vendredi 1 février 2013

William S. Burroughs : All out of time and into space / Hors du temps, dans l'espace

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En quête de flingues, de signes cachés et de makis dans l’art de William S. Burroughs

par Mark Sheerin

Hyperallergic (New York), 24.12.2012

 
BRIGHTON, R.-U. – Durant la visite, nous sommes conviés à feindre qu’un espace à l’angle du British Museum est devenu ce lieu de l’imaginaire enfiévré de William S. Burroughs, romancier, peintre et acteur de la Beat Generation : « Interzone », dans le roman Le Festin nu. Un plateau de thé à la menthe et de biscuits au sésame est disposé à la fin du spectacle et, lorsque le garçon d’Interzone me demande si j’aime William Burroughs, il ne peut y avoir qu’une seule réponse : oui. William Burroughs ne peut qu’être goûté par tous ceux qui s’occupent de contre-culture, qu’intéressent les hors-la-loi et qu’émoustille l’occultisme.

Or, si Burroughs doit sa légende à ses écrits, durant ses dix dernières années, il dut une respectabilité nouvelle à son art visuel. Il se mit à peindre en 1986 après la mort de Brion Gysin, son ami, artiste et poète. Après New York, Mexico, Tanger, Londres, Paris et l’Amazonie, il partit s’installer au Kansas et l’art s’intégra à sa routine quotidienne. Rebelle impénitent, Burroughs recourait à la peinture en bombe, au collage et aux balles pour distinguer son œuvre de l’histoire dominante de la peinture.

Il est néanmoins quelques activités que l’histoire de l’art ne peut finalement inclure. Aussi cette exposition consacrée à Burroughs constitue-t-elle un retour des moins scandaleux et presque vendable à l’October Gallery, laquelle organisa sa première exposition solo au Royaume-Uni, et sa deuxième seulement à travers le monde. Qui plus est, Burroughs est célébré à titre posthume dans deux expositions de musées en Europe : l’une au début de cette année au ZKM à Karlsruhe, en Allemagne, et une seconde programmée en 2013 au Kunsthalle à Vienne. Février 2013 marque le centenaire de l’écrivain et cette renaissance picturale est là pour confondre tous ceux qui pensaient tenir sous contrôle ce cher vieux Bill.

Quelle sorte d’artiste était donc cet écrivain ? Pour commencer, il ne respectait guère les matériaux, ni le bon goût. La pièce la plus emblématique de cette exposition est peut-être un portrait de Jack l’Eventreur sur une aquarelle d’origine. Or l’artiste a griffonné une caricature démoniaque au stylo marqueur, assaisonnant l’arrière-plan de coups de feu. On pourrait y voir une nouvelle mouture de la propre histoire de Burroughs ; comme chacun sait, il tua sa seconde épouse, Joan Vollmer, sous un jour également cavalier.

Ailleurs, l’écrivain / artiste recourt à la peinture en bombe, transformant ses pistolets en autant de pinceaux. En 1994, il participa à une exposition sans compromis, à deux mains, avec son compère en écriture Hunter S. Thompson, intitulée Two Guys with Guns Making Art [Deux mecs avec des flingues faisant de l’art]. Cette passion non apologétique pour les armes à feu est quelque peu problématique, mais on peut aussi voir dans ce motif un exorcisme. Le moment insensé chez Burroughs de l’homicide est peut-être un cousin rétif de sa performance « Shoot », dans laquelle l’artiste Chris Burden tire sur lui. Les perforations de balles et le mitraillage ont aussi à voir avec les capsules explosives de peinture des Tirs de Niki de Saint-Phalle dans les années 1960, actuellement exposées dans « A Bigger Splash » à la Tate Modern.

Parallèlement aux fusils et à l’étrangeté du meurtrier de masse, Burroughs affiche cependant une grande diversité d’intérêts. Chats, arbres de Noël, champignons, vaisseaux de l’espace, photos de makis et un cliché de Samuel Beckett, tous présentés à l’October Gallery. Pendant ce temps, il est attiré par des nuances métalliques de peinture en bombe ou des tons de jaune, orange et vert, au brillant caustique. De nombreuses œuvres font songer au chaos de l’action painting, et les barbouillages alphabétiques exposés appellent à grands cris une interprétation littéraire. Cette possibilité éphémère de sens est quelque chose qui exerçait une fascination sur Burroughs.

