lundi 29 avril 2013

Arméniens de génération en génération : l’histoire du relieur du sultan et de ses descendants / Armenian over the Generations : The Story of the Sultan's Bookbinder and his Descendants


Reliure du 19ème siècle, Bibliothèque Nationale de Turquie
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Arméniens de génération en génération : l’histoire du relieur du sultan et de ses descendants

par Aram Arkun


 
NEW YORK – Parounag Gurdjian mourut dans la pauvreté en Egypte en 1937, laissant des dettes dans un misérable hospice. Sa femme avait, elle aussi, débuté modestement, dans un village de pêcheurs, en bord de mer. Quant à lui, Parounag gagna Constantinople où il devint apprenti dans l’art de la reliure. Rapidement, son existence s’améliora. Il se retrouva dans le quartier huppé de Pera et s’enrichit. A cette époque, explique Siroun Wang, son arrière-petite-fille, les relieurs n’avaient rien à envier aux bijoutiers. Ils utilisaient or et pierres précieuses pour leurs reliures et, hautement qualifiés, étaient très recherchés.

Parounag fut même invité au palais du sultan Abd ul-Hamid II, au tournant des années 1880-1890, avec le droit d’apposer le sceau du souverain sur la porte de son atelier. Un grand honneur, apparemment, mais il y avait un revers. Abd ul-Hamid II fut surnommé le « sultan rouge », à cause des massacres d’Arméniens qu’il commandita. Parounag, précise Wang, racontait à ses enfants, Nouritza et Lévon : « Un jour, tu es appelé au palais pour recevoir un sac empli d’or, mais si tu es invité une seconde fois, tu ne reviens jamais. Il faut partir. Tu as bien ton sac d’or, mais… »

Résultat, il emmena un jour ses enfants pour une balade, mais, au lieu de cela, embarqua pour Varna, en Bulgarie, où il comptait une tante et un oncle. L’épouse de Parounag était morte auparavant dans un accident. Les enfants furent placés dans une école catholique française, tandis que Parounag gagna Boston pour voir si cette ville pouvait convenir comme nouveau lieu de résidence.

Finalement, un Turc se présenta, l’informant que le sultan voulait savoir pourquoi il était parti, lui présentant un second sac d’or pour lui payer son retour. Parounag sentit qu’au Caire seulement, il pourrait être à l’abri du sultan. Il rentra donc en Bulgarie et emmena ses enfants en Egypte, où il se remaria. Wang ignore pourquoi Parounag était important au point d’être invité à rentrer, ou s’il avait fait quelque chose pouvant être considéré comme une menace pour l’empire ottoman.

Le fils de Parounag mourut d’une tuberculose, qu’il contracta en tentant de gagner les Etats-Unis via l’Italie. Malheureusement, l’Italie et l’empire ottoman étaient alors en guerre et, porteur d’un passeport ottoman, il fut emprisonné et tomba malade. Il fut renvoyé en Egypte, où il mourut.

La sœur aînée de Lévon, Nouritza (« Nourig »), partit pour l’école autrichienne Saint-Georges à Constantinople, avant de gagner Varna, puis Le Caire, où elle passa son adolescence. Pendant ce temps, un certain Hovhannès Hackdorian [Hovhannès Katchadourian, dit aussi Hackdorian], originaire de Kharpert, arriva, adolescent, aux Etats-Unis. Une fois trentenaire, son frère aîné lui rappela qu’il devait se marier et lui proposa d’aller au Caire, où vivaient des Arméniens cultivés. Grâce à une lettre de recommandation, Hovhannès rencontra et épousa bientôt Nouritza. De retour à Philadelphie, ils eurent une fille, Siroun Anna, en 1906, puis un fils, Armen, en 1909. Hovhannès exerça plusieurs métiers, dans des magasins de vêtements pour hommes et de chaussures. Son père possédait une grande cordonnerie à Kharpert, ce qui lui donna une première expérience dans ce domaine. 

Accompagnés de leurs enfants, Nouritza et Armen se rendirent à Varna vivre avec la tante d’Armen, mais repartirent l’année suivante. Ce fut peut-être à l’époque du génocide arménien ou juste après. Siroun racontera plus tard à sa fille qu’un jour, assise par terre dans une église, une femme s’approcha d’elle et lui dit : « Tu crois que je suis pauvre, parce que je suis assise par terre, mais regarde toutes ces pièces cousues sur mes vêtements ! Ça veut dire que je suis riche ! » Après une halte à Constantinople, ils regagnèrent les Etats-Unis, car Hovhannès devait être opéré d’une hernie. Résultat, ils ne purent voir Parounag en Egypte.

