jeudi 28 mars 2013

Angela McRobbie - Re-imagining Israel as a diaspora for all / Ré-imaginer Israël comme une diaspora pour tous


© Columbia University Press, 2012

 
Ré-imaginer Israël comme une diaspora pour tous

par Angela McRobbie

Open Democracy, 25.02.2013

 
[Judith Butler suit une voie similaire à celle d’Hannah Arendt dans son récent ouvrage Parting Ways : Jewishness and the Critique of Zionism [A la croisée des chemins : identité juive et critique du sionisme], livrant toute une série de contributions revues et élargies au débat sur la violence de l’Etat israélien et le colonialisme des implantations, afin d’éclairer histoires et mémoires.]

Il arrive souvent avec les ouvrages d’une telle portée philosophique, traitant de questions politiques parmi les plus ardues de notre temps, que leur opportunité même les situe en quelque sorte hors des limites du débat public immédiat.

Ce genre d’ouvrages sont soit sommairement éludés sous prétexte d’être trop incisifs, trop judicieux, trop anti-conformistes, soit jugés tout simplement trop peu réalistes au regard du monde pragmatique de la politique internationale. Bien des années après, cette œuvre étant comme mise en sommeil, gagne un nouveau lectorat des plus admiratif.

Tel fut le cas de la plupart des écrits d’Hannah Arendt, dès les années 1930, lorsqu’elle s’engagea tout d’abord dans le sionisme, jusqu’à son essai des plus controversé sur Eichmann à Jérusalem, publié en 1962, mais aussi quelques années plus tard, lorsqu’elle publia Les Origines du totalitarisme. Judith Butler suit une vois similaire dans son récent essai Parting Ways : Jewishness and the Critique of Zionism. Profondément influencée par la thèse d’Arendt en faveur du pluralisme et du fédéralisme, comme contrepoids à l’Etat nation, à l’aune des périls de l’apatridie et de la dépossession, Butler n’hésite pas toutefois à reconnaître les limites de certaines préférences peu digestes et impénitentes d’Arendt pour des traditions de pensée émanant de la philosophie européenne et pour ce que nous pourrions qualifier de normes culturelles européennes.

Son immersion dans les écrits d’Arendt permet néanmoins à Butler de mettre en circulation intellectuelle tout un ensemble de contributions revues et élargies au débat sur la violence de l’Etat d’Israël et du colonialisme d’implantation. Si ses recommandations sont apparemment improbables, elles sont aussi courageuses, comme celles d’Arendt avant elle, en ce qu’elles exposent l’auteur à des attaques au vitriol, à l’instar de ceux qui reprochaient à cor et à cris à Arendt d’être une ‘Juive ayant la haine de soi’ ou, dans le cas de Butler, de se ranger aux côtés du Hamas.

Un autre courant de pensée, lequel nourrit la critique juive du sionisme chez Butler, dérive d’Edward Saïd. Reprenant la relecture politique de Freud par Saïd, afin de développer une voie possible pour une cohabitation et une coexistence juive et arabe dans la proximité, et se focalisant sur son argumentation quant à l’Arabe présent chez le Juif (comme dans la figure de Moïse) et, avec cela, un sentiment de l’impureté des origines, et le mélange historique des peuples et des religions, Butler tente de conforter diaspora et dissémination comme bases d’une coexistence. A l’opposé d’une patrie ultime comme lieu de retour et de nostalgie nationaliste, Butler se range aux côtés de Saïd pour ré-imaginer Israël comme un lieu où une éthique de la diaspora et de la dispersion pourrait prévaloir et donner essor à une nouvelle politique binationale et fédérale.

En premier lieu, il y a la question de savoir pourquoi Butler prend spécifiquement position en tant que Juive contre le sionisme, à la base de son entreprise. En fait, elle agit sur ce pour quoi elle plaide, considérant l’identité juive comme non identitaire, impure et dispersée. Elle n’écrit pas d’un point de vue profane, cette posture résultant de nombreuses années de fréquentation des synagogues, d’étude du Talmud et de familiarisation à la philosophie durant son enfance et son adolescence. C’est naturellement en tant que philosophe qu’elle a maintenant acquis une réputation internationale. Elle demande toutefois pourquoi ce genre de prise de position juive peut être défendue sans paraître soutenir involontairement l’idée du ‘caractère exceptionnel’ de la situation en Israël, ne concernant que le seul peuple juif, à la lumière de l’histoire atroce de la Shoah.

Son projet est d’écrire en tant que Juive, de manière à inclure les non Juifs, en particulier les Palestiniens, ce qui en retour confirme la thèse d’Arendt selon laquelle nous sommes tous des êtres humains sur la base de ces autres êtres humains avec qui nous partageons la planète. Compte tenu du caractère non choisi de cette condition humaine, nous devons rechercher une cohabitation pacifique, sous peine de vivre des cycles de violence et de destruction. De fait, une conquête n’est jamais juste, car elle nous condamne tous à des années de conflits et d’antagonismes.

