mardi 12 mars 2013

Beat Memories : The Photographs of Allen Ginsberg / Souvenirs Beat : Allen Ginsberg photographe

© Prestel, 2010

 

« J’ai observé mes amis » : Allen Ginsberg photographe
 
par Tim Keane
 
Hyperallergic (New York), 16.02.2013

 
Dans son poème « America » (1956), Allen Ginsberg s’adresse à la nation comme à une amante soumise, en lui demandant : « Vas-tu laisser ta vie émotionnelle sous la coupe de Time ? », que suit immédiatement cet aveu : « Je suis obsédé par Time. Je le lis chaque semaine. »

Cette combinaison de conflit, de trait d’esprit, de brutalité, d’introspection et d’intelligence demeurent des qualités d’exception dans la poésie américaine, encore aujourd’hui. Néanmoins, depuis sa mort en 1997, la célébrité d’Allen Ginsberg fait ombrage à sa poésie. Rien d’étonnant à cela. Il fut, pourrait-on dire, le poète le plus public de toute l’histoire américaine. Un héraut de la contre-culture plusieurs fois primé, une figure de proue des droits des homosexuels, un opposant déclaré à l’Etat policier et à ses techniques de mensonges, de répression et de censure, le mentor de la poésie à voix haute et de rue, un maître et un soutien pour les poètes et les artistes en herbe, ainsi qu’un porte-parole pour ses pairs oubliés. Il fut objecteur de conscience, adepte du bouddhisme tibétain, sans quasiment jamais se départir de la chutzpah [impertinence] toute pragmatique de son New Jersey d’origine, ni de son judaïsme, émergeant dans les années 1960 comme un avocat souvent interviewé de l’extrême-gauche progressiste à une époque de politique réactionnaire en Amérique.

De nos jours, la poésie de Ginsberg n’est pas totalement délaissée. Mais son contenu et sa portée sont subsumés par l’héritage de ces centres d’intérêt très connus, dont beaucoup ont été diffusés dans des documentaires ces dernières années, jusque dans des adaptations de sa vie au cinéma, tel les récents Howl (2010) et On the Road (2012).

Au premier abord, « Beat Memories : The Photographs of Allen Ginsberg », à la Galerie Grey, pourrait faire penser à un énième voyage nostalgique, éclipsant davantage encore sa poésie. En réalité, cette exposition de 94 clichés en noir et blanc, pris par Ginsberg durant les périodes 1951-1963 et 1984-1996, donnent l’opportunité de réévaluer Ginsberg en tant que poète introspectif, cultivant le témoignage patient et attentionné, tout en vivant dans l’ardeur et la liberté. Plus généralement, ces photographies témoignent d’un intérêt documentaire pour l’arrivée imprévisible d’une époque, puis, plus subtilement, d’un intérêt égal et plus complexe pour la disparition de cette même génération.

Comme j’ai commencé à découvrir l’exposition du mauvais côté d’une chronologie établie avec soin, la première image que j’ai vue est un portrait poignant de la tante de Ginsberg, peu avant sa mort, à la fin des années 1980, suivi d’une photographie de son amant Peter Orlovsky, assis aux côtés de sa famille, près d’un centre d’aide sociale à Long Island. Les portraits d’Orlovsky par Ginsberg sont des moments marquants de l’exposition, car ils correspondent à des changements de périodes et de modes de vie, permutations qui se reflètent dans les apparitions mystérieuses et multiformes d’Orlovsky. Il se détache telle une muse et marque le lieu où la vie privée de Ginsberg se donne à voir au public.

