samedi 2 février 2013

Small Acts of Resistance / Petites actions de résistance : John Jackson - Interview

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La révolution via de petites actions de résistance

Entretien avec John Jackson

HQ Interviews, 24.07.2012

 
J’ai rencontré John Jackson, il y a quelques années, alors que je travaillais sur une campagne de défense des droits de l’homme. J’ai toujours adoré les débats stimulants que nous avons eu en matière de stratégie, roulant souvent sur la manière d’amener des responsables clé à se préoccuper des droits de l’homme. Cet entretien est un débat approfondi avec John concernant les gens qui recourent à des actions créatives pour provoquer un changement social, avec quelques exemples marquants, dans la vie réelle, extraits de son nouveau livre Small Acts of Resistance [Petites actions de résistance].


- HQ : J’ai voulu centrer cet entretien sur tes observations touchant à ce qui est efficace pour amener l’opinion à s’engager, sinon dans la « révolution », un grand mot, mais pour changer la société en se basant sur ce que tu as appris en écrivant ton livre Small Acts of Resistance. Si tu pouvais commencer en te présentant, ce serait super.
- John Jackson : Je m’appelle John Jackson, le gars à l’accent britannique (humour). J’ai longtemps milité, surtout pour les droits de l’homme. J’ai étudié la politique, alors qu’il y avait encore le Mur de Berlin et la Guerre froide. Dans les années 1980, j’ai commencé à m’intéresser aux questions des droits de l’homme et du développement. Une des premières choses sur lesquelles je me suis fait les dents dans le militantisme fut le Cambodge, auquel je me suis intéressé, après avoir vu le film The Killing Fields (1) et grâce au travail de journaliste de John Pilger (2).
Je voulais soutenir les Cambodgiens, premièrement pour surmonter l’isolement qui leur était imposé par l’Europe et l’Amérique et deuxièmement, pour trouver un moyen de leur venir en aide en Grande-Bretagne. Comme il n’existait aucune association pour ce faire, j’ai décidé d’en créer une. En travaillant sur le Cambodge, j’ai appris des compétences que j’ai ensuite mises en oeuvre en travaillant sur les questions liées à la Birmanie, les campagnes anti-mines terrestres, et les questions du commerce équitable et de justice économique.

- HQ : quand tu travaillais sur ces diverses campagnes, tu prenais des notes dans ta tête, genre : « Mais cette stratégie fonctionne, elle fonctionne ! » ? Ton expérience dans le domaine a-t-elle inspiré la rédaction de Small Acts of Resistance ?
- John Jackson : Mon activité de militant consistait en grande partie à réunir des récits et des images provenant de différents pays sur les questions de droits de l’homme et de développement, susceptibles d’être utilisés au Royaume-Uni pour une défense d’ordre politique… Quand je rassemblais ces récits, j’entendais parler d’autres histoires que je n’étais pas chargé de recueillir, mais que je trouvais fascinantes. Des histoires qui ne seraient jamais utilisées par les organisations humanitaires pour lesquelles je travaillais et sur lesquelles peu de journalistes et d’historiens se hasardaient à écrire. Il s’agissait d’histoires où les gens recouraient à des actions créatives pour relever le moral des populations autour d’eux, même si cela n’a jamais conduit à une victoire majeure, et qui les aidaient à supporter de sombres périodes dans leur histoire. Voilà comment l’idée de Small Acts of Resistance est née. Je voulais partager des récits qui sont souvent négligés. Ils sont connus au plan local, mais pas à travers le monde. Je savais que des actions similaires avaient lieu dans d’autres pays en conflit, dirigés par une dictature autocrate ou vivant sous des lois injustes dans une démocratie. J’ai co-écris Small Acts of Resistance avec Steve Crawshaw. Une mine d’or pour le genre d’histoires que tu découvres dans le livre.

- HQ : Peux-tu faire partager ta théorie à savoir, plus précisément, qu’aucune balle en argent n’amène une société à changer, mais plutôt des milliers de piqûres de moustiques – je ne suis pas sûre de l’analogie que tu ferais – mais, en résumé, ta théorie des nombreux petits actes de résistance ?
- John Jackson : Oui. Il faut de multiples, une multitude de petites actions de résistance pour finalement renverser un système ou modifier une loi injuste. Ces multiples actes de résistance doivent aussi s’intégrer dans le cadre d’une stratégie plus vaste.

