samedi 13 avril 2013

Daniel Varoujan : tenant de la foi en une humanité rêvée (IV) / Daniel Varoujean : Keeper of the Faith in the Human Dream (IV)




Daniel Varoujan, tenant de la foi en une humanité rêvée (IV)

par Eddie Arnavoudian

Groong, 31.12.2005

 
Quatrième partie : Les Chants païens et l’art de vivre


« Seul pourra se saisir du rêve enchanteur
Celui qui s’abreuve à la fois de l’encens et de la fange de la vie
L’homme pétri de lumière et de boue
Né, lui aussi, d’une déchirure. » (p. 324)

Les Chants païens (Œuvres choisies, Erevan, 1984) est le troisième et dernier recueil de poésie, que Daniel Varoujan parvint à faire paraître en 1912, trois ans avant son assassinat en 1915. Si son Cœur de la nation, publié en 1906, était explicitement nationaliste dans sa portée, les Chants païens qui suivirent, bien qu’eux aussi empreints d’un désir ardent d’émancipation, sont d’un tout autre ordre. Illustrant un art de vivre libre, d’une part aventure des sens et fait de libres relations entre individus, d’autre part cri de révolte contre les conditions sociales qui empêchent le potentiel de l’existence de prendre son essor.

Comme avec chacun de ses nouveaux recueils, Varoujan explore à nouveau dans les Chants païens, à l’aide d’un pinceau neuf, composé cette fois-ci de tons parfois plus sombres, troublants, mais aussi de couleurs vives issues d’une palette rehaussée par la maturité personnelle et intellectuelle. Pour la première fois, il ouvre son moi intérieur, tout en s’aventurant dans les domaines du désir individuel. Varoujan revient aussi de manière plus systématique et rigoureuse aux thèmes d’émancipation sociale universelle, abordés dans Les Frémissements, son premier ouvrage de poésie. Affichant une cohérence en matière de technique et de vision artistiques, les Chants païens abondent en récits dramatiques, en images admirablement ciselées et en métaphores flamboyantes, auxquels nous nous attendons de la part de Varoujan. Fruits de sa maîtrise hors pair du langage et du rythme, ces éléments illustrent ces possibilités de la vie individuelle et sociale qui, au quotidien, sont viciées, anéanties ou simplement fugaces et, lorsque tel n’est pas le cas, apparemment au-delà de toute expression.

Il convient cependant de se méfier. Pour des motifs qu’il nous faudra prendre en considération, ce constat est soumis à conditions, ne pouvant être défendu qu’en se référant à quelques poèmes choisis, et non au recueil dans son ensemble.

I. Prélude    

Parmi les premiers poèmes significatifs du recueil figure un hommage à la nature, lequel définit une esthétique centrale et une dimension esthétique de la poésie de Varoujan. La grandeur de la nature est davantage qu’une beauté censée être admirée. Elle est plus qu’une inspiration pour l’image ou la métaphore littéraire permettant de saisir et d’exprimer la diversité des mystères et des ambitions de l’existence. Dans la vision de Varoujan, la nature représente la source et la base essentielle, primordiale et omniprésente de toute vie ; hommes et femmes sont vus et dépeints comme faisant partie intégrante de la nature, dépendant d’elle pour créer leur propre existence, en collaborant souvent avec ses autres créatures vivantes.

Dans « Vanatour » [Le Protecteur], dédié au dieu païen arménien homonyme, Varoujan divinise la nature et sa force génératrice de vie. Vanatour devient l’incarnation de la puissance immanente et éternellement créatrice de la nature. Même si la « mousse croît sur les temples » des autres dieux, Vanatour, « de son rire clair comme du cristal », demeure « immortel, comme l’est la terre, le feu, le sel des mers. » Il revient à chaque printemps « couvrir la pierre blanche de la terre sous un vert manteau, embelli de rosée » et fait en sorte que « sous les buissons lourds de fleurs, les nids soient comblés de grâces. » En harmonie avec les présents de Vanatour, qui arrivent avec les quatre saisons, les êtres humains travaillent dur et forgent leur propre existence. La faux du paysan, conscient de sa générosité, « qui étincelle parmi le blé aux grains fertiles », célèbre Vanatour et, tandis que « la fumée des cheminées des chaumières » « gagne les cieux dans la paix de l’encens », « chaque guitare, dans chaque maisonnée, célèbre Vanatour. » (p. 208-11).

