samedi 2 mars 2013

R. M. Douglas - Orderly and Humane : The Expulsion of the Germans after the Second World War / Ordonnée et humaine : l'expulsion des Allemands après la Seconde Guerre mondiale

© Yale University Press, 2012

 

L’expulsion des Allemands : la migration forcée la plus vaste dans l’Histoire

par R. M. Douglas

The Huffington Post, 25.08.2012

 

En décembre 1944, Winston Churchill annonça devant une Chambre des Communes abasourdie que les Alliés avaient résolu d’entreprendre le plus vaste transfert forcé de population – à savoir, ce qui, de nos jours, est qualifié de « purification ethnique » - dans l’histoire humaine.

Des millions de civils vivant dans les provinces allemandes orientales, destinées à être restituées à la Pologne après la guerre, devaient être expulsés et déposés parmi les ruines de l’ancien Reich, à charge pour eux de se débrouiller comme ils le pourraient. Le Premier ministre ne mâcha pas ses mots. Ce qui est prévu, déclara-t-il tout de go, c’est « l’expulsion totale des Allemands […] Car l’expulsion est la méthode qui, autant qu’il nous a semblé, sera la plus satisfaisante et durable. »

Cette révélation du Premier ministre alarma certains commentateurs, qui rappelèrent que dix-huit mois plus tôt seulement, son gouvernement avait fait cette promesse : « Qu’il soit bien clair dans le monde entier que jamais les Anglais ne chercheront vengeance au moyen de représailles en masse contre le peuple allemand dans son ensemble ! » 

Aux Etats-Unis, des sénateurs demandèrent à savoir quand la Charte Atlantique, une déclaration des objectifs de guerre anglo-américains qui affirmait l’opposition des deux pays à « des changements territoriaux qui ne s’accordent pas avec les souhaits librement exprimés de la population concernée », fut abandonnée. Dénonçant la proposition de Churchill comme un « crime énorme », George Orwell se rassura à la pensée qu’une politique aussi extrême « ne peut dans les faits être mise en œuvre, quand bien même elle débuterait, vu le chaos, les souffrances et le germe de haines irréconciliables qui en résulteraient. »

Orwell sous-estimait grandement la détermination et la portée des plans des dirigeants alliés. Ni lui ni personne ne savait qu’outre le déplacement de 7 à 8 millions d’Allemands d’Europe Orientale, Churchill, le président des Etats-Unis Franklin D. Roosevelt et le dirigeant soviétique Joseph Staline avaient déjà convenu d’une déportation pareillement « ordonnée et humaine » de plus de 3 millions de germanophones – les « Allemands des Sudètes » - de leurs foyers en Tchécoslovaquie. Ils ajouteraient bientôt à cette liste le demi million d’habitants d’origine allemande en Hongrie.

Bien que les gouvernements de Yougoslavie et de Roumanie ne furent jamais autorisés par les Trois Grands à déporter leurs minorités allemandes, tous deux profitèrent de la situation pour les expulser aussi.

Au milieu de l’année 1945, non seulement la migration forcée la plus vaste, mais probablement le mouvement de population le plus grand dans l’histoire humaine était en cours, une opération qui se poursuivit durant les cinq années suivantes. Entre 12 et 14 millions de civils, dans leur écrasante majorité des femmes, des enfants et des personnes âgées, furent chassés de leurs foyers ou, dans le cas où ils avaient déjà fui l’avancée de l’Armée Rouge durant les derniers jours de la guerre, empêchés par la force d’y revenir.

Dès le début, ce déplacement en masse fut mis en œuvre essentiellement au moyen de la violence et de la terreur, avec le soutien des Etats. En Pologne et en Tchécoslovaquie, des centaines de milliers de réfugiés furent rassemblés dans des camps – souvent, comme Auschwitz I ou Theresienstadt, d’anciens camps de concentration nazis maintenus opérationnels durant plusieurs années après la guerre et mis au service d’un nouvel objectif.

