samedi 9 mars 2013

Daniel Varoujan : tenant de la foi en une humanité rêvée (III) / Daniel Varoujean : Keeper of the Faith in the Human Dream (III)


Daniel Varoujan : tenant de la foi en une humanité rêvée (III)

par Eddie Arnavoudian

Groong, 07.02.2005


There vill be a special page in the book of life for the men who have crawled back from the grave. This page will tell of utter defeat, ruin, passivity, and subjection in one breath, and in the next, overwhelming victory and fulfilment […].

[Il y aura une page particulière dans le livre de la vie pour ceux qui se relèveront de leur tombe. Cette page sera faite tout d’abord d’échecs majeurs, de désastres, de passivité et de sujétion, puis de victoires écrasantes et d’accomplissements […] »  

George Jackson, Soledad Brother : The Prison Letters of George Jackson (1970)


Le Cœur de la nation (1) constitue le second recueil de poésie de Varoujan. Publié pour la première fois en 1910 à Istanbul, alors capitale de l’empire ottoman aujourd’hui disparu, il s’agit de l’épopée historique de la renaissance nationale arménienne au 19ème siècle et du combat des Arméniens pour leur émancipation à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle. La « Dédicace » (p. 63), qui ouvre le volume, en résume l’ambition : dévoiler le cœur de la nation grâce à une exploration poétique de son histoire, son expérience de l’oppression, son redressement et sa résistance. Varoujan écrit avec une « plume faite de ce roseau » de la mythologie arménienne classique, d’où se détache Vahakn, le dieu arménien de la guerre et de la force. « La lumière s’épanche » de cette plume, lorsqu’il narre d’anciennes gloires ; « les larmes s’écoulent » d’elle, lorsqu’il revient à l’expérience amère de l’exil, son « cœur tressaille », quand il retrace la souffrance des victimes de l’oppression. Mais, quand il se fait le chantre du « combat » et de la « vengeance », du feu « jaillit » de sa plume.

La poésie du Cœur de la nation parle de cette page singulière dans le livre de la vie des Arméniens, lorsqu’un peuple, pour reprendre les mots de George Jackson, « se relève de la tombe. » Elle nous raconte comment ils luttèrent pour ravir leur  humanité à leurs conquérants qui « ont détruit les fondements » des anciennes cités arméniennes, pour en faire des « pierres tombales » (p. 81). Dans des images d’une grande précision et d’une fougue révélatrice, cette poésie témoigne du retour du peuple arménien, après des siècles « d’échecs majeurs, de désastres et de passivité. » Ecrite dans une langue somptueuse, énergique et aux couleurs flamboyantes, la poésie du Cœur de la nation contribue à purifier des esprits abrutis par des générations de soumission.

Sa vigueur et sa vision aident à dissoudre passivité et fatalisme. Elle enflamme l’esprit maussade, cimente l’espoir et arme la volonté de combattre. Bien que fourmillant d’allusions à l’histoire et la mythologie arméniennes, à la géographie, aux coutumes et aux traditions arméniennes, la poésie de Varoujan, faite d’emportements et de déferlantes d’une puissance inouïe, cristallise l’angoisse, la rage, l’espoir et le courage non seulement des Arméniens, mais de tous « les miséreux de la terre. » Pour le peuple arménien, alors piétiné par le pouvoir ottoman, « sous lequel la vie se fait poussière et la poussière cendre » (p. 120), Le Cœur de la nation se dresse tel un monument célébrant une formidable histoire de résistance. Il demeure aussi comme un hommage à toux ceux, Arméniens et non Arméniens, qui sacrifièrent une part d’eux-mêmes au service de l’indépendance nationale, de la liberté, de l’égalité et de la justice. Pour les centaines de millions d’êtres humains à travers le monde, qui continuent de subir le monstre de l’oppression et de l’exploitation, il résonne tel un clairon inépuisable, appelant à la révolte.