La poésie de Varoujan affiche aussi une conscience aiguë des autres créatures vivantes, dont nous partageons l’espace, des créatures qui, comme nous, sont dotées de cette énergie, de cette ambition et de cette joie de vivre et d’être libre. « L’insecte noyé » éprouve la tragédie de cette créature des plus minuscule, pour qui :

« Ma pupille qu’inonde la lumière de mon âme
Est devenue ta tombe. La larme qui t’a tué
Est celle-là même qui s’est épanchée. » (p. 281)

En des moments d’euphorie, même l’insecte « volète, insouciant, » comme si « toute chose prêtait l’oreille » à son chant et comme si « l’univers et le soleil étaient siens. » A l’instar des êtres humains marchant, confiants, à grands pas, il a lui aussi l’impression que « sur l’aile du vent, il règne sur tous les horizons. » Mais seulement jusqu’à ce qu’il soit malencontreusement pris au piège dans les yeux du poète et se noie « dans les larmes qu’il suscite malgré lui. » Alors le poème lui aussi devient-il une métaphore de l’imprévisible, qui peut muer en catastrophe le cours même de l’existence humaine.

A l’époque de Varoujan, l’affirmation d’une unité élémentaire entre la nature et la vie humaine, entre les hommes, les femmes et les autres créatures vivantes et la célébration des hommes et des femmes comme faisant partie du cycle de la nature, avait quelque chose d’enivrant. Elle contribuait à affranchir la conscience et l’ambition des modèles mentaux et émotionnels, à la fois fatalistes, passifs et ascétiques, engendrés par la domination des Ottomans et une élite religieuse arménienne obscurantiste, lesquels dépouillaient la vie quotidienne de ses multiples possibilités. De nos jours, ce genre d’affirmations revêt une résonance autre, mais encore puissante, mettant l’accent sur les dommages causés à l’esprit et au corps par notre dissociation et notre abus systématique de la nature. Tandis que des millions de gens s’entassent dans de vastes conglomérats urbains, ils sont privés d’une relation féconde à la nature et subissent les limites imposées à leurs existences, aussi nocives, décourageantes et débilitantes que l’influence de n’importe quelle église obscurantiste.

II. L’odyssée personnelle du poète      

Dans une lettre datée de 1914, Daniel Varoujan écrit qu’étudiant à l’université de Gand en Belgique, il avait connu son « plus grand désarroi personnel ». Mais, ajoute-t-il : « C’était la période 1904-1907, lorsque le peuple arménien était submergé par le sang et l’épée. J’ai choisi alors de ne pas fouiller dans mes malheurs personnels. J’ai quasiment réduit au silence mon cœur, préférant chanter le cœur de la nation, que je sentais battre en moi, dans mon sang. » (p. 530)

Une des conséquences de cette réaction à sa détresse fut Le Cœur de la nation. Néanmoins, la crise de Varoujan ne prit pas fin avec ses années d’études. A son retour, sa vie, en particulier en province, devint, selon ses propres dires, « une lutte épuisante contre le préjugé, l’ignorance populaire et les sottises des partis politiques » (Œuvres choisies, p. 530). Mais désormais, la situation ayant évolué durant une courte période de liberté factice, suite au putsch Jeune-Turc de 1908, Varoujan se sent libre de distiller son expérience personnelle à travers la poésie.

Même si « c’est un spectacle terrible de contempler les tréfonds d’une âme asséchée et vide, » Varoujan met à nu la sienne, sans crainte et sans la moindre posture mélodramatique susceptible d’attirer l’attention ou la sympathie au regard de son sort. Il transforme les blessures de son être intérieur en autant de miniatures de l’émotion humaine, objectivée par essence. Dans des images sombrement surréalistes, il fait appel à l’intensité de la souffrance affective, capable d’isoler quiconque de la vie collective. Ambition et espoir sont réduits en cendres et le poète voyage seul, ses mains « lourdes des cendres de son existence. » Une telle douleur rend incapable de prendre plaisir à l’épanouissement de la vie environnante, car :

« Une souffrance sans bornes, tel un obscur tombeau,
Ferme mon cœur à toutes les sèves du printemps. » (p. 274-275)

La jeune fille aimée du poète, qui jadis « ouvrait sa porte aux sourires de mille printemps » et à « toutes les roses éclatantes du passé », l’a abandonné. Ceux qu’il regardait comme des amis sont devenus « des frères en crucifixion », leurs ombres planant « tel le bras sinistre d’un spectre ». Après avoir prodigué aux autres « généreusement son être et son amour », ainsi que toutes les « fleurs de son être », il est stupéfait de « les découvrir tout en surfaces ».