La fille de Siroun Anna souligne qu’à cette époque, l’union d’un Arménien de Kharpert avec une Arménienne d’Istanbul était considérée comme un mariage mixte, ce que beaucoup de gens désapprouvaient. En fait, avant de mourir, Siroun Anna confia que la branche de Kharpert de sa famille ne l’accepta jamais vraiment, en partie du fait qu’elle parlait l’arménien occidental avec eux. Ses tentatives pour plaisanter en dialecte de Kharpert ne parvinrent pas à les rapprocher. Quoi qu’il en soit, elle conseilla à sa fille de ne pas parler aux Arméniens usitant le suffixe non standard –gor en arménien occidental…

Il y a aussi cette anecdote, intéressante au plan historique (du moins, pour les Arméniens), que raconte Siroun, la petite-fille d’Hovhannès : « Un jour, en 1933, au fond du magasin de mon grand-père, à Philadelphie, des Arméniens se sont rassemblés. Mon grand-père travaillait à l’avant du magasin, ou peut-être que ces Arméniens ne lui faisaient pas confiance. Puis ils sont sortis. Dont un certain Richardson, quelqu’un de riche. Il fabriquait les bonbons à la menthe roses, verts et blancs, qu’on voit toujours aujourd’hui dans plein de restaurants, qu’on appelle les bonbons Richardson. Il a dit : « Ne vous inquiétez pas ! Demain tout ira bien ! » Le lendemain, on découvrit qu’ils avaient tué l’évêque à New York. » (1) Suite à quoi, Hovhannès et sa famille résolurent de ne plus avoir affaire aux membres de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.). 

Le frère de Siroun Anna, Armen, servit dans les troupes des Marines et devint un pianiste réputé. Il se produisit lors de croisières, au Republican Club au Capitole, entre autres. Il s’éprit d’une célèbre chanteuse d’opéra, mais ne se maria pas.

Siroun Anna partit travailler pour le gouvernement fédéral à Washington, D.C., puis perdit ses parents. La division du département du Travail, où elle était employée, fut transférée à New York, où elle se fit de nouveaux amis, dont de nombreuses Chinoises. Attendant un jour quelqu’un, elle fit la rencontre du docteur Chao Chen Wang, né à Changzhou, dans la province du Jiangsu en Chine, et diplômé de l’université Jiao-tong à Shanghai, où il étudia le génie électrique. Il fut envoyé à l’université de Harvard par le gouvernement chinois et se spécialisa dans les communications à très haute fréquence. Il obtint son doctorat en 1940.

Les deux amoureux commencèrent à se voir et décidèrent de se marier. L’Eglise arménienne refusant de les unir, tout comme la cathédrale St. John the Divine [Saint-Jean le Divin] (2), ils organisèrent leur cérémonie le 25 janvier 1947 à l’église épiscopale St. Bartholomew de New York, plus libérale (3). Le docteur Wang avait assisté à des messes dans une église en Chine, mais n’avait été que baptisé avant ce mariage. Il travailla ensuite pour la RCA et Westinghouse.

Le docteur Wang ne parla jamais de son travail durant la guerre, mais sa fille Siroun apprit par des amis, après sa mort, que le président Franklin D. Roosevelt l’avait rencontré secrètement à la Maison Blanche. Elle découvrit aussi ensuite qu’une de ses inventions, un genre de klystron, aurait contribué à mettre fin à la guerre en trompant l’ennemi la nuit, croyant viser les forces alliées au lieu de ses propres troupes. Il travailla ensuite pour la société Gerry Gyroscope, puis devint le président fondateur de l’Institut de Recherches en Technologie industrielle à Hsinchu, à Taïwan.