I. Ouvrir Le Cœur de la nation

Bien qu’effleurés par l’ombre de l’espoir, les poèmes de la première partie, « Au Temple, » composent un tableau douloureux de misère et de désespoir, lesquels délimitent l’existence dans l’Arménie occupée par les Ottomans, de la fin des années 1870 au début des années 1900. Sous le règne du sultan Abd ul-Hamid II, l’Etat ottoman répliqua par une répression et des massacres sans précédent à toutes les velléités démocratiques des Arméniens. Outre la censure qu’il exerçait, les restrictions d’ordre politique, les interdictions frappant l’épanouissement du système éducatif et de la culture arménienne, les arrestations arbitraires, les confiscations des terres et l’émigration forcée condamnèrent toutes les voies menant à un avenir de paix. Les massacres de 300 000 Arméniens en 1895-1896 ne furent qu’un pic dans un vague ascendante de violence étatique organisée, sciemment calculée, visant à écraser la renaissance de l’Arménie, contraindre les survivants à abandonner leur foi ou fuir leur terre natale, mettant ainsi un terme à l’existence d’une nation.

Dans Le Cœur de la nation, plusieurs constellations aux images, aux métaphores et aux idées frappantes, intégrées à des récits dramatiques, présentent en toile de fond les vestiges d’une ancienne civilisation arménienne, contrastant avec l’asservissement et la déshumanisation contemporaine. Sous la tutelle ottomane, l’Arménie, jadis prospère, ressemble à « un vaste cimetière / que surplombent le soleil et la lune, telles des lanternes sur une pierre tombale » (p. 109). Les ossements, surgissant des tombes exhumées de ses ancêtres vénérés, désormais dispersés « à travers des vallées sans nombre », sont le « bien des seuls loups. » Palais et églises d’une époque de grandeur gisent en ruines, « à l’aune de deux traînées de bave d’un escargot », traversant « l’angle sombre d’un autel d’église / dont une chauve-souris, tel un moine vêtu de noir / a fait sa demeure. » (p. 84-85). Des champs autrefois productifs ne sont maintenant « labourés que par des serpents qui rampent / laissant dans leur sillage poison et épines » (p. 77). Plus de « drapeau rouge arménien, claquant au vent / essuyant la sueur des aigles dans leur vol glorieux » (p. 82). Dans « La malédiction » (p. 126), une vieille octogénaire vilipende son Créateur, exigeant qu’il « s’accoude à deux nuages et se penche pour assister » à la mort et aux destructions qui ont infesté l’Arménie aux 19ème et 20ème siècles. Les villages arméniens sont embrasés, « chaque flamme plus haute encore que le mont Ararat, plus haute même » que Dieu. Au-dessus des flammes, la vieille femme désigne

« […] les charrettes ennemies s’avançant […]
Lourdes de notre lait et de notre miel
Lourdes de la vie de notre terre
Et de l’argent que nous déposions devant Ton autel.
Baisse ton regard et vois […] les fours effondrés
Parmi les flammes hésitantes,
La fumée moribonde des cheminées de fermes,
Le chant silencieux du travailleur.
Et chaque gerbe de blé qui ruisselle de sang
Chaque ruisseau qui lave une blessure,
Tandis que chaque hyène emporte un cadavre dans sa tanière. »