Amour perdu et trahison se mêlent à un sentiment humiliant d’échec politique. Tandis que l’Etat ottoman massacre un « peuple qui […] s’est saisi du marteau pour bâtir une ère de marbre », « l’âme découragée » de Varoujan « se ranime de lumière », sa « volonté brisée par sa souffrance intérieure se ranime grâce aux autres ». C’est alors qu’il « chante afin d’inspirer les enfants rejetés du destin ». Mais en vain. Le poids de l’échec qu’éprouve Varoujan est transmis par une image qui dépeint son abattement : s’il avait à choisir de mettre fin à son existence, il n’y aurait pour lui pas « la moindre tombe vide » dans un cimetière désormais comblé par les « martyrs tombés » dans un combat perdu.

Or, même dans les passages les plus lugubres, qui décrivent un esprit au bord de l’abîme, l’on ressent néanmoins la force d’une résistance, un appel au secours et la tension d’une protestation et d’une révolte. En dépit de tout son désir de « fermer sa porte à la nature, au dévouement et à l’amour » et de « les sceller de son désespoir, » la volonté de vivre et de lutter perdure. Dans ce drame fait de souffrance et de dépassement, la foi n’est ni un réconfort, ni un guide, car le poète a découvert que Dieu n’est autre qu’

« […] un sphinx tel
Un ornement au néant. » (p. 285)

Les agents essentiels au redressement sont la nature et l’humanité. Manifestation de la vitalité de la nature, de la volonté de Vanadour, pour ainsi dire, à la naissance de sa fille l’existence stérile et desséchée du poète est transfigurée et il devient :

« […] ce désert qui sourit aux cieux
Par la vertu d’un simple bourgeon éclos. » (p. 320) 

Varoujan se résout alors à combler à nouveau « le vase vide de son cœur » (p. 272). Il combat pour que lumière soit, une lumière qui est métaphore de vie, de connaissance et de beauté, « fiancée de son âme, fille de Dieu ». Une lumière qui est « vin d’allégresse universelle, » « sang de la nature, diadème de la nuit et veste du jour. »

III. Du corps et de l’âme

La détresse personnelle n’émousse pas la soif de beauté chez Varoujan et, en contrepoint à une poésie de dévastation intérieure, les Chants païens se plaisent aussi à libérer le principe de plaisir des chaînes de l’ascétisme chrétien. Cette libération, en dépit du titre du recueil, n’est pas conçue d’après quelque notion d’un hédonisme pré-chrétien idéalisé. Varoujan élabore une vision de plaisir sensuel intact et d’accomplissement sexuel, que ne ternissent pas des relations soumises et serviles, en généralisant à partir d’instants de vie authentique, instants qu’un ordre social cruel détruit et prohibe. Sa poésie inspire le désir de transformer de tels instants en éternité.

Des poèmes comme « L’étreinte », « Le hammam », « Aux oreilles », « Mitcho », témoignent d’épisodes d’amour, de passion, de désir, de luxe et d’ivresse sensuelle dans les rapports humains, à la fois libres, égaux et réciproques. « L’étreinte » qui, en arménien, se lit comme si elle avait été écrite par un homme ou une femme, entrelace désir sexuel et accomplissement affectif dans un instant unique d’élévation mutuelle, tandis que

« ma bouche sur sa bouche tentatrice
S’abreuve au puits de son cœur. » (p. 224)

Alors que les amants sont « unis tel le tendre lierre, » le monde de la nature, sa flore, son feuillage et ses senteurs se font à la fois les métaphores et les éléments concrets de leur plénitude et de leur renaissance, tandis qu’ils « fleurissent à nouveau » sur leur « couche de fleurs ». Le temps épuisera ces passions, mais leur souvenir continue d’unir des couples vieillissants « dans un sourire merveilleux », même lorsque « deux simples cannes gisent désormais, pêle-mêle, » au pied du petit banc où ils se reposent sous le soleil (p. 228-229).