L’orgueil quasi paternel de Ginsberg vis-à-vis du poète Gregory Corso est le thème de plusieurs photographies. Ginsberg découvrit Corso peu après que celui-ci ait purgé une peine de trois ans à la prison d’Etat de Clinton pour vol. Une photographie sereine montre un Gregory Corso assis, sûr de lui – son pardessus drapé sur ses épaules, tenant de la main une tringle de rideau à la manière d’une arme – au-dessous du cadre d’une fenêtre inondée de soleil, dans une mansarde parisienne. Image qui contraste de manière saisissante avec un gros plan de Corso fatigué et replet, que Ginsberg prit au milieu des années 1990 au bar Kettle of Fish [Greenwich Village]. De même, deux clichés séparés de Jack Kerouac cristallisent la vie itinérante de ces jeunes poètes et écrivains, bien avant d’être étiquetés par les médias de « Beats », étiquette que Sarah Greenough, commissaire de l’exposition, perpétue opportunément, bien qu’à tort, dans le titre de l’exposition.

Difficile de ne pas remarquer la vitalité de leur jeunesse. Même le jeune Ginsberg, qui l’éprouve, ressent son caractère inimitable. Une vue sur les toits de Ginsberg rasé de près, muni de lunettes, prise par William Burroughs, présente le poète avec en toile de fond des antennes de télévision, des cheminées et des gratte-ciel. Une photo de Jack Kerouac le montre récitant un Ôm, tout en flânant dans Tompkins Square Park en 1953, et dans une autre, de cette même année, Kerouac est de profil, se découpant contre les planches en bois granuleux de l’embarcadère du ferry de Staten Island, tel un plan inédit de Sur les quais [On the Waterfront] d’Elia Kazan. 

Rétrospectivement, ces deux photos de jeunesse constituent un prologue à la photographie déchirante, prise par Ginsberg en 1964, d’un Kerouac au naturel, échevelé, écroulé sur un fauteuil, qu’entourent des bagages dans l’appartement du poète, East 7th Street, évitant de regarder l’objectif comme par dégoût de soi. Le Kerouac aujourd’hui célèbre dans le monde entier ressemble, dans les légendes griffonnées par Ginsberg, à « W. C. Fields… visage rouge, corpulent, frissonnant d’une mortelle horreur. » Là, semble dire la photo, sont les fruits étranges de la gloire.

Même si l’exposition abonde en images déjà culte, comme le romancier Paul Bowles assis, pieds nus, par terre à Tanger, regardant par-dessus un bol, l’attrait majeur de l’exposition réside dans ces moments fortuits et souvent euphoriques que Ginsberg préserve : Orlovsky très haut, se précipitant à l’envers dans un étang à Cherry Hill ; le poète Gary Snyder, cheveux courts et en habit de prêtre, jetant un regard ironique, bien qu’innocent, depuis un luxuriant jardin de Kyoto ; Keith Haring, tel un amuseur de cour d’école, dessinant sur un trottoir à Lawrence, dans le Kansas ; Lou Reed en coulisse au théâtre, regardant involontairement juste à l’opposé du visage de Samuel Beckett sur une affiche voisine.

Quelques photographies transcendent leurs sujets très connus et laissent entendre que si Ginsberg avait décidé de cesser d’écrire de la poésie, il eût peut-être fait une carrière de grand portraitiste à plein temps. A l’instar du photographe, les images parcourent le globe : Japon, Inde, Maroc, Paris, Zurich, New York, parc de Yosemite, San Francisco. Un autoportrait, reflété sous des angles et dans des miroirs multiples, pris dans le bureau d’un optométriste dans les années 1980, affiche un esprit facétieux, presque indescriptible, très proche du plan à grande distance, par Ginsberg, d’un William Burroughs amaigri, solitaire et inhabituellement vulnérable, sa tête osseuse inclinée sous les projecteurs, alors qu’il se prépare à être filmé pour un entretien. Burroughs est peut-être le sujet le plus surexposé de ces photographies, mais il y a heureusement de nombreuses surprises.

Un portrait admirable du peintre Francesco Clemente le montre assis devant un livre surdimensionné, sa tête à moitié dans l’ombre, tandis que la lumière du soleil joue au-dessus du mur nu derrière lui. Clemente a l’air d’un moine bénédictin transposé dans un plan extrait d’un film de Godard. Une photographie de la grand-mère âgée du poète, Rebecca Ginsberg, qui domine la salle à manger, sa composition stylisée, refermée dépouillant le cadre familial de tout sentimentalisme. Son corsage blanc, le rideau blanc et la nappe blanche intensifient les surfaces plus sombres, suggérant une absence paradoxale au cœur même de sa présence âgée. Ou bien est-ce l’absence de la mère de Ginsberg, longtemps pleurée, qui hante cette photo ?