- HQ : Une chose dont nous avons beaucoup discuté, le fait que ces actions doivent être pertinentes au plan culturel ? Pourrais-tu développer ?
- John Jackson : En fait, tu dois faire appel à l’imagination des gens. Tu dois te brancher sur l’esprit du temps [zeitgeist] et entrer en résonance avec l’opinion. Une des choses clé qu’opère la résistance efficace est de saisir la force d’un problème clé. Je parle du pouvoir du problème clé, qui paraît très simple, mais qui en fait compte plusieurs strates.
Un des objectifs les plus importants de tout gouvernement ou régime totalitaire est de faire en sorte que les gens se sentent séparés et isolés, car de cette manière ils ne constituent aucune menace. Mettre en question l’autorité, que ce soit au moyen des graffiti, de la performance artistique, d’arborer telle ou telle couleur particulière – dans un espace public ; c’est briser l’isolement. En reprenant l’espace public, tu amènes immédiatement les gens à repenser leur situation, réaliser qu’ils ne sont pas seuls à être mécontents ; tu romps ainsi l’isolement. Et lorsque tu romps l’isolement, les gens peuvent commencer à agir ensemble. Voilà pourquoi de petites actions de résistance font naître la confiance parmi les gens pour se regrouper en vue de susciter des actions de plus en plus larges de résistance, pouvant éventuellement ébranler les piliers qui soutiennent l’édifice d’un pouvoir autoritaire.

- HQ : Peux-tu donner des exemples dans la vie réelle illustrant ces théories ?
- John Jackson : Deux de mes préférés viennent de Pologne. Durant la période communiste en Pologne dans les années 1980, tu as l’émergence de Solidarnosc – un mouvement social et politique à grande échelle. Le régime était très brutal et pouvait frapper et arrêter les dissidents. Si bien que le mouvement Solidarnosc dut trouver les moyens de lui résister, mais en le faisant de telle sorte que cela n’entraînât pas d’arrestations. Une des choses qu’ils voulaient faire était de boycotter les informations véhiculées par l’Etat, car infestées par la propagande. Le problème est que si tu boycottes les informations relayées par l’Etat, personne ne sait que tu boycottes, puisque tu es chez toi. Qui sait que tu as éteint ta télévision ? Ce n’était donc pas un boycott très efficace.
Sauf pour une petite ville nommée Swidnik (3). A 7 heures du soir, au moment des infos, tous les habitants partaient se balader. Il était donc clair que les gens ne regardaient pas les informations, mais ce n’était pas assez. Beaucoup se mirent alors à déposer leurs télévisions à leurs fenêtres, certains plaçant même leurs postes dans des poussettes ou des brouettes et emmenant en balade leurs télévisions. Il devint très clair qu’ils ne regardaient pas les actualités. Et cette idée s’emballa, lorsque d’autres villes la copièrent.

- HQ : Ce que j’adore dans cette histoire, c’est qu’elle s’est passée avant qu’internet n’existe, avant Twitter, Facebook et les autres médias sociaux.
- John Jackson : Oui, ça fonctionnait par le bouche à oreille. De nos jours, les gens parlent du rôle central des médias sociaux (dans les révolutions), mais en Pologne, en dix mois seulement, le mouvement Solidarnosc atteignit près de dix millions de membres. Il s’agissait d’un mouvement social exponentiel en termes de nombre de personnes, lesquelles le rejoignaient sans utiliser des médias sociaux. Ils recouraient à de multiples stratégies créatives de toutes sortes pour saper les autorités, entamer leur pouvoir jusqu’à ce que le régime comprît que sa fin était venue. Naturellement, un simple boycott des actualités ne renversera pas le régime, mais si vous ajoutez le fait que les boycotts, les grèves, l’agitprop et tous les autres instruments existant dans cette boîte à outils incroyablement vaste qu’est la désobéissance civile, cela érode et brise les fondements du régime. Et finalement le régime doit évoluer vers la démocratie.

