mardi 23 avril 2013

Aramazt Kalayjian : Tezeta [The Ethiopian Armenians] / Tezeta [Les Arméniens d'Ethiopie]


© http://tezeta.tumblr.com

 
Le réalisateur Aramazt Kalayjian donne vie à Tezeta

par Gabriella Gage


 
WATERTOWN (Massachusetts) – Tezeta : un mot très important en Ethiopie. En amharique (langue sémitique parlée en Ethiopie), il signifie mémoire, nostalgie ou envie. C’est aussi le nom d’un style de jazz et de ballades éthiopiennes, qu’ont adopté d’innombrables chanteurs éthiopiens. Plus récemment, il a inspiré au plan linguistique Tezeta [Les Arméniens d’Ethiopie], un documentaire du réalisateur arméno-américain Aramazt Kalayjian.

Le film, actuellement en cours de production, explore les liens historiques entre Arméniens et Ethiopiens, la musique servant de passerelle culturelle principale entre les communautés. Grâce au film, ses créateurs espèrent préserver l’héritage culturel de la petite communauté arménienne, relativement méconnue, d’Ethiopie. « Des 40 orphelins arméniens, adoptés par l’empereur Haïlé Sélassié Ier après le génocide, pour composer le premier orchestre impérial de l’Ethiopie en 1924, à Alemayhu Eshete, l’ « Elvis » de l’Ethiopie, les Arméniens ont marqué de leur empreinte le paysage culturel et musical de la société éthiopienne, » précise Kalayjian, créateur et directeur du projet.

Il explique : « J’ai choisi [Tezeta] comme titre de notre documentaire, du fait de son lien avec la musique et du sentiment qu’il suggère. « Tezeta », la mémoire, la nostalgie, voilà ce que les gens décrivent, lorsqu’ils pensent au rapport entre Arméniens et Ethiopiens. » Il ajoute : « La musique constituait le principal filon culturel grâce auquel les Arméniens pouvaient maintenir un lien et faire connaître leur art musical auprès de la société éthiopienne. Grâce aux récits et aux gens que j’ai cités plus haut, ils ont contribué à élever le niveau et la qualité du jeu, de la composition et du goût pour la musique en Ethiopie. »

Kalayjian entendit parler pour la première fois de la communauté arméno-éthiopienne, alors qu’il était tout petit, élevé dans la vallée de l’Hudson, dans l’Etat de New York. « Enfant, mon père me parlait sans cesse de tous ces lieux où nous comptons des communautés arméniennes. La Pologne, l’Uruguay, l’Australie, l’Inde, y compris l’Ethiopie. Il me parlait d’un camarade de classe éthiopien, qu’il avait connu à l’internat Melkonian, aujourd’hui fermé. » Mais Kalayjian n’a commencé à explorer véritablement les récits de son père sur les communautés arméniennes méconnues que plusieurs années après, alors qu’il vivait dans Harlem, à New York.

Il s’est très tôt intéressé aux arts. Il s’inscrivit au Pratt Institute, où il passa un diplôme en design de communication. Tout en collaborant à la réalisation d’un documentaire, durant dix semaines, au Maysles Institute de Harlem, Kalayjian explora l’écriture du scénario, le financement, le récit via la vidéo et la technique du film documentaire.

Un jour, en visitant la bibliothèque Schoenberg d’Etudes africaines à Harlem, Kalayjian se souvint des anecdotes de son père et décida de demander s’il existait des matériaux témoignant du lien historique entre l’Arménie et l’Afrique. Le bibliothécaire – qui, remarque Kalayjian, se trouvait être à moitié Arménien – lui apporta deux ouvrages qui décrivaient les échanges commerciaux entre Arméniens et Ethiopiens au 14ème siècle. « J’étais enthousiasmé ! Un moment magique, comme découvrir un trésor secret, longtemps caché. » Le lendemain, Kalayjian rencontre son ami, le musicologue Miles McNulty, qui lui présente une anthologie de musique éthiopienne, produite par Francis Falceto, intitulée Ethiopiques. Tout en parcourant cet ensemble de CD, Kalayjian tombe sur un patronyme arménien parmi la distribution – Nersès Nalbandian. « Dès que j’en ai entendu parler, et après quelques recherches, j’ai appris l’existence de cet orchestre composé de 40 orphelins du génocide arménien, originaires de Jérusalem, qui furent adoptés par l’empereur Haïlé Sélassié Ier, afin de former le premier orchestre impérial de l’Ethiopie. J’étais scotché, j’ai réalisé qu’il y avait là une histoire en profondeur, dont je venais d’effleurer la surface. »