Comme en témoigne son nom, sa fille, Siroun Mei Mei Wang, qui a inspiré cet article, grandit aux Etats-Unis dans une famille aux deux anciennes cultures. Elle trouve cela très naturel et souligne : « Tout le monde croit que ma mère et mon père ont fait un mariage mixte, mais non ! Je ne les ai jamais vus comme un couple mixte, contrairement au mariage de mes grands-parents, issus de Kharpert et de Bolis. »

Siroun Mei Mei apprit de sa mère l’arménien et suivit les cours dominicaux de l’école arménienne de Bethpage, à Long Island. Plus tard, elle fit aussi un stage d’été à l’université Columbia. Même son père comprenait l’arménien, qu’il parlait un peu. Il assistait aussi à des manifestations culturelles arméniennes avec son épouse, ainsi qu’aux offices de l’église arménienne. Siroun Mei Mei goûta son premier lahmajoun lors d’une vente de charité sur un parking, futur site de la cathédrale arménienne Sourp Vartan (4).

Lorsque son père fut muté dans le Massachusetts, la famille eut davantage d’échanges avec les Arméniens, dont certains parlaient arménien avec l’accent de Boston… Quoi qu’il en soit, l’arménien resta la langue première entre Siroun et sa mère. Alors que son père parlait trois ou quatre dialectes chinois, il parlait surtout anglais avec sa fille et, en fait, parlait très peu. Elle l’entendait parler le dialecte de Shanghai avec ses anciens camarades de promotion et le mandarin lors de manifestations associatives. Siroun Mei Mei apprit le chinois mandarin en suivant des cours et passa même un diplôme lors d’un stage d’été au Middlebury College (5).                   

Il y eut tout de même quelques problèmes. Siroun raconte : « Les petits Chinois disaient tous que j’étais Américaine ; et les Arméniens m’appelaient une odar. Je n’étais acceptée par aucun groupe. A l’association de danse arménienne, ils me surnommaient la Chintok ! » Il s’agissait du groupe de danse de l’Association Culturelle Tékéyan, qui occupait les bureaux actuels du Mirror-Spectator. Comme par hasard, la famille Wang était abonnée à ce journal.

Siroun Mei Mei étudia le français à l’université de Boston, puis vécut un an à Taïwan, où elle étudia le chinois et l’informatique, aux alentours de 1972-73. Sa mère l’accompagna, puis son père vint à Taïwan pour démarrer son entreprise, mais Siroun Mei Mei repartit trois ans plus tard aux Etats-Unis et trouva un emploi au Massachusetts Institute of Technology (MIT), grâce à ses études d’informatique à Taïwan.

Comme sa mère, elle épousa un Chinois qu’elle rencontra dans son milieu professionnel. Son mari avait grandi en Birmanie, partit étudier aux Etats-Unis à l’université de Sacramento (Californie), puis fut recruté au MIT. Quatre fois diplômé. Ils eurent deux filles, Ani et Mariam Manichaikul, mais divorcèrent, sept ans plus tard.

Siroun Wang travailla au National Institute of Health et dans une entreprise pharmaceutique en tant que chercheur associé. Elle enseigna l’anglais seconde langue dans un lycée durant de nombreuses années. Elle est maintenant retraitée et vit à Chevy Chase, dans le Maryland.

Le docteur Wang enseigna à ses petits-enfants les noms de toutes les parties du visage en arménien, lorsqu’ils ils étaient petits, sur un clown. Les deux filles fréquentèrent l’école arménienne à l’église apostolique arménienne Sainte-Marie, à Washington, D.C. (6), sans résultat pour toute une série de raisons. Elle se firent quelques amis arméniens aux cours du dimanche et à l’école de danse, alors qu’il n’y avait que peu d’Arméniens de leur âge. Leur mère et leur grand-mère s’efforcèrent de les intéresser à la culture arménienne et ont apparemment réussi.

Ani s’inscrivit à l’université de Stanford, où elle se spécialisa en mathématiques et fut active au sein de l’association des étudiants arméniens. Ce qui lui permit de nouer des amitiés non seulement avec des Arméniens de Californie, mais aussi du monde entier. Elle précise : « J’ai toujours senti que la communauté arménienne est très réduite, mais très chaleureuse. Certains groupes culturels sont bien définis. Certains groupes avec qui je m’identifie, au plan culturel disons, te disent que tu n’es pas comme eux à 100 % et ne t’acceptent pas – contrairement aux associations arméniennes. » 