- HQ : Une des choses que tu soulignes dans Small Acts of Resistance et dont j’ai entendu d’autres gens se faire l’écho, c’est que l’humour est l’une des armes les plus puissantes contre les régimes totalitaires. Puisque le fait d’instiller la peur dans les masses constitue la stratégie première des régimes totalitaires, l’humour est le doigt d’honneur suprême adressé au régime, car il montre que les gens n’ont pas peur. Pourrais-tu nous faire partager ton point de vue là-dessus ?
- John Jackson : Les régimes ne savent pas quoi faire de l’humour. L’humour perce leur sentiment boursouflé d’être important et il n’est pas facile d’arrêter l’humour. Partout où existe une possibilité de ridiculiser et d’humilier un régime, tout en minimisant la possibilité d’être arrêté, tu écornes en fait la prétention du pouvoir. Une des choses dont a besoin un régime est que les gens doivent adhérer à l’idée qu’ils ont le pouvoir, qu’ils sont légitimes. L’humour est un moyen efficace de saper ces idées.

- HQ : Pourrais-tu développer le concept d’humour comme action de résistance ?
- John Jackson : En fait, l’humour te donne aussi du courage. Quand tu commences à voir l’absurdité d’un régime, tu le fais savoir, ce qui commence à diminuer ta peur. J’ai parlé à des militants qui ont vécu sous un pouvoir autoritaire et ils m’expliquaient comment l’humour était vital pour les aider à se délivrer de la crainte. Quand les gens cessent d’avoir peur de toi, alors tu sais que ton temps est limité.

- HQ : Peux-tu donner un autre exemple du pouvoir de l’humour ?
- John Jackson : Les Polonais sont brillantissimes, car ils sont capables de recourir à l’absurde au point de rendre le régime ridicule, lorsqu’il intervient, et incompétent dans le cas contraire. Par exemple, le fait de feindre la loyauté envers le régime communiste. Ils pouvaient organiser des manifestations en soutien à la police secrète, disant que celle-ci travaillait trop dur et qu’elle devait bénéficier de la semaine de 35 heures.
Si le régime les arrêtait, on admettait alors que les gens ne soutenaient pas véritablement le système. Et s’il ne les arrêtait pas, le régime paraissait impuissant. C’est ce que les militants nomment une action dilemme, où le régime perd, quoi qu’il fasse.

- HQ : Autre thème majeur dans Small Acts of Resistance, le fait qu’il n’est pas nécessaire d’en faire des tonnes, entre autres actions majeures visant à unifier les gens, que beaucoup de petites actions peuvent être réalisées de manière pacifique et efficace. J’adore la station de radio et ses éclairages synchronisés. Tu peux en parler ?
- John Jackson : Sous le régime communiste en Pologne, le mouvement Solidarnosc voulait évaluer l’importance du soutien dont il bénéficiait. Radio Solidarnosc était une station de radio illégale, clandestine, qui diffusait chaque soir. Ils devaient changer souvent de fréquence, car le régime pouvait découvrir l’endroit d’où ils émettaient, s’ils conservaient la même fréquence. Ils n’étaient donc jamais certains du nombre de leurs auditeurs. Un soir, en fin d’émission, ils dirent aux gens : « Si vous nous écoutez, allumez et éteignez la lumière. » La personne qui m’a raconté cette histoire est un ancien dissident polonais, Konstanty Gebert. Il m’a dit qu’il arpentait une rue sombre, dans un quartier ouvrier de Varsovie et que, dans sa vision périphérique, il a vu des lumières s’allumer et s’éteindre dans un appartement ; il leva les yeux et vit que tout l’immeuble faisait de même, puis il regarda devant lui et il pouvait voir quinze pâtés de maisons, le long de la rue, s’illuminer et s’éteindre à la manière d’un arbre de Noël. Au début, il ignorait de quoi il s’agissait, puisqu’il n’avait pas entendu l’émission, mais en parlant avec d’autres dissidents, ils lui apprirent ce qui s’était passé – apparemment, toute la ville de Varsovie alluma et éteignit la lumière, ce soir-là. 
Pour lui, c’était l’action parfaite, car c’est souvent les communautés ouvrières qui étaient le plus brutalisées par le régime, bien plus que certains intellectuels placés en état d’arrestation. Ce sont les syndicalistes qui étaient brutalisés et qui vécurent le pire en prison.
Il s’agissait d’une action à laquelle les gens pouvaient participer chez eux ; le régime ne pouvait arrêter personne dans tous ces immeubles. Les gens répondaient à Radio Solidarnosc en disant : « On vous écoute ! On vous soutient ! » Ils montraient du doigt le régime, en lui manifestant ce qu’ils pensaient de lui. C’était une action parfaite – elle brisait la sensation d’isolement. Les gens se sentaient unis.