Tout en programmant son voyage de New York en Arménie, Kalayjian et sa femme, Ani Jilozian, décidèrent de se rendre en Ethiopie pour y collecter des récits et entamer une recherche sur ce qu’il nomme « la romance culturelle et musicale arméno-éthiopienne. »

Beaucoup de gens, explique-t-il, sont au courant de l’histoire des 40 orphelins qui officièrent dans l’orchestre éthiopien et de leur chef, Kévork Nalbandian, lequel écrivit le premier hymne national de l’Ethiopie. « Ce que les gens ignorent, dit-il, ce sont les autres qui œuvrèrent pour élever le niveau de la musique éthiopienne. Sona Stordio, qui enseigna le piano à de nombreux Ethiopiens. Achkhène Avakian, qui enseigna dans le seul conservatoire d’Ethiopie, l’Ecole Yared. Haïg Manoukian, qui dirigea la fanfare de l’Ecole de Police, dix ans durant, et qui passa six ans à transcrire de la musique religieuse éthiopienne, de la notation musicale traditionnelle de saint Yared dans la notation européenne, » et beaucoup d’autres. « L’importance de la contribution des Arméniens à l’art musical en Ethiopie est véritablement ignorée. »

La réaction de la communauté arméno-éthiopienne et, plus largement, de la communauté éthiopienne, a été, dit-il, incroyable. 

« Dès que les gens ont appris que je réalisais un documentaire sur leur histoire au travers de la musique, ils ont été fous de joie et nous ont fait cadeau de photographies, de récits et de cette fragilité d’être filmés, qui représente une voie d’accès unique pour un réalisateur de documentaire. » Il ajoute : « Il s’agit d’une histoire autant éthiopienne qu’arménienne, car de nombreux Arméniens ont été adoptés ici en tant qu’Ethiopiens. Au cimetière arménien, il existe une pierre tombale d’un médecin arménien qui en dit long : « Né en Ethiopie, a vécu pour l’Ethiopie, mort pour l’Ethiopie. »

La sortie de Tezeta [Les Arméniens d’Ethiopie] est prévue dans le courant de l’année. Les campagnes de financement récentes et en cours visent à soutenir l’achèvement du projet, avec des centaines d’heures de tournage déjà filmées.

« Nous avons récemment rassemblé des fonds pour la phase finale de production et de post-production du film. Même si nous n’atteignons pas notre objectif, nous y voyons un succès, qui nous aidera à collecter des matériaux ici en Ethiopie, » précise Kalayjian.

« Nous sollicitons plusieurs organisations [arméniennes, éthiopiennes et internationales] accordant des subventions pour financer la post-production [montage vidéo, conception sonore, correction des couleurs, gravure DVD], tout en programmant un concert à Erevan avec un groupe éthiopien et la dernière pop star de l’Ethiopie, Vahé Tilbian. Nous espérons vraiment être en mesure de mettre en scène ce grand moment musical en Arménie, » dit-il.

Les producteurs du film espèrent aussi participer à des festivals du film à travers le monde ; un musée en Ethiopie, ajoutent-ils, est même envisagé. 

Le dévouement de Kalayjian à ce projet est en partie dû à la singularité et à l’énergie de la communauté arméno-éthiopienne. « Leur base religieuse commune leur donne accès aux cœurs et aux âmes de la monarchie et du peuple d’Ethiopie. Ce qui crée un lien de confiance, permettant aux Arméniens de se développer et d’aider au développement, grâce à ces précieuses composantes communes, au sein de la société éthiopienne, » dit-il, renvoyant au fait que les Eglises éthiopienne et arménienne apostolique sont membres de la communion des Eglises orthodoxes orientales. Il existe aussi des similitudes entre les alphabets éthiopien et arménien.

A mesure que la production avance, Kalayjian espère, dit-il, « informer l’opinion à travers le monde sur l’apport considérable des Arméniens à l’Ethiopie, et sur la romance culturelle et musicale qu’ils ont en partage. Si j’arrive à pousser d’autres gens à en savoir plus, j’aurais l’impression d’avoir réussi. D’autant que beaucoup d’Arméniens et d’Ethiopiens ignorent que des Arméniens ont vécu ou vivent ici. »

Pour plus d’informations sur Tezeta [Les Arméniens d’Ethiopie], l’histoire de la communauté arméno-éthiopienne ou effectuer un don au bénéfice de la production du film, consulter http://tezeta.tumblr.com.     

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Traduction : © Georges Festa – 04.2013.