Butler sait aussi que son projet d’opposition au sionisme au moyen d’une éthique juive doit être identifiable, susceptible d’être vérifié au sein d’une tradition. C’est là où elle se tourne à maintes reprises vers Walter Benjamin et à sa notion de traduction, qui lui permet d’observer la tradition sur ce qu’elle trace, laquelle prend la forme d’une exigence éthique héritée du passé, subissant nécessairement changement et altération. Résultat, à travers ses réflexions, ce qui est diasporique dans la théologie juive émerge à nouveau pour signifier un sens nouveau, une combinaison avec les non Juifs et une éthique de la cohabitation. Cette notion de tradition qui, selon la pensée de Butler, est restée dans un état à la fois de ‘vestige’ et de ‘résonance’, est néanmoins apte à transmettre la signification nouvelle d’une diaspora pour tous dans une Palestine qui peut lui être restituée, afin qu’il n’y ait plus ce ‘colonialisme pernicieux, se qualifiant de démocratie.’

L’échelle des difficultés que rencontre Butler dans Parting Ways se fonde sur sa compréhension du traumatisme, de la souffrance et de l’apatridie d’après la Shoah, couplée à sa tentative d’avancer une critique juive post-coloniale du sionisme, laquelle signifie inévitablement le fait d’envisager non pas la ‘destruction’ d’Israël (à quoi ses critiques réduisent sa pensée), mais le remplacement du sionisme politique par un bi-nationalisme fédéral, où des droits égaux sont garantis à tous, mettant un terme à l’implantation des colonies.

Opérons quelques digressions. Durant les années des troubles en Irlande du Nord, marquées par des cycles analogues de violences et de meurtres incessants, de niveaux similaires de haine exprimés de part et d’autre de la frontière, il semblait que la paix ne pût jamais voir le jour, tandis qu’une sorte de résignation s’était installée. Et pourtant une volonté se manifesta au milieu des années 1990 de rechercher la paix, faisant chorus à un désir psychique inscrit au cœur même de la colère et de la haine. Le gouvernement de Tony Blair avait alors fort à faire en Irlande du Nord : le démantèlement du Royal Ulster Constabulary (RUC) [police nord-irlandaise] et son remplacement par la Police Federation for Northern Ireland (PFNI), sous l’égide de Peter Mandelson, un des changements les plus significatifs et des plus inconcevable. Cette part repérable par delà la violence ayant, d’après Butler, un caractère messianique, en ce qu’elle est capable d’interrompre et de suspendre les histoires et les mémoires, laissant entrevoir un éclair de lumière. Un exécutif partageant le pouvoir, le désarmement, les notions de cohabitation et de proximité suscitant la vision jusqu’alors impensable de Martin McGuiness et du Révérend Ian Paisley se serrant la main et plaisantant, tout cela nous parle de la possibilité d’une existence et d’une politique quotidienne par delà et après un conflit. Durant les années qui ont suivi, l’idée d’une Irlande unie a été arrachée à ses nationalismes exacerbés et remplacée par les notions pratiques de coopération transfrontalière.

Des comparaisons simplistes ne sauraient naturellement en être tirées et la politique agressive de colonisation, qui demeure une caractéristique du gouvernement quotidien en Israël, rend un revirement des plus difficile à envisager. Quelque chose de plus profond doit se produire dans la psyché des Israéliens de gauche comme de droite, pour qu’un changement advienne. Avec obstination, Butler entreprend de mettre fin à une rhétorique sans cesse affichée d’autodéfense, et ce que cela pourrait entraîner en terme de démilitarisation. Dans le chapitre final, elle défend l’idée d’une conférence internationale sur le droit au retour, tout en se demandant à quoi pourrait ressembler le droit au retour proposé aux Palestiniens dispersés, en terme de réinstallation, de compensations et de redistribution des terres. Le droit au retour rendu accessible aux Palestiniens signifierait aussi une révision ou une suspension de la loi sur le retour, qui jusqu’à présent fonctionne sur la base de l’absence de toute loi de retour pour la population soumise au plan colonial. Dans le cadre de cette ‘éternité politique’ figure la réalité quotidienne d’un ‘bi-nationalisme dérisoire’ et d’une lutte pour la survie.

La contribution de Butler peut être considérée comme semant les germes de la fin du projet colonial d’Israël. Qualifier Israël de pouvoir colonial rompt avec le monde de l’étiquette politique de l’après-Seconde Guerre mondiale. Parallèlement, adopter une éthique de relationalité revient à définir l’identité juive comme quelque chose qui existe dans la rencontre avec autrui, avec des non Juifs, avec qui l’on peut avoir des droits égaux, ce qui nous conduit vers un avenir aux antipodes de la catastrophe.

A l’heure actuelle, nous sommes contraints par la prégnance de l’Etat sécuritaire au point qu’il semble contre-intuitif de porter les arguments de Butler en faveur d’une égalité radicale sur la scène politique. Or les renvoyer à des temps meilleurs c’est aussi convier à d’autres pertes ; aussi vais-je revenir sur mes remarques introductives.

Le constat de Butler est d’une lecture éprouvante pour toutes les raisons que nous savons quant aux espoirs d’une défaite du fascisme à la fin de la Seconde Guerre mondiale, de la sécurité à venir et d’un sanctuaire pour les Juifs, espoirs embourbés dans une politique qui a considéré le racisme et le déplacement de populations comme étrangement compatibles avec les idées d’une démocratie moderne. Néanmoins, cette même politique n’a pas toujours été aussi consensuelle ou homogène qu’elle semble l’être actuellement, ce qui incite à ré-imaginer Israël en termes d’égalité, de cohabitation et d’un partage pacifique de la terre.          

[Angela McRobbie enseigne les sciences de la communication au Goldsmiths College (université de Londres). Elle est l’auteur de nombreuses études sur le féminisme et la culture populaire.]

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Traduction : © Georges Festa – 03.2013.