Les conditions d’existence des prisonniers dans plusieurs de ces installations étaient atroces, comme en témoignent les autorités de la Croix Rouge, s’accompagnant de mauvais traitements, du viol des femmes internées, de travaux forcés épuisants et d’un régime de sous-alimentation allant de 500 à 800 calories par jour. En violation des règlements, rarement appliqués, exemptant les jeunes de la détention, les enfants étaient couramment incarcérés, soit avec leurs parents, soit dans des camps réservés aux enfants. Comme l’ambassade de Grande-Bretagne à Belgrade le signale en 1946, les conditions réservées aux Allemands « semblent bien en dessous des normes en vigueur à Dachau. »

Alors que le taux de mortalité dans ces camps était souvent terriblement élevé – 2 227 internés dans le camp de Mysłowice, au sud de la Pologne, périrent durant les dix derniers mois de 1945 -, l’essentiel de la mortalité liée aux expulsions se produisit en dehors d’eux.

Les marches forcées, dans lesquelles les habitants de villages entiers furent expulsés en l’espace d’un quart d’heure et conduits sous la menace de fusils vers la frontière la plus proche, firent de nombreuses pertes. De même, les transports en train, qui prenaient parfois des semaines à rejoindre leur destination, avec jusqu’à 80 personnes expulsées, entassées dans chaque wagon, privées (parfois totalement) de nourriture, d’eau et de chauffage suffisants. 

Les décès continuaient à l’arrivée en Allemagne même. Déclarés inéligibles par les autorités alliées à recevoir quelque forme que ce soit d’aide internationale et dépourvus de logements dans un pays dévasté par les bombardements, les expulsés passaient dans de nombreux cas leurs premiers mois ou années vivant à la dure dans des champs, des wagons de marchandises ou sur des quais de gare.

La malnutrition, l’hypothermie et la maladie firent de nombreuses victimes, en particulier parmi les plus âgés et les plus jeunes. Bien que des recherches supplémentaires soient nécessaires, afin d’établir le nombre total de morts, des estimations laissent penser qu’au bas mot, 500 000 personnes perdirent la vie, suite à cette opération.

Non seulement le traitement des expulsés contrevenait aux principes au nom desquels la Seconde Guerre mondiale était censée avoir été entreprise, mais il suscita de nombreuses et durables complications juridiques. Lors des procès de Nuremberg, par exemple, les Alliés passaient en jugement les dirigeants nazis survivants, accusés d’avoir perpétré des « déportations et autres actes inhumains » contre les populations civiles, au même moment où, à moins de quelques centaines de kilomètres de là, ils se lançaient d’eux-mêmes dans des déplacements forcés à grande échelle.

Des problèmes similaires surgirent avec la Convention des Nations Unies pour la prévention et la répression du crime de génocide en 1948, dont la première mouture déclarait illégal « l’exil forcé et systématique d’individus représentant la culture d’un groupe. »  Cette disposition fut supprimée de la version finale, sur l’insistance de la délégation des Etats-Unis, laquelle soulignait le fait que cela « pourrait être interprété comme incluant les transferts forcés de groupes minoritaires, tels que ceux déjà mis en œuvre par les membres des Nations Unies. »

Jusqu’à aujourd’hui, des Etats responsables d’expulsions continuent dans une large mesure à exclure les déportations et leurs effets permanents de la portée du droit international. En octobre 2009, par exemple, l’actuel président de la République Tchèque, Václav Klaus, refusa de signer le traité de Lisbonne de l’Union Européenne, à moins que son pays ne se vît accorder une « exemption », lui assurant que les expulsés survivants ne puissent recourir à ce traité pour demander auprès des tribunaux européens réparation au nom des mauvais traitements subis. Face à l’échec d’un accord dans l’éventualité d’une non-ratification tchèque, l’Union Européenne accepta à contrecœur. 

A ce jour, les expulsions de l’après-guerre – dont l’échelle et le caractère meurtrier ont dépassé de loin l’épuration ethnique qui accompagna l’effondrement de l’ancienne Yougoslavie dans les années 1990 – restent peu connues en dehors de l’Allemagne. (Et même là, une enquête de 2002 révéla que les Allemands âgés de moins de trente ans avaient une connaissance plus précise de l’Ethiopie que celle des régions d’Europe d’où leurs grands-parents furent déportés.)