A l’opposé, « Le hammam » évoque une expérience collective de luxe sensuel. La vapeur, les fleurs, les bancs de pierre, l’eau, la saison printanière et la forme humaine sont dépeints dans le même tableau affriolant d’un groupe de femmes au bain. Il s’agit d’une description d’un rituel social destiné à laver et à purifier, parfumer et parer le corps et l’esprit, tout en suscitant le mouvement, de sorte que lorsque ces femmes rejoignent ensuite leur foyer,

« […] les rues de la ville orientale
auront comme l’impression que mai fleurit sous vos pas
et qu’un printemps nouveau brûle le pavé ranimé. » (p. 221)

Registre lyrique des fonctions biologiques, intellectuelles, affectives et même érotiques de l’oreille, « Aux oreilles » saisit quelque chose du miracle et de la sensualité des moindres parties de la forme humaine. Grâce à ses oreilles, « tous les sons du globe atteignent » l’âme de sa bien-aimée, « où ils se muent en mystères. » Véhicule du sens et de l’émotion, seules les oreilles « peuvent communiquer le chant né des cordes de ma lyre » à « l’âme voilée » de la femme qu’il aime. Rappelant « The Miller’s Daughter » [La Fille du meunier], d’Alfred Tennyson, ce poème de Varoujan est empreint d’un même érotisme aimable, tandis qu’il sollicite la permission de baiser ce qui « tressaille avec un plaisir indescriptible » et de déposer en offrande « deux larmes de mes yeux », comme autant de boucles « à ses oreilles » (p. 237).

Si la première partie du recueil décrit les aspects des merveilleuses possibilités de l’existence, la poésie de la seconde partie se focalise sur le contexte social, qui étouffe et leur refuse toute liberté.

IV. La nécessité de la liberté           

En accord avec l’esprit de son temps, dans les Chants païens, Varoujan situe les sources de l’oppression et de l’aliénation dans l’ordre social d’alors – l’empire ottoman déclinant et l’Europe capitaliste. Il élabore aussi sa vision d’émancipation dans les termes socialistes qui prévalaient alors. Mais il le fait hors de toute rhétorique usée ou de quelque slogan inerte. L’on peut apprécier le brio, l’énergie, la passion, l’imagination et la magie de sa poésie, comparée à l’aridité de toutes ces déclarations politiques mises en vers, encombrant les anthologies anglaises et aussi arméniennes de poésie socialiste. Conséquent avec sa vision de la primauté de la nature, Varoujan établit des oppositions entre l’oppression capitaliste et l’émancipation sociale en termes d’antagonismes entre la ville et la campagne, entre la vie urbaine et la nature. Mais il le fait d’une manière originale, avec un esprit énergique et une imagination toujours jeune, tempérée par l’influence de « Venise avec ses Titien et ses couleurs » et des « Flandres avec leurs Van Dyck et son réalisme barbare » (Œuvres choisies, p. 525).     

Dans la poésie de Varoujan le lieu et la source de la déchéance sociale et de l’aliénation individuelle est la ville – le noyau d’un ordre social où toute noblesse, générosité, réciprocité et amour sont corrompus. Telle « la colombe exilée », Eros fuit la ville (p. 239). A l’opposé des corruptions de la ville, dans le sein de la nature :

« […] l’empreinte sanctifiée de Dieu n’est pas souillée,
Car la nature ne saurait nuire, ni porter atteinte à la sainteté. » (p. 288)

Pour la plupart, les gens ordinaires, la ville est une prison. Là, « en échange d’une tranche de pain, » des gens sont contraints d’ « ensevelir le feu de leur âme » dans de vastes usines étouffantes, où « la terre jaunie de la tombe répand une mort peu amène sur des hommes aux yeux bleus » (p. 295). Immanquablement, la nature est chassée de ce qui devient un environnement morne, sinistre et sans âme. Dans la ville et ses usines, les gens « vivent perpétuellement dans la mort », « rêvant vainement au printemps », « rêvant vainement à la liberté de l’air, de cet air grâce auquel même la taupe s’abreuve de lumière et de parfum. » « Leurs grands yeux parsemés d’étoiles, succombant à la fumée, ne reflètent plus que la grisaille du fer blanc » (p. 306), tandis qu’au-dessus de « leurs longs cils ne subsistent que les cendres du fourneau » (id.). Tout « désir d’accorder de chantantes lèvres » à « la bouche virginale d’eau printanière » est brisé :

« Au lieu d’un chant d’amour, sur ses lèvres
Ecume une toux atroce. » (p. 295)

La ville, qui dégrade les existences collectives et individuelles, transforme aussi passion et sexualité en crimes contre les femmes. Aux yeux du riche dandy urbain, le « cœur d’une vierge n’est rien qu’un verre de vin que l’on fracasse avec plaisir, une fois vidé » (p. 296). « Jadis, purs et nobles cristaux », les femmes sont « foulées dans la boue par de tels hommes » (p. 297). Victime de la duperie du riche, un « cœur abusé », une simple jeune fille, est contrainte de devenir « mère avant d’être femme » et abandonne un enfant, dont elle n’a pas les moyens de s’occuper.

