vendredi 1 mars 2013

A.Y. Yegherian - The Red Flag at Ararat / Drapeau rouge sur l'Ararat

© Gomidas Institute, 2013


Reportage en Arménie soviétique

A.Y. Yegherian
The Red Flag at Ararat
[Drapeau rouge sur l’Ararat]
Londres : Gomidas Institute, 2013, 132p.

par Daphne Abeel


 
L’auteur de ce récit, Aghavnie Yéghia Yéghérian, est née en Turquie ottomane en 1895, grandit à Constantinople et partit à 20 ans pour les Etats-Unis en 1915, au moment même du génocide arménien. Elle y étudia le travail et le droit social, se spécialisant dans les questions d’immigration, puis entreprit en 1931 un voyage en Arménie afin de découvrir ce qui se passait dans la terre de ses ancêtres sous le pouvoir soviétique.

The Red Flag at Ararat relate ce qu’elle vécut et fut publié pour la première fois en 1932. Il est aujourd’hui réédité avec une nouvelle introduction due à l’historien Pietro A. Shakarian, lequel note qu’il s’agit là du premier ouvrage publié en anglais sur l’Arménie soviétique. 

Comme Yéghérian le précise dans sa préface à l’édition originale : « Il ne s’agit pas d’un exposé de la théorie marxiste et de son mécanisme. […] Il s’agit du récit des expériences d’un voyageur. Un récit personnel et délibérément conçu comme tel, car je suis convaincue qu’aucun auteur, pour impartiale que soit son approche, ne peut être totalement objectif à notre époque, quant à évaluer l’expérience soviétique. »

Dès le début, néanmoins, elle pose des questions fondamentales sur ce nouveau régime. Est-il possible pour une société d’être morale, en l’absence de religion ? Une culture valable peut-elle se développer, en l’absence de liberté individuelle ?

Elle prend le train d’Helsinki pour Leningrad (l’actuelle Saint-Pétersbourg), poursuivant son périple de Leningrad à Moscou et finalement Erevan. Sa première vision est celle d’un soldat rouge et d’un drapeau rouge. Ses premières impressions ont trait à la foule en haillons, débraillée, attendant à la gare de Leningrad et des portraits de Lénine partout. Elle gagne rapidement les hauts lieux de la ville – la perspective Nevski et le Palais d’hiver – et, après un bref séjour à Moscou, décide de quitter son groupe de touristes pour voyager à son compte en Arménie.

Dans le train, elle rencontre un mélange détonant de voyageurs : un Anglais, deux Françaises, des Turcs, des Géorgiens et des Arméniens. Tous se lancent dans des débats fiévreux sur les mérites du capitalisme opposé au marxisme. Lorsque Yéghérian, demande pourquoi il doit y avoir autant de souffrances et de privations dans la mise en place du communisme, le groupe lui répond : « Parce qu’on doit réussir rapidement ! Sinon, l’ennemi nous rattrapera ! On est isolés, on est cernés par le monde capitaliste et on doit être préparés, avant qu’ils ne soient prêts à nous attaquer ! »

Elle marque une brève halte à Bakou où, à cette époque, existe une nombreuse communauté arménienne, outre les Tatars, les Russes, les Turcs et les Perses, lesquels tentent tous d’assimiler les dogmes du communisme – « la fraternité universelle des travailleurs du monde entier »  et « l’égalité entre les races. »

Elle s’arrête aussi brièvement à Tiflis (Tbilissi), où elle visite une immense centrale électrique, construite par les Soviétiques, et aussi une partie de la ville ancienne.

Franchir la frontière séparant la Géorgie de l’Arménie constitue une expérience transcendante pour notre voyageuse. De nos jours, des lecteurs arméniens pourraient s’étonner de son approche enthousiaste du système soviétique dans la patrie de ses ancêtres. Elle s’exclame : «  Le rêve d’une Arménie libre que caressaient nos poètes a enfin vu le jour sous le régime soviétique ! Cette terre ancienne est maintenant l’une des républiques fédérées de l’URSS, et comme maillon d’une chaîne puissante, s’éprouve aussi forte que cette chaîne. »

Le système soviétique se révéla finalement cruel et répressif, mais pour beaucoup, sinon la plupart des Arméniens qui vivaient là, et aussi pour la diaspora, la nouvelle République d’Arménie est alors considérée comme un vecteur d’opportunités et de progrès. 

Dans les années 1930, Erevan est une ville à ses débuts, mais Yéghérian voit à l’œuvre son architecte, Alexandre Tamanian ; elle observe les plans de la ville nouvelle devant être bâtie autour du Théâtre National, ainsi que les nouveaux édifices publics déjà construits dans ce tuf autochtone, rose et gris.

Partout, elle est frappée par l’accent mis sur le rôle et l’importance du travailleur.

Sujet qui l’intéresse de près, savoir comment le peuple arménien arrive à préserver son identité nationale dans un système de gouvernement qui met en valeur la fraternité à travers le monde. Elle écrit : « Les enjeux doivent être idéalement équilibrés entre culte de la nationalité, allégeance à l’Union et foi internationale dans le communisme. »

Yéghérian est manifestement impressionnée par les efforts des Soviétiques pour promouvoir l’industrie et développer l’enseignement. Une grande part de l’enseignement est d’ordre technique et inclut des formations qui aident les élèves à obtenir un emploi, une fois leurs études achevées. Les élèves qui sont le plus encouragés à poursuivre des études supérieures sont les enfants du prolétariat, contrairement à ceux de la classe privilégiée. Tous les élèves apprennent trois langues : l’arménien, le russe et une langue européenne.

Elle visite des mines de cuivre, rencontre les services secrets et gagne des villages où elle s’aperçoit que des Américains d’origine arménienne font d’importantes donations, par exemple, une nouvelle Buick pour la Croix Rouge arménienne et autres dons financiers.

A la lecture de cet ouvrage, l’on découvre les premières années de la république soviétique d’Arménie à travers le regard d’une observatrice instruite, intelligente, fût-elle enthousiaste. Ses impressions des plus positives sont d’un intérêt historique, étant donné que l’effondrement de l’Union Soviétique, qui entraîna une réelle indépendance politique pour l’Arménie, suscita aussi maintes épreuves. Sans oublier, bien sûr, ceux qui regrettent les structures et l’appui des Soviétiques.

Mais, en 1931, Yéghérian est sans ambages dans ses éloges et ses certitudes : « […] Jamais il n’y a eu une égalité aussi vraie du peuple au sein de quelque communauté humaine que ce soit dans l'histoire du monde, égalité déjà réalisée dans une large mesure dans le cadre de l’Union Soviétique. Ce sentiment de sécurité a fait d’un véritable foyer de mort où le peuple arménien était voué à périr, la patrie d’un peuple ressuscité, où l’espoir se lit en lettres majuscules sur tous les visages. » 

The Red Flag at Ararat est disponible auprès de l’Institut Komitas de Londres : http://www.gomidas.org.                       

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Traduction : © Georges Festa – 03.2013.