D’autres poèmes tels que « La ferme abandonnée » (p. 87) évoquent des demeures qui, « tel l’œil ouvert d’un cadavre / ouvert au soleil et à la vie, et qui pourtant les nie tous deux. » Ailleurs, afin de nourrir ses enfants après le meurtre de son mari, une lavandière réduite à la misère est « contrainte de mettre son cœur orphelin et son corps esclave au service de la saleté d’autrui », où ses jours « absorbent la puanteur toxique de la blanchisserie. » Son enfant, l’avenir de cette terre, « jamais n’atteindra à un plein épanouissement », tandis que « le printemps s’évanouit, rose après rose » de son « front pâle » (p. 71). L’enlèvement des femmes, « dont la beauté est devenue l’aimant du crime horrible » (p. 147), le rapt des enfants, l’emprisonnement des innocents, dont les « yeux affamés de soleil » leur donnent l’air d’un « cadavre planté sur des os », réduit l’existence à une « marche forcée vers le cimetière, » tandis que les opprimés « portent leurs propres tombes sur leur dos flagellé » (p. 73). Dénué de toute illusion romantique ou de toute rhétorique trompeuse, Varoujan ne pose pas l’indignation, la résistance et la révolte en réactions automatiques à cette souffrance. A l’aide de visions nourries de la compréhension d’une réalité historique et sociale, il relate comment des siècles de domination étrangère ont fait le lit du désespoir, du fatalisme et de la passivité au sein même de la nation et dans son âme. A l’instar de maints autres peuples, les Arméniens ont fini par ressembler eux aussi à des animaux humiliés. 

« Ils n’enragent pas de voir
Leurs champs transformés en mares de sang
Ni les murailles de leurs villes, leurs temples, réduits à des décombres
Ni le mépris ou la morgue de l’étranger
Eteindre en eux toute idée de dignité et d’honneur arménien.
Ils obéissent et balaient
Et, ce faisant, associent plus encore leurs faces
A leur servitude. » (p. 78) 

Or la coupe finit par déborder. « L’esprit de la nation » (p. 77) se fait le héraut d’une ère nouvelle. Désormais, un « noble segment de la nation », voué à « la grande idée et au combat », travaille à rétablir le souvenir des anciennes libertés et recouvrer l’héritage culturel du passé. Eléments qu’il amalgame aux idéaux modernes de liberté, d’égalité et de fraternité, préparant ainsi la voie à une marche vers l’émancipation, une voix qui n’est pas « faite que de sang, mais enguirlandée de roses et de lilas. » Malgré la puanteur de mort et de destruction, l’espoir transparaît que

« Animés par l’esprit ardent, orageux, rebelle de la nation
Les foyers arméniens calcinés entreront à nouveau en éruption, tels des volcans. » 

Une critique poétique aiguë du colonialisme et de l’impérialisme souligne pourquoi les Arméniens n’avaient d’autre choix que d’« entrer en éruption tels des volcans. » L’Etat ottoman, soutenu par l’Europe, n’était pas réformable. Loin d’être irraisonnée ou fortuite, l’escalade de la répression fait alors partie intégrante d’une stratégie impériale visant à réprimer la renaissance de l’Arménie. Ne pouvant admettre la montée du mouvement national arménien, l’Etat ottoman, décide de « mettre fin à l’essor » de ce qu’il considère comme « un dragon qu’abrite en son sein le mont Ararat / et que nourrit l’aigle de son baiser. » Il ira ainsi jusqu’à mobiliser l’élite religieuse de l’empire en vue d’une « expédition pour semer la mort. » Sa cible est un peuple « sans armes et non préparé, » un peuple qui :

« A l’oreille encore accordée
Au rythme du marteau et de la scie
Et sur ses bottes, au lieu de sang,
Reluit une crasse jaunie d’avoir battu la terre. » (p. 117)
 

D’autre part, les proclamations compatissantes de l’impérialisme européen sur les souffrances de l’Arménie ne dissimulent qu’un lucre cynique et une froide ambition visant à « pressurer nos fertiles et vierges montagnes / et exploiter nos minéraux et nos métaux afin d’ériger des idoles à leur amour-propre. » (p. 132). Le poète relève :

« Lorsqu’elle détourne la tête, l’Europe,
Faisant mine d’essuyer les larmes de ses yeux,
Ne fait que les protéger
De la fumée de nos cendres fumantes. » (p. 121)

Tous les beaux discours européens « acclamés » et toutes leurs résolutions « votées à l’unanimité » ne servent qu’à « façonner des épitaphes sur les pierres tombales arméniennes. » Reculant devant l’hypocrisie de l’Europe, qui coûte des milliers de vies innocentes, le poète espère qu’une « haine vénéneuse », issue des « veines arméniennes », se déversera dans « la Tamise, le Rhin et la Volga, » car c’est dans ces fleuves que l’impérialiste « Ponce Pilate viendra laver leurs mains et leurs âmes […] » (p. 116).