Lorsqu’elle rejoignit l’université John Hopkins de Baltimore (Maryland), l’an dernier, elle créa une association arménienne, même si celle-ci a disparu après son départ. Elle travaille maintenant au Center for Public Health Genomics [Centre de recherches sur le génome] et à la division d’épidémiologie et de biostatistique de l’université de Virginie, comme professeure associée. Nombre de ses condisciples et collègues scientifiques étant Chinois, elle finit par épouser en 2006 Wei Min Chen, originaire de Wuxue, province du Hubéi (Chine), comme sa grand-mère et sa mère. Tout comme ces générations de femmes qui l’ont précédé dans sa famille, le docteur Ani Manichaikul a donné des prénoms arméniens à deux de ses trois enfants (Raffi, Zoé et Daron). Son mari s’intéresse aussi aux patronymes arméniens. Zoé est affectueusement surnommée Taline à la maison.

Le mari d’Ani pousse ses enfants à parler chinois, tandis qu’Ani les encourage à apprendre l’arménien, comme leur grand-mère. Les enfants adorent les DVD et CD arméniens des productions Taline (7), qui diffusent chants et danses, tout en jouant avec des blocs d’alphabet arménien. Les enfants, nous confie Ani, aiment bien aller à l’église aussi, même s’il leur est difficile de comprendre les paroles.

Après des études d’histoire au Oberlin College (Ohio), puis de droit à l’université Rutgers de Newark (New Jersey), Mariam est devenue juge à New York et professeur de droit à Cornell/CUNY, où elle donne des cours du soir. Pianistes accomplies, Mariam et Ani se sont produites au conservatoire de Peabody (8). Même si les Arméniens sont peu nombreux, rappelle Ani, ils ont beaucoup apporté à la musique occidentale. Avec sa sœur, elle a eu l’occasion de jouer quelques pièces du répertoire arménien.

Lorsqu’elle revient sur son vécu et sa famille, Siroun Mei Mei Wang découvre bien des similitudes entre la culture et la société arménienne et chinoise, chacun l’aidant à comprendre l’autre. Par exemple, quand elle fit la connaissance de sa tante aînée en Chine, elle lui trouva des ressemblances avec sa mère dans sa façon de penser : « En fait, je ne vois aucune différence entre la culture arménienne et chinoise. Les interactions sont les mêmes. Les deux ont le souci de transmettre à leurs enfants une même éducation sociale et un même style de vie traditionnel. Les familles jouent un rôle important ; tout est fait ensemble. Les deux prennent soin des personnes âgées et ne les envoient pas dans des maisons de retraite. Les Arméniens aiment se chercher querelle, comme les Chinois. »

Ani Manichaikul reconnaît l’importance de l’enseignement, qui a amené les deux parties de sa famille à la pousser dans ses études et à travailler dur. Les deux cultures, dit-elle, sont centrées sur la nourriture. Elle poursuit : « Je pense que les Arméniens et les Chinois ont des cultures de diaspora très liées à leur patrie. Après quelques générations, beaucoup d’autres immigrés se sentent pleinement américanisés, alors que les Chinois, comme les Arméniens, peu importe le nombre de générations, continuent à s’identifier fortement à leur histoire culturelle. » Pourtant, tient-elle à préciser : « Etant en partie Chinoise et en partie Arménienne, je sens une différence entre les deux milieux culturels. Tu peux rencontrer des Chinois partout et sentir un petit lien. Mais avec les Arméniens je me sens liée de suite, car je n’en rencontre pas si souvent. C’est passionnant et j’ai envie de partager cette part en moi. Ils ont tendance à être très chaleureux. Nous pouvons être fiers de ça – faire partie d’une petite communauté avec une riche histoire ! »    

NdT

1. Allusion à l’affaire Ghevont Tourian, Primat des Arméniens des Etats-Unis, assassiné dans l’église Sainte-Croix de New York, la veille du Noël 1933. Voir l’ouvrage récent de Terry Phillips, Murder at the Altar, Hye Books, 2008, dont nous avons rendu compte : http://armeniantrends.blogspot.fr/2010/12/terry-phillips-murder-at-altar.html
5. Université privée, située à Middlebury, dans le Vermont - http://www.middlebury.edu/#story450261
8. Conservatoire dépendant de l’université John Hopkins - http://www.peabody.jhu.edu/

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Traduction : © Georges Festa – 04.2013.