jeudi 25 avril 2013

Aristakès Lastivertsi - Histoire d’Arménie ou Récit des malheurs de la nation arménienne / Arisdaghes Lasdivertzi - The History : On the depredations visited upon us by foreign nations around us


Ani (Turquie actuelle), églises des Saints-Apôtres [Sourp Arakelots] (à g.) et Saint Grégoire [Sourp Krikor] (à dr.), 2007
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Aristakès Lastivertsi
Histoire d’Arménie ou Récit des malheurs de la nation arménienne
Erevan : Hayastan, 1971, 155 p. [en arménien]

par Eddie Arnavoudian

Groong, 03.04.2000

 
Tout comme les Grecs, les Romains, les Arabes, les Perses et autres nations, les Arméniens ont eux aussi produit une littérature ancienne, classique, composée d’historiens, de chroniqueurs, de poètes, d’hommes de science et de philosophes. Moïse de Khorène, Agathange, Fauste de Byzance [Pavstos Buzant], Lazare de Pharbe [Ghazar Parpetsi], Ghévond, Yéghiché, Korioun, Thomas Arçrouni [Tovma Artsrouni], Anania de Shirak [Anania Shirakatsi], saint Grégoire de Tatev [Krikor Davetatsi], Hovannés Imasdaser [Le Sage] et Mékhitar Koch ne sont que les noms familiers d’une liste plus longue. Dans cet ensemble, des réalisations remarquables d’une grande valeur historique, intellectuelle et artistique cohabitent avec des travaux arides, parfois répétitifs et même douteux. Néanmoins, chacune d’elles revêt un intérêt durable.

De nos jours, les œuvres des anciens historiens de l’Arménie ont une portée singulière. Pour les historiens postmodernes, une histoire soucieuse de « discours subjectifs » et de « mondes inventés » n’est, bien sûr, rien de plus qu’une nouvelle « histoire inventée » sans grande importance sociale ou politique. Or un simple aperçu sur les classiques arméniens révèle certaines constantes, lesquelles suggèrent un univers historique dépassant la simple « invention. » Parmi ces traits communs, quelques-uns sont si frappants que lire nos classiques nous donne aujourd’hui l’occasion de contempler l’abîme qui nous menace ou bien ces hauteurs qui se signalent au peuple d’Arménie.

Une de ces œuvres est l’Histoire d’Arménie ou Récit des malheurs de la nation arménienne, due à un chroniqueur du 11ème siècle, Aristakès Lastivertsi. Il s’agit d’un rapide, mais glacial, bilan des événements qui entraînèrent la chute de la dynastie des Bagratides et la destruction de sa glorieuse capitale, Ani. Tenaillés par « le sabre venu de l’Est, la mort venue de l’Ouest, les massacres venus du Nord et le feu venu du Sud, » les Bagratides, ultime dynastie de monarques arméniens, furent incapables de résister. Jadis foyer imposant d’une renaissance culturelle de l’Arménie, Ani, la ville aux mille et une églises, aux monuments d’une architecture extraordinaire et à la richesse phénoménale, succomba. Réduite à des ruines, tandis que sa population fut massacrée ou chassée.

Lastivertsi n’a ni l’envergure intellectuelle ou analytique de Moïse de Khorène, ni le génie créateur ou le zèle missionnaire de Fauste de Byzance, mais il a véritablement le talent de transcrire, à l’aide de métaphores vivantes et colorées, les ravages terrifiants que les envahisseurs byzantins et turcs seldjoukides infligèrent à l’Arménie. Etant donné le rôle alors dominant de l’Eglise dans la vie intellectuelle arménienne, il n’est pas étonnant que Lastivertsi voie dans la catastrophe qui frappe l’Arménie une action divine. Grecs byzantins, Turcs et Persans ne sont que « les verges vouées à punir » une ville « qui a atteint le faîte du péché. » Or, sous l’enveloppe religieuse, il nous donne à voir une société si éprouvée par les divisions et les conflits internes, marquée par des polarités si extrêmes de richesse et de pauvreté et exploitée par des dirigeants si égoïstes et cupides, qu’elle subit une érosion calamiteuse de sa cohésion sociale et perdit toute capacité à résister aux périls intérieurs ou extérieurs.

