samedi 9 février 2013

Zareh Tjeknavorian - Enemy of the People : Armenians Look Back at the Stalin Terror / Ennemis du peuple : un regard rétrospectif arménien sur la terreur stalinienne


Association éducative et culturelle Hamaskaïne, New York :

projection du documentaire Enemy of the People de Zareh Tjeknavorian

par Arto Khrimian



NEW YORK – Dimanche 27 janvier, au Pachalian Hall de la cathédrale Saint-Grégoire l’Illuminateur, la section new-yorkaise de l’association éducative et culturelle Hamaskaïne a organisé la projection du film documentaire Enemy of the People : Armenians Look Back at the Stalin Terror [Ennemis du peuple : un regard rétrospectif arménien sur la terreur stalinienne], dirigé et produit par Zareh Tjeknavorian.

Le docteur Ara Capriélian, responsable d’Hamaskaïne à New York, lança le programme par des remarques de bienvenue, lors desquelles il exprima sa gratitude envers le Révérend Mesrob Makissian pour avoir rendu le Pachalian Hall librement accessible à ce genre de manifestations culturelles. Puis il présenta au public Zareh Tjeknavorian.

Tjeknavorian est né à Pargo, Dakota du Nord, mais a grandi dans un environnement international cosmopolite, grâce aux tournées de son père, le compositeur et chef d’orchestre Loris Tjeknavorian, dans plusieurs pays. Dans sa jeunesse, Tjeknavorian vécut à San Francisco, en Iran, à Londres, en Allemagne, à Paris, à New York et en Arménie. Il est licencié en production cinématographique et télévisuelle de la Tisch School of the Arts (Université de New York, 1992).

Enemy of the People, raconté par Eric Bogossian, est le film documentaire le plus connu de Tjeknavorian et décrit l’oppression stalinienne en Arménie. De fait, le National Geographic Magazine le recommande comme l’un des trois films incontournables sur l’Arménie, aux côtés de La Couleur de la grenade, de Serguéi Paradjanov, et Ararat, d’Atom Egoyan.

Tjeknavorian entrelace des films d’archive en noir et blanc avec son tournage originel en couleur d’entretiens et de scènes diverses dans ce documentaire. Le film s’ouvre par une scène de procession lors des funérailles de Staline. Des milliers de gens éplorés font la queue, attendant de lui témoigner leurs derniers hommages. Puis, une citation directe de Staline résume de manière sinistre la mise en perspective historique de sa politique de terreur : « La mort d’un homme est une tragédie. La mort de millions d’hommes n’est que statistiques. »

Durant le règne de Staline, du début des années 1930 à sa mort en 1953, une campagne de terreur s’abattit sur l’URSS ; quelque vingt-cinq millions de personnes furent exécutées ou exilées dans les goulags, ces camps de travaux forcés situés dans des régions reculées de l’Union Soviétique. L’Arménie représenta l’exemple même de la terreur de Staline dans toute l’URSS, où quasiment chaque citoyen était transformé en informateur ou en victime. Les victimes étaient accusées d’être des « ennemis du peuple ». Staline exigeait une conformité supposée au nom du bien de l’Etat, arguant du fait que, puisqu’il représentait l’Etat, être contre lui signifiait être contre la révolution. Staline contraignit donc l’ensemble de la société à devenir complice de son crime.

Durant les entretiens, les survivants des goulags et les enfants des prisonniers qui ont péri relatent leur expérience tragique. Ecouter leurs récits est véritablement déchirant. La vérité est que des travailleurs ordinaires, ainsi que d’innocents intellectuels, furent persécutés et exilés, dont beaucoup disparurent sans laisser de traces. Parallèlement aux tournages d’archives, présentant le travail forcé dans les goulags, le film juxtapose un nouveau tournage qui montre la mise au jour d’ossements humains, extraits d’une obscure fosse commune, située dans une nouvelle zone résidentielle en Arménie. Puis, le film documentaire montre un de ces « glorieux » discours de Staline, où celui-ci promet à une foule qui l’applaudit avec ferveur de protéger le peuple soviétique : « [Je protègerai] la classe ouvrière, les paysans et l’intelligentsia ! » Ces derniers, en particulier l’intelligentsia, sont ceux-là même dont les existences furent anéanties par son oppression paranoïaque.

Bien qu’il s’agisse d’un documentaire, grâce à sa manière de filmer astucieuse et à l’habileté du montage, Tjeknavorian parvient à ajouter une touche dramatique et de suspense à son œuvre. Au moment de la fin, bouleversante, du film, le public s’attend encore à ce que celui-ci dure bien plus que 58 minutes.

Durant la séance de questions-réponses, Tjeknavorian expliqua n’avoir eu d’autre choix que de monter certains de ses plans favoris en dehors du film, pour qu’il puisse être montré sur les chaînes publiques de télévision. « Franchement, j’étais vert, quand j’ai réalisé ce film, » dit-il, car il s’agissait de son premier long métrage, une commande de Louise Simone, de l’UGAB (Union Générale Arménienne de Bienfaisance). « Je procèderai un peu différemment, aujourd’hui, » poursuit-il.

Il est néanmoins satisfait de cet ensemble, qui compte plus de deux cents entretiens et une centaine d’heures de tournage documentaire. Il s’est rendu dans les zones les plus lointaines de l’Union Soviétique, afin de filmer les lieux où les Arméniens furent exilés. Il a aussi interviewé d’anciens responsables du NKVD (la police secrète soviétique). Ses contacts l’ont aidé à retrouver des Arméniens victimes survivants. Ces entretiens sont d’un intérêt historique, étant donné qu’à l’heure actuelle, la plupart des interviewés/témoins sont décédés. Parmi de très nombreux interviews d’importance, l’A. cita celui réalisé avec Elena Boner (Lusik Alikhanian), qui milita pour les droits de l’homme en Union Soviétique et qui fut l’épouse d’Andréï Sakharov, grand physicien et dissident.

Tjeknavorian ajouta : « Cet entretien fut très intéressant, mais je n’ai pas pu l’inclure dans ce film, car il ne correspondait pas au scénario. » 

Tjeknavorian mentionna aussi les tentatives opérées par certains thuriféraires, visant à masquer la vérité sur la terreur stalinienne (qualifiée aussi de Grande Purge) et d’absoudre le dictateur de ses crimes abjects, bien que ce genre d’efforts se révèlent finalement vains à la lumière de la vérité et du verdict des historiens.

Cette déclaration nous donna une autre lueur d’espoir. Quelque dérangés au plan émotionnel qu'ils fussent, des tyrans tels que Talaat Pacha, Hitler et Staline étudièrent avidement l’histoire et prirent la précaution de promouvoir une image admirable d’eux-mêmes durant leur règne. De nos jours, où l’histoire les a identifiés comme les pires scélérats de l’espèce humaine, peut-on espérer que de futurs tyrans du même acabit y réfléchiront à deux fois avant de perpétrer à nouveau une purge ou un génocide ?

En conclusion du programme, le docteur Ara Capriélian invita le Père Mesrob Lakissian à la tribune pour un discours de clôture. Ce dernier exprima sa joie d’avoir vu un film aussi poignant, félicita Zareh Tjeknavorian pour sa réalisation et lui remit une réplique en miniature du monument commémorant le génocide arménien, érigé à Antélias au Liban. Il félicita aussi Ara Capriélian et les autres membres du comité Hamaskaïne pour avoir organisé cet événement important.    

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/020913.pdf
Traduction : © Georges Festa – 02.2013.