Dans « La cassure », Varoujan livre une reconstitution magistrale et passionnée des fondements d’ordres sociaux exploiteurs, anciens et actuels, sur lesquels s’élève la ville corrompue. Pour la classe ouvrière, « avoir l’estomac plein, le jour de sa mort, est simple affaire de chance. » Pourtant :

« Ils sont ceux qui ont bâti les pyramides immortelles,
Servant de tremplins aux trônes
Sur lesquels monarques et rois gagnaient les étoiles
A ce jour, sous les fondations de leurs palais
L’on retrouve encore le lys de leur pomme d’Adam, leur cœur affamé, éteint
C’est leur sang qui cimenta les murailles de la sinistre prison Yıldız.
Les arcades du Vatican, jusqu’aux mules du pape
Se parent des marguerites de leur sueur chatoyante […]
[…] Et notre Arc de Triomphe repose
Sur les épaules d’acier de cent mille ouvriers. » (p. 306-307)    

Les oppositions réitérées entre la ville et la campagne, qui parcourent cette poésie, ne représentent cependant pas un repli de la vie urbaine vers l’alternative d’une ruralité idyllique et romancée. Chez Varoujan, la ville n’illustre pas la vie urbaine en général, mais les rapports sociaux qu’il expérimenta dans l’Istanbul déclinante et les villes de l’Europe capitaliste. En écrivant Le Cœur de la nation, il sentait battre le cœur du peuple arménien dans son propre sang. Suite à sa découverte de la vie dans les métropoles industrielles d’Europe, il perçoit aussi :

« les cris de la classe ouvrière, telle la langue d’une flamme sur mon âme. […] J’éprouvai aussi la […] déchéance et la perversion de familles riches, censées être intègres. » (p. 530)

Muant cette expérience en poésie, Varoujan, comme il le fait dans toutes ses entreprises de création, se saisit d’une expérience commune, cette fois-ci celle des contrastes entre ville et campagne, qu’il fond dans des images d’une possible liberté. La magnificence de la nature, sa vitalité, sa fraîcheur, sa chaleur et son charme, dont nous faisons tous l’expérience, fût-ce sous une forme des plus limitée et restreinte, sont traduites en métaphores de vitalité, de vigueur, de pureté et de spontanéité, lesquelles sont absentes de la ville. 

(Entre parenthèses, il va sans dire qu’un débat sur le rôle de la nature dans la poésie arménienne du 20ème siècle peut se révéler, de fait, fructueux. C’est aussi le cas de ces poètes du début du 20ème siècle, qui ont eux aussi écrit une poésie de protestation sociale, parmi lesquels Varoujan, Chouchanik Kurghinian, Hagob Hagopian (1), Roupen Sévag et d’autres. Nés et ayant tout d’abord grandi dans un pays encore peu touché par le côté sombre de l’industrialisation, ils partirent ensuite vivre dans des centres urbains tels qu’Istanbul, Tbilissi, Bakou et ailleurs. Leur expérience première de la nature semble avoir façonné leur réaction à la vie urbaine, leur donnant les moyens et un cadre pour penser et expliquer celle-ci.)

Or la ville corrompue, cette tache sur la beauté de la nature, n’est pas immortelle. Demain, camarade…, sur cette ville arrogante, la tempête se déchaînera et allumera « ses feux barbares. » Dans les Chants païens de Varoujan, cette vision d’une tempête d’émancipation des maux sociaux témoigne d’une avancée non seulement poétique, mais aussi intellectuelle, comparés aux Frémissements. Dans ces derniers, le moyen d’affranchir les gens ordinaires de l’oppression sociale est conçu sous la forme d’un acte de charité envers autrui. Les gens ordinaires apparaissent comme des victimes, essentiellement passives, de l’état social. A l’inverse, dans les Chants païens, qu’embrasent leur colère, leurs espoirs et leurs ambitions, ce sont les gens ordinaires qui « serreront les poings et façonneront l’avenir. » C’est pour inspirer le peuple dans cette entreprise que Varoujan écrivit ce remarquable « 1er Mai », leur adressant cet avertissement :