Le défi

Au tournant du 10ème siècle, l’empire byzantin, ayant pour l’heure réglé ses problèmes à l’ouest, s’attela à centraliser son contrôle sur les régions orientales d’Asie Mineure et l’Arménie. A cette fin, il entreprit d’humilier et d’anéantir les Bagratides, ainsi que leurs principautés féodales avoisinantes. Recourant à une tactique éprouvée dans leur empire, les autorités byzantines expulsèrent des familles féodales entières, ainsi que leurs serfs, les réinstallant dans des terres éloignées et leur substituant des alliés et des fonctionnaires plus fiables. La moindre opposition aux projets des Grecs entraînait une intervention militaire si brutale que Lastivertsi écrit : « En me remémorant ces malheurs, j’en perds la raison, me voilà terrorisé et mes mains de trembler au point que je ne puis continuer à écrire. »

Les principautés arméno-géorgiennes de Daïk’h furent les premières victimes d’une vaste offensive où les troupes byzantines « furent mandatées dans diverses régions de ce pays avec les consignes les plus strictes de n’épargner personne, ni les anciens, ni les jeunes, ni les enfants, ni les adultes, ni les hommes, ni les femmes. Le résultat fut la destruction et la ruine de douze provinces […] et l’asservissement de milliers d’hommes, qui vida cette terre de sa population. »

Parallèlement à cette offensive des Grecs, l’Arménie subit aussi les ambitions prédatrices d’une force turque seldjoukide émergente, venue de l’est. Lastivertsi est frappé par les prouesses militaires des Turcs seldjoukides, leur férocité et leur besoin infatigable de conquêtes. Dans le sillage de leurs invasions, des cités et des villages entiers, palais et églises, monastères et maisons sont brûlés et réduits à des décombres, sous lesquelles leurs habitants sont ensevelis par dizaines de milliers. Lastivertsi accumule les détails, afin de rendre en image la sauvagerie la plus horrible. Tout en éprouvant néanmoins le besoin de noter : « Je ne puis décrire cette terreur sous tous ses aspects. Quant à ceux qui souhaiteraient combler les manques dans notre récit, ils n’ont qu’à jeter un coup d’œil sur les ruines qui jonchent la terre. Il est des scènes si atroces que même les pierres et autres objets inanimés seraient émus aux larmes […] »

Aux yeux de Lastivertsi, il semble que les envahisseurs étrangers « ne se satisfont pas du pillage et du butin. Ils ont une soif inextinguible de nous voir anéantis. »

La réaction manquée à ce défi

Les Bagratides réagirent par un véritable catalogue de lâcheté, de désunion, de traîtrise, de trahison, de corruption et de déshonneur. Les renvois de Lastivertsi à la classe dirigeante arménienne sont implacablement négatifs et accablants. Dans cette Histoire, nous ne constatons pas la moindre trace, de la part de ces dirigeants, de quelque stratégie de survie, ni de quelque détermination à organiser une résistance systématique. La passivité et l’impuissance, tant du monarque que des principautés locales, sont saisissantes. Lorsque l’ennemi assiège Yerzinga [Erzindjan], il écrit : « L’éclat aveuglant des innombrables épées ennemies et le sifflement d’une nuée de flèches étaient comme des chaînes entravant une population terrifiée […]. Or […] il n’y avait ni prince, ni chef, pour exhorter et inspirer une résistance, comme il est de règle pour ceux qui commandent en temps de guerre. Le sac d’Ani, la capitale, ne présenta guère de problème, car les seigneurs et les défenseurs de la ville étaient déchirés par les dissensions et les querelles, et lorsque l’offensive débuta, ils fuirent le champ de bataille, oubliant leurs amis, jusqu’à leurs proches. » 

Impossible de déceler dans cet ouvrage quelque affirmation d’un intérêt ou d’un destin commun. Des lueurs d’une conscience arménienne surgissent bien çà et là, mais submergées par des ambitions sectorielles, provinciales, régionales ou locales. Les rares épisodes isolés de bravoure, qui sont mentionnés, ne contiennent aucun potentiel de résistance à l’échelle nationale. A cet égard, l’on ne peut que comparer ce fléchissement passif, cet effondrement sans recours, à la réaction de la génération de Vartanantz en 451 de notre ère, lorsqu’ils firent face à une menace critique venue de Perse.

D’une certaine manière, peu de choses avaient changé depuis la fin de la dynastie des Arsacides [Archakouni]. Mis à part quelques brefs intermèdes, aucune monarchie arménienne n’eut les moyens, ni la volonté d’imposer son hégémonie sur les nombreuses principautés feudataires arméniennes et de former un Etat stable et puissant. Il en est de même aux 10ème et 11ème siècles. Les grands féodaux continuent de se comporter de façon atavique, se vendant volontiers à l’étranger le plus offrant.

Sur un point décisif, quelque chose a néanmoins fondamentalement changé. Au 5ème siècle, l’Eglise arménienne, tout en poursuivant ses intérêts propres, féodaux, est devenue une redoutable puissance nationale, qu’il n’est guère facile de vaincre. Elle nourrit de significatives ambitions politiques et même étatiques, à l’échelle nationale, et est en mesure, en s’unissant aux Mamikonian, de former l’épine dorsale d’une résistance arménienne contre les Perses. Or, en 1075, il n’existait aucune force comparable à celle de l’Eglise au 5ème siècle.