Sous leur meilleur jour, ces portraits montrent comment la photographie constitue une célébration, partie prenante d’un rite de déploration. Et si la photographie prolonge un moment vécu, lequel s’évanouit aussi vite qu’il advient, Ginsberg ressent à quel point une photographie répond bien mieux que l’écriture à cet élan. Les autoportraits ponctuent l’exposition sans rivaliser avec les portraits, au point que Ginsberg apparaît, et prend de l’âge, par intervalles réguliers, tel un invité affable, mais discret, à une fête, allant et venant. Ces autoportraits, qui tendent au comique et à l’érotisme, figurant dans les clichés ultérieurs, sont empreints du besoin quasi désespéré de Ginsberg d’exhiber son corps tel un avatar d’impermanence. Figurent aussi des éclairs de narcissisme espiègle : qui d’autre que Ginsberg s’affublerait d’un costume de tweed irlandais onéreux et d’une exubérante cravate Oleg Cassini, tout en faisant observer qu’il avait acquis celle-ci dans une friperie ?

Contrastant avec ses célèbres déclarations hyperboliques sur sa génération, ces photographies ressemblent à un journal visuel secret, peuplé d’approches plus complexes sur sa vie et son temps, une qualité soulignée par les méticuleuses et poétiques légendes qu’ajoute Ginsberg sur les tirages. Par exemple, le peintre Larry Rivers, aujourd’hui disparu, dans la cinquantaine, vêtu d’un tee-shirt sans manches, dans un grand studio de Southampton, après une séance d’haltérophilie, est saisi en ayant plus l’air perplexe que posé. Un portrait de l’ethnomusicologue Harry Smith, sans domicile, barbu et débraillé, en convalescence après avoir été quasiment écrasé par une voiture, assis, la tête penchée sur la table de Ginsberg, en retrait par rapport à l’objectif. Les cheveux gris en bataille et les traits tirés, austères, du visage de Smith lui confèrent une grandeur qui tranche avec sa situation de victime. J’ai l’impression que Ginsberg a pris cette photo car cet instant se passait de mots.

Les portraits les plus évocateurs figurant dans cette exposition sont peut-être ceux sans Ginsberg ou qui que ce soit, en particulier une série de vues urbaines du Lower East Side vers le nord, depuis le lieu où Ginsberg habita le plus longtemps au 427 East 12th Street. Dans l’une de ces prises de vue, un tournesol rivalise avec le panorama, tandis que, dans telle autre, une couche de neige recouvre les appartements et les sorties de secours. Dans une autre encore, une pluie torrentielle s’est achevée et la légende du poète décrit les arrière-cours comme une « Atlantide sous-marine ceinte de murs », tandis qu’ « ondulent allante, ‘diplotaxis’ » On pourrait aisément manquer le point central de cette photo, si ce n’était l’attention de Ginsberg : les gouttes de pluie sur une corde à linge. La légende de Ginsberg cite son maître bouddhiste Chögyam Trungpa Rinpoché : « Les choses sont leurs symboles. » Braquant mon regard sur la corde à linge, j’ai ressenti la présence de Ginsberg plus fortement qu’ailleurs, lors de l’exposition. Il est ce poète invisible, chez lui, indiquant la corde tendue entre des immeubles, tacheté d’une rangée de gouttes de pluie prêtes à tomber.            

L’exposition « Beat Memories : The Photographs of Allen Ginsberg » se poursuit à la Grey Art Galley jusqu’au 6 avril 2013.   

Site internet : http://www.nyu.edu/greyart

Catalogue : Sarah Greenough. Beat Memories : The Photographs of Allen Ginsberg. Published by the National Gallery of Art and Delmonico Books. Prestel Publishing. 2010, 144 p. – ISBN : 978-3791350523

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Traduction : © Georges Festa – 03.2013.