« Viens, viens à moi, le magicien de mai.
De ta sueur je ferai une perle sans prix
Enchâssée dans une rose
Tes os desséchés j’inonderai
Du feu du soleil ! » (p. 309)

Ce poème est plus qu’un hymne résolument original et éblouissant au Jour du Travail. C’est une affirmation, toute de magie et d’exubérance, de la solidarité, de la générosité et de l’espoir entre les hommes de tous âges, tandis que le poète convie l’humanité souffrante :

« Venez, venez tous !
Mon cœur a tant de feu, mon âme tant de lumière !
De votre glaise je composerai
Une humanité nouvelle, un espoir neuf ! » (p. 309-310)

De nos jours, des millions d’existences sont gaspillées, vivotant avec presque rien ; des millions de gens aux Etats-Unis vivent à la dure avec un revenu minimum de cinq dollars. Ces millions de gens bâtissent encore les palais et les résidences des riches. Et si les sinistres usines ont disparu en Occident, c’est parce qu’elles ont été transférées en Orient. Et pour les gens ordinaires en Occident, la ville s’est transformée en un cachot sans air, que polluent des fumées de pots d’échappement et que défigurent décharges et ghettos à l’abandon. Pour ces hommes et ces femmes, le vœu qui clôt le « 1er Mai » conserve toute sa force :

« Que les seuils de vos demeures soient inondés de roses
Et lorsque la lune y glissera son ardent regard
Qu’au soir, le baume soit en votre cœur ! » (p. 311)

V. A la rencontre des critiques 

Débattus lors de leur première publication, objets d’un accueil général des plus enthousiaste, les Chants païens firent aussi face à des critiques, qui en nuançaient à juste titre la conception. Réserves qui, depuis lors, furent malencontreusement enterrées. Or une approche nuancée est indispensable. Que l’on ne m’en veuille pas pour les longues citations qui suivent, extraites de ces premières polémiques.

Lors du symposium organisé en 1912 sur l’œuvre de Daniel Varoujan, l’écrivain Kégham Parséghian, bien que disant grand bien de cette œuvre, observait que les Chants païens prêtaient le flanc à la critique. Principalement, avançait-il, pour leur vision des femmes :

« Par exemple [dans] « La Concubine » et « A Dalita », l’Ethiopienne de « Lalaké » et les femmes du « Hammam » […], ce ne sont ni l’amour ni la beauté qui sont honorés, mais uniquement la passion et le désir, celui des hommes. »

Parséghian ajoute que dans ces poèmes :

« Pas un mot sur l’individualité des femmes. Comme si elles n’existaient pas. Comme si l’unique lien entre hommes et femmes était celui de la chair. Même si, selon nous, c’est là une posture de poète, nous aurions au moins aimé en savoir plus sur les désirs éprouvés par les femmes. Or, dans les Chants païens, la femme n’apparaît que sous la forme d’une créature conçue pour satisfaire les désirs des hommes. »
(in Térénig Djizmedjian, éd. Daniel Varoujan : jeunesse, lettres inédites et œuvres. Le Caire (Egypte), 1955) [en arménien]

Haroutioun Sourkhatian, grand critique littéraire marxiste, remarquait un aspect qui avait peut-être échappé à Parséghian :

« Rien de païen dans ces chants […] Les conceptions de la beauté [chez Varoujan] […] n’ont rien à voir avec celle de l’âge classique. L’amour de Varoujan est […] la luxure du harem, avec la marque classique de la décadence […] »

L’approche de Parséghian et, en dépit de la portée inacceptable de sa généralisation, celle de Sourkhatian aussi, pèsent, si on les rattache à un ensemble précis de poèmes, dont « Du paganisme », « A Dalita », « Lalaké », « Bénie sois-tu entre les femmes » et « Saturnales » (en désaccord avec Parséghian, il nous faut exclure « Hammam »). Cherchant dans ces poèmes à émanciper les sens de l’ascétisme chrétien, Varoujan ne parvient pas – logiquement – à s’émanciper de la misogynie orientale. Ces poèmes n’ont rien de cette note de passion universelle, que l’on observe dans « L’étreinte » et « Hammam ». Il n’y a rien de cette fureur contre les abus dont les femmes sont victimes, que l’on trouve dans « Jeunes filles abusées » ou « L’ouvrière ». Leur virtuosité technique n’est que la façade d’un contenu abject. Le plaisir sexuel est présenté comme un plaisir exclusivement masculin et, pire encore, ne se réalisant qu’au travers de relations faites de domination masculine et d’asservissement féminin.

