dimanche 31 mars 2013

Ioannis Papadopoulos - Exodus


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Un documentaire raconte les histoires d’immigrés oubliés

par Stephanie Bailey

Hyperallergic (New York), 08.01.2013

 
HONG KONG – Pour grand et connecté que puisse sembler le monde, il est des univers invisibles dont la plupart d’entre nous ne sait rien. Prenez la Grèce, par exemple, un pays qui, mis à part sa crise économique très documentée et les cinq années de dure récession qui l’ont accompagnée, gère les conséquences d’un traité de l’Union Européenne ratifié à Dublin en 2003. Le traité de Dublin II stipule que les requêtes des demandeurs d’asile dans l’Union Européenne ne peuvent être évaluées que dans le pays où entrent les immigrés. Du fait de la géographie, cela a obligé essentiellement la Grèce à devenir le circuit principal de tous les demandeurs d’asile et réfugiés politiques qui ont afflué vers l’U.E., ces dix dernières années.

C’est cette histoire relativement dissimulée – et son sentiment corollaire d’urgence – qui a conduit deux photographes, Enri Canaj et Angelos Tzortzinis, et un journaliste, Ioannis Papadopoulos, installés en Grèce, à produire un court documentaire, Exodus, réalisé à partir de matériaux collectés entre 2008 et 2012. D’après Papadopoulos, « Ce court documentaire n’était pas un projet prévu de longue date. On a décidé de combiner tous les matériaux qu’on avait rassemblés durant ces années à partir d’histoires isolées sur ce thème et d’en faire quelque chose de solide. Il ne reflète pas la totalité du vécu des immigrés ici, mais il en éclaire des parts très importantes. »

Je demande à Papadopoulos : « C’est vraiment le traité Dublin II qui a créé cette véritable crise humaine en Grèce ? » Quelques éléments de mise en perspective sur la portée du problème : d’après des statistiques, en 2010, environ 90 % de tous les franchissements illégaux de frontière dans l’U.E. ont eu lieu en Grèce, avec des immigrés provenant surtout d’Asie de l’Ouest, d’Afrique du Nord et d’Asie du Sud, un reflet des conflits géopolitiques qui affectent les pays que ces personnes sont contraintes de fuir. Papadopoulos reconnaît que certes, le traité a joué un rôle, mais que le problème est aussi « l’absence de relations diplomatiques bilatérales entre la Grèce et l’Afghanistan, le Bangladesh et le Pakistan, une ignorance de la part de l’Etat et la lenteur des réactions, sans parler de la crise économique globale. »

La Grèce n’a jamais été censée être un terminus pour ceux qui atterrissent là ; ni alors, ni maintenant surtout, vu les nombreux problèmes spécifiques auxquels ce pays doit s’atteler. Quoi qu’il en soit, les demandeurs d’asile et les réfugiés se retrouvent en fait pris au piège et, même s’ils parviennent à s’enfuir, s’ils sont attrapés dans un autre pays de l’U.E., ils sont renvoyés vers la Grèce, car cela est spécifié dans Dublin II : le premier pays de l’U.E. où arrive un immigré est tenu de gérer la demande de cette personne en vue de l’asile politique.

Papadopoulos poursuit : « Le film parle de ceux qui tentent de passer au travers et qui se retrouvent pris au piège en Grèce. De ceux qui rêvent d’une vie meilleure en Occident et, à cause de Dublin II, se retrouvent en Grèce, à vendre de la ferraille pour survivre, à être payés un euro de l’heure pour ramasser des olives, ou obligés de fouiller les ordures pour trouver de quoi manger. On donne à voir ce à quoi ressemble la vie en Grèce pour un immigré sans papiers, et pas un immigré en général. »

« Le documentaire suit le parcours des immigrés sans papiers à partir de leurs deux points d’entrée : par mer à Samos et par terre à Evros, suivis d’aperçus sur leur vie à Athènes, en suivant leurs déplacements vers Igoumenitsa et Patras, les deux villes principales où les immigrés sans papiers tentent leur fuite. D’où le titre : Exodus, » précise-t-il.         

Pour beaucoup de gens, l’existence que mènent ces réfugiés est inimaginable. Or elle est bien réelle et se déroule en ce moment même – d’une certaine manière, nous en sommes tous responsables, si l’on songe aux raisons pour lesquelles ces gens sont obligés, en premier lieu, de quitter leurs foyers. Comme m’ont dit un jour deux frères palestiniens, qui vivent à Athènes, personne ne quitte sa maison ou son pays pour toujours, à moins d’y être forcé pour des raisons hors contrôle. Pendant ce temps, nous autres sommes contraints d’assister et d’observer, dans l’incapacité d’intervenir ou d’améliorer une situation politique qui est tout autant inhumaine que globale.   

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Traduction : © Georges Festa – 03.2013.


Bande-annonce Vimeo : http://vimeo.com/56240668