La lecture de Lastivertsi confirme le fait que la dynastie des Bagratides, comme les Arsacides avant eux, était dépourvue de toute énergie interne, innée. Toutes deux furent fondamentalement dépendantes de puissances impériales environnantes. Les Bagratides et les princes féodaux arméniens d’alors étaient si redevables envers l’empire byzantin qu’à leur mort, ils étaient contraints de léguer leurs possessions à l’empereur. A l’image du long cours de notre histoire, l’Etat arménien, comme entité politique, économique ou sociale, n’eut qu’une existence très précaire, ténue. L’on peut même affirmer avec raison qu’à l’exception d’un ou deux siècles, il n’y jamais eu d’Etat arménien véritablement indépendant.

C’était d’évidence le cas à l’époque de Lastivertsi. L’Arménie était dépourvue d’une quelconque classe dirigeante interne, à la fois saine et vigoureuse. L’Etat arménien et la dynastie des Bagratides manquaient totalement de ressources pour résister et ne se caractérisaient que par « le chaos et la désintégration, lesquels naissent de l’absence d’une seule autorité dominante. »

Pourrie jusqu’à la moelle

La grandeur d’Ani dissimulait un profond pourrissement. Lastivertsi met à nu les bases sociales de l’Arménie, délabrées au point d’être prêtes à s’effondrer au premier choc. L’Arménie vivait alors une ère de transition. L’ancien édifice, fait d’obligations féodales, dans lequel « le roi se devait de prendre soin de son peuple, » se désintégrait. A sa place émergeait un type nouveau de souverain et d’élites, peu préoccupés de bâtir un Etat et mus uniquement par un égoïsme sans frein et un appétit d’accumulation de richesses. En ces temps nouveaux :

« La loi de la justice est remplacée par l’injustice. La passion de l’argent est aujourd’hui davantage goûtée que l’amour de Dieu. L’argent, et non le Christ, est objet d’adoration. Résultat, tout sens d’ordre est remplacé par le chaos. Les princes sont devenus complices des voleurs, au service de l’argent. Ivres de vengeance. Les juges sont devenus vénaux et, en échange de pots-de-vin, font insulte à la justice et ne défendent pas les droits des orphelins. »

Autrefois haïs et prohibés, « l’usure et l’intérêt sont légitimés, tandis que les besoins des orphelins sont négligés […] Les riches ont accumulé des richesses en s’appropriant les champs et les terres de leurs voisins miséreux, tandis que les marchands s’enrichissent au moyen de l’usure et de l’intérêt. »

Derrière la façade brillante d’Ani se trouvait une société sans la moindre notion d’intérêt commun ou collectif. Une société guidée par les intérêts étroits d’une élite, laquelle prospérait aux dépens de la nation comme entité. Trop affaiblie et manquant de cohésion pour affronter les offensives des Grecs et des Turcs seldjoukides. Ce que Lastivertsi résume bien, lorsqu’il explique que le sort terrible, qui s’abat sur Ani, « est celui de toutes ces villes bâties avec le sang du pauvre. Tel est le sort de ces villes qui croissent en somptuosité grâce à la sueur du pauvre. Tel est le sort de ces villes dont les nobles maisons ont été fortifiées au moyen de l’usure et de l’injustice, et dont les possédants n’éprouvent aucune compassion envers le pauvre et le sans-logis, ne se souciant que de leurs plaisirs hédonistes. »

L’on étudie, dit-on, l’histoire non pour apprendre du passé, mais pour comprendre le présent. Ceux qui cherchent à nous décourager d’étudier l’histoire nous rendent aveugles à notre présent. Lire Lastivertsi peut nous aider à ouvrir les yeux.

Impossible de conclure quelque examen de l’Histoire de Lastivertsi sans noter un semblant de perversité dans sa vision. Lastivertsi attribue à Dieu des actes d’une barbarie indescriptible, à travers lesquels Turcs et Grecs sont présentés comme rien de moins que les agents de la divinité. Or il n’y a pas l’ombre d’une protestation, exceptée la révolte, contre un Dieu capable de détruire ainsi un peuple et une nation ! En cela, peut-être, reflète-t-il le désespoir irrémédiable de son temps.                      

[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian publie régulièrement des études littéraires et politiques dans Haratch (Paris) et Naïri (Beyrouth). Ses recensions paraissent aussi dans Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://www.groong.com/tcc/tcc-20000403.html
Traduction : © Georges Festa – 04.2013.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.