Conduisant ainsi « Le médecin arménien » dans un périple à travers une terre d’oppression, le poète espère qu’après avoir assisté aux terribles destructions occasionnées par l’existence même d’un empire soutenu par l’Europe, ce médecin choisira désormais de manier « une épée plutôt que son scalpel. » (p. 109)

II. Résurrection et révolution  

Si les poèmes de la première partie décrivent la situation asservie du peuple, la seconde, intitulée à juste titre « Sur le champ de bataille », résonne d’une musique de résurrection et du tonnerre de l’insurrection.

Une poésie de la révolution et de la libération nationale exige, pour être efficace, l’excellence artistique la plus haute. Les concepts, les idées et les théories de l’oppression et de la révolution sont fréquemment monnaie courante dans la vie sociale et acquièrent parfois l’expression la plus sophistiquée et même admirable. Leur manifestation poétique se doit d’être plus que la simple répétition de celles-ci. Une poésie politique se doit d’exprimer quelque chose qui échappe à la sphère publique. Elle se doit de faire le lien entre des conceptions intellectuelles rationnelles de la politique, par essence sociales et collectives, et la résonance intime, émotionnelle, esthétique de la sensibilité et de l’appréciation personnelle. Le tout devant se fondre en une même totalité artistique. Question que pose avec justesse le poète palestinien Mourid al-Barghouti :

« Le problème avec le fait d’écrire ce qui t’est extérieur, ce qui fait partie d’un ensemble collectif, est que cela ne produira pas de la littérature, à moins qu’elle ne finisse par faire véritablement partie de toi – alors, ce n’est plus « extérieur » […] Cela fait alors partie de ta structure intérieure […] Le moment du contact entre les événements et ton âme : voilà où naît la littérature. »

Dans ce qu’elle a de meilleur, la poésie de Varoujan unit l’événement et l’âme. Elle fait le lien entre une pensée rationnelle rigoureuse et le royaume des sens, afin de communiquer une part essentielle et universelle du mouvement national arménien de libération. Non seulement sur la noblesse et la gloire attachées à ce combat, mais aussi sa profonde souffrance, ses terreurs et ses sacrifices. Des poèmes comme « Le message », « L’appel au combat », « Montagnes de ma patrie », « Le ravisseur », « L’apôtre », « L’épée », « Le blessé », « Le traître » et d’autres nous font vivre toute la gamme de l’expérience révolutionnaire. Il y a là une poésie qui dévoile toute sa perfection. Toute citation ou extrait négligerait des titres qui sont tout aussi hardis et parlants. Chacun de ses poèmes, donnant à voir largement et généreusement des phases précises du processus dans la lutte pour l’émancipation, appelle une attention spécifique, différente. Les meilleurs entrelacent deux niveaux d’existence, celui de la nature et celui de la société, au sein d’une totalité sans faille, chacun enrichissant l’autre, leur conférant une signification plus profonde et ouvrant des dimensions spirituelles et émotionnelles de l’expérience politique et de la conscience patriotique.

Célébration enchanteresse du printemps comme saison dans le cycle de la nature, « Abriel » (p. 136) est en même temps une métaphore et une invite à la renaissance et à la révolte. Abriel, « fille des montagnes », « puissante telle la tempête » et « aimable telle la rose », amène le « chant avec le vent » et « l’amour dans le cœur ». Tandis que les nuages de l’hiver s’éloignent « telle une caravane de blancs chameaux », Abriel relâche « un millier d’hirondelles, tel un chœur de grands prêtres », pour honorer la force créatrice du printemps. A l’aide judicieuse d’une ou deux expressions, ce tableau allègre du printemps célèbre aussi une révolte contre l’ossification et la mort naturelle et sociale. Le printemps représente une « insurrection » contre le « cimetière au marbre gelé » de l’hiver. Laquelle « insurrection » fait se soulever la neige et, « aspirant au soleil », « répand un manteau neuf de vert sur la colline aride et la montagne dénudée. »