- HQ : Revenons à notre sujet, à savoir que, même si le monde extérieur peut considérer ces actions comme modestes, elles sont essentielles pour les gens qui les entreprennent, parce qu’elles maintiennent l’espoir vivant en eux. Tu disais qu’on a besoin que ces actions incessantes, même si elles semblent mineures, se produisent…
- John Jackson : Pour te faire avancer. Dès que ces actions ont lieu, elles courent le risque d’être mal interprétées comme étant éphémères et passagères. Or elles sont mises en œuvre et organisées par des gens qui font partie d’un mouvement plus vaste. En se produisant continuellement, ces actions entraînent des gens, les soutiennent dans des périodes difficiles, leur donnent un sentiment d’unité et de force, qui leur permet de faire de toutes les autres choses que les étrangers considèrent comme substantielles ou plus importantes.

- HQ : Tout à fait. Que penses-tu du mouvement Occupy Wall Street ?
- John Jackson : Ils ont été géniaux pour modifier la donne. Le rôle des banques et des gouvernements dans la crise financière et l’inégalité politique et économique croissante était largement oublié jusqu’à l’arrivée d’Occupy. Le mouvement a ramené ces questions au cœur du débat politique. Un exploit incroyable ! Le risque qu’ils courent est que les gens laissent tomber. Ils ont besoin de victoires, de développer leur recrutement au-delà des gens qui sont actuellement engagés et d’avoir des cibles et des objectifs spécifiques. Les gens ne continueront pas à manifester, s’ils ne voient pas de résultats.

- HQ : Que proposes-tu comme exemple ?
- John Jackson : Ils ont besoin de choisir une cible particulière, d’y aller, de parvenir à leur objectif, grâce auquel ils pourront créer la confiance parmi leurs soutiens, tout en élargissant leur base. Ils peuvent alors s’en prendre à des cibles plus importantes. Par exemple, s’ils ont des problèmes avec le système bancaire, choisir un des grandes banques, définir un objectif mesurable, réalisable, que vous voulez voir cette banque changer. Amener tout le monde – associations, société civile, groupes religieux – à s’en prendre à cette banque en particulier, même si les autres banques peuvent sembler tout aussi coupables. Tu t’en prends à l’une d’elles et tu l’obliges à changer. Puis, la suivante, à laquelle tu t’intéresses, capitulera encore plus rapidement. Ainsi, les gens du mouvement constatent que leur participation entraîne un changement, ce qui les enhardit à se lancer dans d’autres actions.

- HQ : La suite, après Small Acts of Resistance ?
- John Jackson : En fait, on aimerait que les gens se procurent le livre sur www.smallactsofresistance.com. On aimerait aussi entendre des histoires de ce genre, anciennes ou actuelles. Les gens peuvent nous contacter sur Facebook (4).
Enfin, on aimerait réaliser un documentaire sur les thèmes du livre. Donc, si un producteur est intéressé…
  
NdT

1. The Killing Fields [La Déchirure], film de Roland Joffé (1984).
2. John Pilger, journaliste, scénariste et réalisateur australien contemporain - http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Pilger
3. Voïvodie de Lublin.
 
[John Jackson est coauteur de Small Acts of Resistance, un recueil d’histoires qui montrent comment le courage, la ténacité et un peu d’ingéniosité peuvent changer le monde. Durant ces vingt dernières années, il a mené plusieurs campagnes internationales en faveur des droits de l’homme et du développement sur toute une série de questions, dont : la Birmanie, le sida, la politique du FMI et de la Banque Mondiale, le commerce international, la dette des pays pauvres, le travail des enfants et les mines terrestres anti-personnel. Il a couvert des récits de survivants lors de conflits en Birmanie, au Cambodge et aux Philippines. Twitter : @johnjackson5].

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