Les manuels scolaires sur l’histoire de l’Allemagne moderne ou de l’Europe moderne, que j’utilise en général avec mes étudiants, soit omettent totalement de mentionner ces expulsions, soit les relèguent à quelques lignes qui n’apprennent rien, et fréquemment inexactes, les présentant comme la conséquence inévitable des atrocités de l’Allemagne durant la guerre. Dans le discours populaire, les rares fois où les expulsions sont citées tout au plus, il n’est pas rare de les éluder au motif que les expulsés ont « eu ce qu’ils méritaient » ou bien que l’intérêt des Etats, qui les expulsaient afin de se débarrasser d’une population minoritaire potentiellement déloyale, devait avoir le pas sur le droit des déportés à rester sur leurs terres d’origine.

Pour convaincants, en apparence, que ces arguments puissent sembler, ils ne résistent pas à l’examen. Les expulsés ne furent pas déportés suite à un procès et une condamnation individuelle pour des actes de collaboration en temps de guerre – ce dont des enfants ne sauraient être coupables, où que ce soit -, mais bien parce que leur déplacement sans discrimination servait les intérêts des grandes puissances, comme ceux des Etats procédant à ces expulsions.

Les mesures visant à exempter des « antifascistes » reconnus de la détention ou du transfert étaient couramment ignorées par ces mêmes gouvernements qui les adoptaient ; Oskar Schindler, le plus célèbre « antifasciste », né dans la ville tchèque de Svitawy, fut dépossédé par les autorités de Prague de sa nationalité et de ses biens, comme les autres.

Par ailleurs, l’argument selon lequel il est légitime, dans certaines circonstances, de déclarer, au regard de populations entières, que la prise en considération des droits de l’homme ne s’appliquent tout simplement pas, est des plus dangereux. Dès que le principe, selon lequel certains groupes précis, tombés en disgrâce, peuvent être traités de cette manière, est admis, il est difficile de voir pourquoi il ne s’appliquerait pas à d’autres. Des chercheurs, parmi lesquels Andrew Bell-Fialkoff, John Mearsheimer et Michael Mann, ont déjà souligné le fait que l’expulsion des Allemands constitua un précédent encourageant pour la mise en œuvre de migrations forcées similaires dans l’ancienne Yougoslavie, au Moyen-Orient et ailleurs.

L’histoire des expulsions d’après-guerre montre pourtant qu’il ne s’agit aucunement d’un transfert « ordonné et humain » de populations : violence, cruauté et injustice font intrinsèquement partie de ce processus. Comme l’a remarqué à juste titre Madeleine Albright, ancienne Secrétaire d’Etat américaine, qui avait fui, petite fille, la Tchécoslovaquie occupée par les nazis : « Les punitions collectives, telles que les expulsions forcées, sont habituellement justifiées par des motifs de sécurité, mais frappent presque toujours le plus lourdement ceux qui sont sans défense et faibles. »

Il importe de garder à l’esprit qu’aucune comparaison valable ne saurait être établie entre l’expulsion des Allemands et les atrocités bien plus grandes dont se rendit responsable l’Allemagne nazie. Toutes propositions contraires – y compris celles avancées par les expulsés eux-mêmes – sont à la fois choquantes et historiquement fausses.

Quoi qu’il en soit, comme l’historien B.B. Sullivan l’a observé dans un autre contexte, « un mal plus grand n’absout pas un mal moindre. » Les expulsions d’après-guerre furent à tous égards une des manifestations les plus significatives de la violation en masse des droits de l’homme dans l’histoire récente. Leurs effets démographiques, économiques, culturels et politiques continuent de jeter une ombre conséquente et sinistre sur le continent européen. Or leur importance reste méconnue, tandis que nombre d’aspects centraux de leur histoire n’ont pas été suffisamment étudiés.

Près de 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que les expulsés survivants quittent la scène, le temps est venu pour cet épisode tragique et destructeur de recevoir l’attention qu’il mérite, afin que ses enseignements ne puissent se perdre et que les souffrances inutiles qu’il provoqua ne se répètent pas.               

[R. M. Douglas est professeur associé d’histoire à l’Université de Colgate (Hamilton, N.Y.). Il est l’auteur de quatre ouvrages précédents, dont le plus récent est Architects of the Resurrection: Ailtiri na hAiséirghe and the Fascist "New Order" in Ireland [Les Architectes de la résurrection : Ailtiri na hAiséirghe et le « Nouvel ordre » fasciste en Irlande] (Manchester University Press, 2009). Il vit à Hamilton, dans l’Etat de New York.]

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