Après avoir réalisé ses peintures, l’artiste, dit-on, les examinait à la loupe, à la recherche de signes cachés. Plus précisément, il était, dit-on, en quête d’ « alliés », et c’est là où Burroughs et la pensée rationnelle doivent séparer leurs chemins. En clair, nous pouvons accorder une chance à un(e) peintre, s’agissant de la portée de son imagination. Mais pour autant que l’on s’y risque, il est difficile de découvrir d’invisibles amis dans quelque tableau de cette exposition. Vous auriez peut-être plus de chance avec un Kandinsky ou un Klee. La facture apparemment négligée de Burroughs, ses titres fantaisistes tels que « Last Rocket Out » [Dernière fusée] et « Disintegrating Spacecraft » [Vaisseau spatial en désintégration], semblent décidément trop désinvoltes.

Burroughs appelle donc à se départir de l’incrédulité. Autre pièce saisissante exposée : « Death by Lethal Injection » [Décès par injection mortelle], où une palette de jaune et de noir, façon guêpe, un sinistre grillage au pochoir, et un amas de petites taches de peinture de la taille d’une aiguille retiennent le regard. Pour le profane, la chose peut être aussi impénétrable que tel ou tel avertissement sur une porte fermée. Les récits de l’écrivain, habituellement difficiles à suivre au fil des pages, ne sont guère plus simples, une fois traduits en peinture.

Or il est des exceptions à ces critiques. Il ne s’agit pas de la pièce la plus attirante au plan visuel, mais une œuvre sans titre, datant de 1988, qui raconte du moins une histoire. Un objet trouvé, peint à la bombe, rouillé, éraflé et explosé. Autrefois pancarte « No Trespassing » [Sens interdit], il relate un récit de transgression, la fin de la propriété privée et une existence hors-la-loi en pleine forêt. Les éléments visuels travaillent ici de concert avec un texte (« Violators will be prosecuted ») [Toute violation fera l’objet de poursuites], et nous pouvons au moins lire ce qui est écrit.

Ailleurs, cependant, l’artiste élabore un collage gnomique, accompagné de photographies de makis. Cette pièce s’intitule « The Prison Scribe », mais il manque une inscription claire. Nous en sommes réduits à fouiller des notes – il s’avère que l’écrivain / artiste se préoccupait d’écologie, en particulier les ravages causés à Madagascar.

Burroughs éco-écrivain pourrait surprendre quelques visiteurs, même si cette information relève d’une exposition du 21ème siècle à l’October Gallery. Les études du catalogue humanisent l’homme, rapportant ses centres d’intérêt à notre époque. Or, à moins de croire dans le potentiel mystique des états altérés, il pourrait falloir plus que quelques photos format 4 x 6 et telle ou telle peinture abstraite pour arrêter les forces qui dévastent notre planète. Il s’agit là d’un domaine où ses écrits produits en masse ont sûrement plus de pouvoir que son art.

Il est tentant de dire qu’en se saisissant du pinceau, un écrivain notoirement chatouilleux aura appris quelque bon tour de ses amis lémuriens. N’en sachant guère plus, l’on pourrait même dire que ses pochoirs de pins argentés furent conçus comme des décorations de Noël (« Black Christmas Tree ») et que son félin rouge écarlate (« Radiant Cat ») fut dessiné pour susciter un déluge de LOL sur forum. Il y a là, de fait, un sens irrésistible de l’humour qui, de concert avec les circonstances mythiques de la création de ces œuvres, rend tout simplement cette exposition accomplie.

Quant à des significations plus profondes, cachées : à moins qu’ils ne s’essaient à déposer quelque chose dans le thé à la menthe, il est bien possible que vous ne les découvriez pas…       
     
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William S. Burroughs : All out of time and into space
October Gallery, 24 Old Gloucester Street, Londres
Jusqu’au 16 février 2013