Associée à la saison du printemps, source de vie, l’« insurrection » n’est pas un bouleversement aveugle, destructeur, mais la promesse et un apport de vie, de joie, de chant et d’amour. Dans le contexte particulier de ce recueil, le terme d’ « insurrection », dans son sens social et politique, est ennobli et sauvé du dénigrement conservateur.

Cette ode à l’insurrection est suivie du « Message » (p. 137), lequel constitue à la fois une belle évocation de la vie rurale et une émouvante profession de foi sur le dévouement personnel à la lutte révolutionnaire et la souffrance intérieure que cela entraîne pour l’individu et sa famille. Il s’agit d’un message d’adieu de la part d’un fils exilé à sa mère, tandis qu’il s’apprête à rejoindre les rangs de la guérilla armée. « J’ai un message à confier à ton âme, » dit-il à un camarade qui revient chez lui, « et un cœur à attacher à tes pas qui fouleront bientôt la terre de ta demeure. »

Il s’agit d’un message à l’attention de sa mère, qui « compte les jours d’absence de son fils » «  de toutes ses larmes » et qui, à l’arrivée de cet ami, « s’occupera peut-être de sa ruche / lui offrant sans doute son cœur à l’image du miel dont il se compose. » Dans « Le message », seuls les deux derniers vers renvoient à son contenu, tandis que le fils conjure sa mère de « garder courage dans son cœur », même si elle devra peut-être « voiler sa tête de noir ». Les six vers qui précèdent sont des images du village, de la maison, de l’amour domestique, des coutumes et des traditions locales, lesquelles évoquent simultanément la souffrance de la mère comme du fils.

Les « Montagnes de ma patrie » (p. 143) contiennent de majestueuses descriptions de la grandeur imposante de la nature. Mais il donne aussi à voir la source de cet ensemble d’émotions, de sentiments et de pensées qui, attachant les individus et un peuple à leur terre natale, s’expriment dans les notions de patriotisme ou d’ « amour de la patrie ». Ces montagnes, auxquelles « le soleil lui-même s’offre telle une couronne et les nuages sa robe », et dans les hauteurs rocheuses desquelles « résident des lacs où seules percent les étoiles », ne sont pas seulement les objets d’une beauté naturelle saisissante. Elles sont les gardiennes et les servantes du peuple – lieux sûrs aux époques de danger et refuge contre les assauts de l’ennemi. Elles fournissent des matériaux bruts pour l’existence, pour les foyers, pour les armes d’autodéfense, comme pour les produits de luxe, la joaillerie et les temples. Elles sont aussi fréquemment une demeure dernière pour les héros. Elles sont, en somme, les garantes de la vie même.

D’autres poèmes exhortent au combat, poèmes célébrant le courage opiniâtre en marche vers la patrie à travers l’imposant territoire montagneux. D’autres poèmes encore narrent l’épopée de l’organisation politique et de la lutte armée, de la peur et de la haine envers les traîtres, et du sacrifice ultime au nom de l’idéal d’émancipation. Empreints d’un discours dramatique, d’une représentation épique et d’un mélange de réalisme, de symbolisme et de romantisme, ces textes évoquent un sentiment vivant, aux antipodes de toute propagande et rhétorique, de la conscience nationale et politique d’ordre révolutionnaire.

Véritable chef-d’œuvre, « L’apôtre » (p. 153) est incisif dans son souci du détail social réaliste, mais aussi évocateur des espoirs glorieux, bien que simples, qui guident l’entreprise d’éducation et d’organisation politique. Regagnant sa maison, « qu’il avait laissée il y a longtemps / encore solide et prospère », après des années d’une activité politique épuisante, l’apôtre sait qu’il n’y aura ni « accueil, ni accolades de ses êtres chers. » Dans la demeure de sa mère, la porte sera entrouverte et le saule pleurera sur un puits asséché. Lui aussi pleurera près de la tombe de sa mère.

