblables à des rouleaux – chacun d’eux est d’une admirable austérité, leurs éléments interagissant telles des formes constructivistes contre leurs fonds azur ou brun.

Quatre d’entre eux portent le nom de pays, leurs titres apposés sur leurs surfaces : « South Africa » (1981) ; « Argentina » (1981) ; « Nicaragua » (1986) ; « El Salvador » (1986). Le dernier s’intitule « Death Figure/Gestapo » (1994).

Les deux premières œuvres, assemblées sur du papier marron, représentent des feuilles déchirées, dactylographiés, narrant la victimisation des femmes dans leurs pays respectifs. Les trois autres présentent des négatifs en blanc avec des éclaboussures de couleur imprimées sur un fond bleu sombre.   

Les événements qui enflammèrent ces œuvres remontent maintenant à une trentaine d’années. Ce qui reste de leur contenu est plus un souvenir qu’une mission, les noms apposés sur leurs surfaces faisant plus fonction de points sur une carte de souffrance universelle que de dates pour des missives envoyées des zones les plus névralgiques de l’enfer.

Le mot « victimage » [victimage], précise Mary Sabbatino, la commissaire de l’exposition, dans sa préface au catalogue compact, mais conçu avec élégance, fut forgé par Spero « pour décrire la victime passant de l’état de victime à protagoniste. »

Il est un autre terme pour cela, martyre, à ceci près qu’un martyr a le choix de l’apostasie ou de la mort, alors qu’une victime n’a pas le choix. « Victimage » est une façon de commémorer ceux qui ont été balayés par les forces industrialisées de guerre et de génocide, et à qui fut nié le pouvoir de dire comment leurs existences prirent fin. 

La production des années 1980 nous met en présence d’un état stoïque de désolation. Il n’est pas de rédemption pour les victimes, ni de morale que l’on puisse glaner de leur perte. Leur vie après la mort s’inscrit dans la beauté formelle et la résonance émotionnelle des œuvres d’art qui les commémorent.

La plupart des collages datant des années 1990, exposés à la Galerie Lelong, laissent des représentations crues de la souffrance, au bénéfice d’un mélange hétérodoxe de motifs aborigènes, égyptiens et médiévaux, parallèlement à des références à l’art moderne et à la culture pop. Cette production n’est pas moins superbe que les pièces implicitement politiques – « The Underworld » [Le Monde souterrain] (1997) est véritablement stupéfiant – mais elle semble plus lointaine, une citation de signifiants plus que la cristallisation d’une expérience vécue.

De tels motifs sont repérables dans la production antérieure de Spero, dont son monumental « Codex Artaud » (1971-1972), mais ils sont compensés par des textes politiques ou une imagerie contemporaine, si bien que l’impact est beaucoup plus éprouvant et rugueux.

L’addition d’archétypes durant les années 1990 est surtout manifeste dans les collages où l’on entraperçoit Macha Bruskina, une jeune héroïne de la Résistance juive, lors de son exécution par les nazis en 1941.

Ces œuvres – « Invocation » (1995) et « Masha Bruskina/Vulture Goddess » [Macha Bruskina/Déesse vautour »] (1996) – sont là pour rappeler que le mythe a évolué en compte rendu de la cruauté aveugle, lovée dans le miracle de la création. Dans son œuvre la plus incisive, Spero fait appel aux deux, pour ensuite effacer la frontière qui les sépare.        

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Traduction : © Georges Festa – 02.2013.

Exposition Nancy Spero : From Victimage to Liberation : Works from the 1980s & 1990s
Galerie Lelong
528 West Street, Chelsea, Manhattan
(02.01 – 16.02.2013)