Mais ces années d’organisation politique auprès de « Ceux qui sont las » - les paysans, les bergers, les gens ordinaires – n’auront pas été vaines. La canne de l’apôtre, « dont il avait si souvent foulé / La terre de sa patrie, fera demain, à l’aube, devant ses propres yeux, éclore des fleurs. »

Ces célébrations de la lutte et de la liberté sont émaillées de puissantes et récurrentes images de haine, de vengeance et de volonté de châtiment. Dans « Némésis », le long et central prélude qui définit la substance du Cœur de la nation, Varoujan décrit un poète sculptant une statue de la déesse de la vengeance, destinée à être honorée par le peuple. Ici, l’imagerie semble parfois confiner à l’apologie de la soif de sang, tandis que le peuple, « assoiffé de sang, de sang, de sang », est impatient de « paver son chemin » des « crânes ensanglantés de son ennemi » (p. 74). Or cette fureur, qui est constamment accolée aux exigences de justice et de liberté, n’est pas une simple explosion de sentiments primitifs. Elle ne vise que la tyrannie, une tyrannie qui conduit Varoujan à « faire de sa plume une lance » et « son encrier du cœur rouge de son ennemi féroce » (p. 140).

Naturellement, une telle rage n’est l’apanage ni de Varoujan, ni des Arméniens. Dans les années 1970, George Jackson recourait à des images tout aussi vives et frappantes pour exprimer la rage des Afro-américains contre les Etats-Unis racistes. Il promettait d’attaquer ses ennemis « tel un éléphant solitaire blessé, devenu fou, les oreilles déployées, la trompe en avant, barrissant. » La « seule chose, » que l’ennemi verra jamais dans ses yeux, écrivait-il, « c’est un poignard pour percer son cœur cruel […] Guerre à outrance ! » (Soledad Brother, p. 194). Nul besoin de se tourner vers l’histoire pour trouver des exemples. Le film Fahrenheit 9/11, de Michael Moore (2004), montre des Irakiennes souhaitant feu et mort sur les foyers américains en représailles du meurtre par les Américains et les Britanniques de leurs enfants sans défense. Lorsqu’il écrit que les gens « se mettent en colère lentement, mais la rage intacte, » George Jackson parle au nom de tous ceux qui vivent sans aucun moyen d’obtenir réparation et dont chaque cri de protestation leur vaut le fouet et la potence.

III. Le nationalisme démocratique et humaniste de Varoujan                

De par toutes ses résonances nationales et toute sa fougue violente, la poésie révolutionnaire de Varoujan est empreinte d’un humanisme populaire, démocratique et universel. Dans « Némésis », il écrit que le poète

« Conçut la déesse de justice et de vengeance
Dès lors que sa conscience prodigue et volontaire
Rencontra le sang du peuple. » (p. 68)

Ici, comme dans tout le recueil, le « peuple » désigne toujours les gens ordinaires. Les protagonistes à l’œuvre dans l’insurrection nationale sont « les exploités », issus des usines, des galères et des cachots. Ce sont eux qui défilent fièrement et courageusement afin d’honorer la déesse, tandis qu’ils « incendient les potences dressées en place publique » (p. 71). « L’apôtre » ne s’adresse qu’à « Ceux qui sont las », préconisant que leur « sueur récolte des diamants sous le seul soleil de la liberté ». A l’unisson de leurs besoins quotidiens, « il efface des monceaux de blé / toute trace d’impôt » (p. 155). La lutte pour l’émancipation ne poursuit pas quelque utopie nationaliste abstraite, mais simplement la volonté d’assurer des conditions décentes d’existence, pour la famille et la collectivité :

« Voir l’orphelin vêtu et ses habits sûrs
Le paysan libéré de la peur dans son champ et le champ en sécurité
Une existence libre, et la liberté regardant de l’avant. » (p. 141)

Creusant ainsi profondément au cœur de l’Arménien et de l’Arménienne opprimés, Varoujan rejoint et étreint le cœur universel de tous les hommes et de toutes les femmes. Car les espoirs et les désirs qui palpitent dans les cœurs arméniens sont les mêmes pour tous les peuples du monde, quelle que soit leur nationalité.

Dans Le Cœur de la nation, les concepts d’« Idée » et d’ « esprit national », mises à profit, occupent une place centrale et jouent un rôle bien défini : l’« Idée » incarnant les principes de raison et de liberté, expression concentrée des notions de Lumières et de progrès, et l’« esprit de la nation » résumant l’héritage d’une histoire et d’une culture classique.

Deux concepts avancés uniquement en lien avec les besoins des gens ordinaires. Bien que les gens soient

« Vêtus de haillons et terribles à voir
De nos jours, ils possèdent la noblesse de l’océan
Car leurs âmes ont été touchées par l’aile d’aigle de l’Idée
Par l’Idée qui véhicule la pensée, l’héritage et le génie
Des siècles […] » (p. 72)

Comme bien d’autres, Varoujan convoque lui aussi dans sa poésie des images d’anciennes gloires nationales. Dans « Devant la tombe de Ghévond Alichan » (p. 111), il rend hommage à ce grand intellectuel, historien, érudit et poète qui

« Arracha les feuilles de nos antiques couronnes
A leur voile de ténèbres, d’oubli et de silence
Pour nous les offrir tel un chant. »

Les héros classiques, qu’ils soient rois et reines, princes et généraux, dieux et déesses, sont ranimés et mis au service des gens ordinaires en tant qu’affirmations de leur propre humanité, dignité et noblesse. Dans « L’esprit de la nation » et ailleurs, les gloires anciennes mentionnées sont dédiées au « travailleur résistant » et au « paysan résistant ». L’« esprit de la nation » est appelé à voyager non de châteaux en palais, mais « de chaumière en chaumière » (p. 79). L’« apôtre », qui « attise le feu des gloires anciennes, » le fait « la nuit, assis » parmi « de simples bergers autour de leur feu » (p. 155). Ses récits ne tentent pas de distinguer les Arméniens d’autrui, mais agissent en tant que moyens de les inciter à combattre l’oppression et la tyrannie « qui assassinent la vie au champ / et l’idée dans les têtes » (p. 139). 

Telle est la vision démocratique et humaniste qui compose l’axe de la poésie nationaliste de Varoujan. Or cet axe est parfois entaché, car même Varoujan n’est pas toujours en mesure d’échapper aux préjugés les plus déplaisants de son époque.

Bien qu’isolées et marginales, de sinistres ombres ressortent dans la poésie de Varoujan, contrastant de façon nette et frappante avec son humanisme et son universalisme. Elles exigent donc une explication, de peur qu’elles ne soient déformées dans une tentative pour discréditer l’authenticité et l’intégrité de son héritage poétique. Dans « Le massacre », « Dans les ruines d’Ani » et « Dans la Cilicie en cendres », par exemple, les Arméniens sont représentés comme une « race laborieuse », propageant « l’âme à jamais florissante de l’Europe » dans une Asie arriérée, tout en se protégeant de « la tempête menaçante des tribus asiates » (p. 82). Ce dénigrement de l’Asie s’accompagne d’une présentation des Turcs comme « race d’incendiaires » « plus destructrice encore que le temps » et « plus mortelle que la peste » (p. 131).

L’enracinement historique de ce genre de préjugés est aisé à deviner. Ici, l’expérience arménienne ressemble à celle des Sud-Africains noirs sous l’apartheid ou des Palestiniens colonisés par le sionisme. Une grande partie des colons blancs dans l’Afrique du Sud de l’apartheid et des colons juifs dans l’Israël sioniste étaient, et dans le dernier cas continuent d’être, consciemment et volontairement partie prenante et bénéficiaires de l’oppression et du pillage d’un autre peuple par leur Etat. Dans de telles situations, le peuple opprimé se voit offrir peu d’espace pour établir des distinctions entre l’Etat oppresseur et ses citoyens. Les relations entre le peuple arménien et l’Etat ottoman étaient pareillement complexes. Précipité dans une frénésie de haine par leurs dirigeants, un nombre significatif de Turcs ordinaires participa au massacre des Arméniens et profita de l’expropriation de leurs terres et de leurs biens. Alors que les dirigeants révolutionnaires arméniens cherchaient à s’y opposer, cela créa un terrain fertile sur lequel un préjugé anti-Turc généralisé pouvait prospérer. Les intellectuels arméniens, qui avaient été éduqués en Europe, soutinrent parfois ces sentiments anti-Turcs par un mépris européen à l’égard de la civilisation asiatique  Même les plus progressistes absorbèrent non seulement le meilleur de la culture européenne, mais aussi ses pires aspects. Lesquels, chez Varoujan, surgissent dans des moments de rage impuissante, à la suite de massacres terribles.

Ces manifestations épisodiques d’européanisme ou de préjugé anti-Turc ne caractérisent cependant ni Le Cœur de la nation, ni la vie personnelle de Varoujan. Elles s’opposent en fait radicalement à la critique impressionnante, conséquente et cinglante de l’impérialisme européen et à une vision de la solidarité entre Arméniens et Turcs, qui conclut le volume. Le Cœur de la nation se clôt par « La femme des ruines » (p. 167) qui, tout en étant un poème d’une qualité artistique moindre, célèbre l’amitié et la coexistence arméno-turque, à la suite du coup d’Etat Jeune-Turc en 1908. Malgré leurs illusions cette année-là, ni Varoujan, jusqu'au moment de son assassinat, ni le mouvement révolutionnaire arménien ne perdirent foi en la possibilité finale d’une coexistence entre Arméniens et Turcs.

En dépit de toutes ces faiblesses isolées, Le Cœur de la nation possède une universalité atteinte grâce à un humanisme prédominant et un art somptueux, séduisant. Minas Tololian (1875-1975), mis à part ses prises de positions politiques que nous verrons plus tard, fut un critique littéraire, dont l’œuvre à l’esprit pénétrant et aux approches durables mérite d’être conservée. Il écrit très justement : « Varoujan demeure le plus grand des poètes qui, dans son œuvre, accorda le national et l’universel […] Inégalé dans sa célébration et sa vision de la vie sociale et collective arménienne […], il souffrit néanmoins pour toute l’humanité. Il souffrit des malheurs de toutes les nations, du sombre destin de tous les peuples opprimés. Il souffrit de l’humiliation du travailleur réduit à la misère […] Ici [dans la poésie de Varoujan], la souffrance fait écho à une pulsation collective. A travers sa propre nation et le combat pour la liberté de milliers de ses enfants, il souligna l’idéal de liberté pour toute l’humanité […] »

Dans sa poésie profondément arménienne, Varoujan cisèle l’agonie et le courage, l’oppression et la résistance de tous ceux qui ont vécu ou qui continuent à vivre dans des conditions extrêmes. Il y a là une poésie bienvenue pour nous, qui nous efforçons d’atteindre l’autre rive de cette montée de violence et de pourrissement, qui déferle sur notre début de siècle. Le coup de clairon de Varoujan, appelant à un avenir libre et meilleur, nous concerne tous ! (2)     

Notes

1. Œuvres choisies, Erevan, 1984, p. 63-206 [en arménien].
2. Note de l’A. : Si seulement Zareh Jaltorossian voulait bien tout laisser tomber et se consacrer à Varoujan, il nous gratifierait d’une approche de choix de ce prodigieux poète. 

[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://www.groong.com/tcc/tcc-20050207.html
Traduction : © Georges Festa – 02.2013.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.