A cet égard, Khatchig Tololian, faisant exception aux éloges ampoulés des critiques contemporains, note avec justesse à propos de Varoujan :

« […] Son imaginaire spécifiquement sexuel (celui d’un jeune catholique, issu des campagnes de Sébastia [Sivas] et éduqué par des moines) est mû par des femmes stimulant le désir masculin, un désir auquel il s’abandonne avec délices et qu’il exprime avec force ; il ne représente pas les femmes comme détentrices d’un désir qui les rendrait trop actives […] Comme la plupart des hommes de son époque et nombre de nos contemporains, admettre en poésie ce qu’il saisit au plan rationnel (concrètement, le fait que les femmes peuvent avoir elles aussi du désir, comme disent les théoriciens, qu’elles aussi peuvent désirer) ne stimulait pas son imagination et eût pu même limiter le rôle de cet imaginaire poétique. Il y a là une imperfection. »

Un simple coup d’œil sur ces poèmes souligne la pertinence de ces observations. Dans « Du paganisme », le héros est, « pour la nuit », un « monarque » à la « splendeur orientale », possédant « trône, trésors et femmes blanches. » Enfiévré par ce fantasme, il jouit du corps d’une belle esclave qui danse pour lui :

« Toujours soumise à ma sybarite volonté, qui la gouverne à jamais. » (p. 213)

Ce que cette esclave éprouve, pense ou désire n’est pas même suggéré. Cette misogynie est elle aussi caractéristique de ce « Lalaké » porté aux nues, que Chirvanzadé condamnait comme « pornographique ». Or la « pornographie » ne réside pas, comme le pensait Chirvanzadé, dans quelque imagerie sexuelle explicite, mais dans la limitation du plaisir sexuel aux seuls hommes et à l’attribution aux femmes d’un rôle subordonné, instrumental et insensible. Là aussi figure un propriétaire d’esclaves qui, lors de la grossesse de son épouse, convoite ses femmes esclaves, ramassant toutes à demi nues les fruits de ses vergers. Le maître se divertit parmi ses plantations et ses esclaves :

« Ô mes vignes, mes vignes épanouies […]
Ô mes esclaves zélées, soumises par centaines ! » (p. 224)

Son épouse ne diffère guère, apparemment, de ses tonneaux :

« gorgés de vins, comme ton ventre ! »

« Bénie sois-tu entre les femmes » prétend rendre hommage à la beauté et à la force créatrice de la grossesse. Mais il ne livre qu’un point de vue masculin biaisé :

« Dans chaque pulsation de tes veines je sens
Battre mon cœur
Et éclore la fleur de mon sang. » (p. 227)

L’idée que les femmes enceintes aient des sentiments, des pensées et des émotions qui leur sont propres, est totalement absente. La femme est le simple réceptacle d’un enfant, qui n’appartient qu’à l’homme.

Malgré cette évidence, les critiques ont généralement éludé et même tenté de blanchir la tache morale et sociale à l’œuvre dans ces poèmes. Hector Rechtouni peut être considéré comme représentatif à cet égard. Il écrit :

« Dans « Lalaké », « Paganisme » et d’autres poèmes, c’est la simplicité et le naturel, des relations humaines saines, sans entraves, qui sont honorées. Ici, la vie se pare de vives couleurs poétiques. »
(Daniel Varoujan, Erevan, Arménie, 1961, p. 182) (en arménien)

Bien au contraire !

Les critiques ont raison de noter dans les Chants païens, ainsi que dans l’œuvre de Varoujan, « la marque d’une poésie authentique » (Hagop Ochagan) qui, à l’aide d’images et de métaphores « dynamiques, impressionnantes » (Parouïr Sévak), « incroyablement vitales » (Vahakn Tavtian), « rétablit l’humanité, le cœur de l’homme, le cœur qui a souffert » (Père Mesrop Djanachian). Il est juste de noter que Varoujan s’efforça d’atteindre « achèvement et perfection » (Mouchegh Ichkhan) et que, dans ses meilleurs poèmes, « l’on ne saurait modifier un mot ou changer […] la forme d’un vers » (Minas Téololian). En vérité, son art « parvient à une tel excès de splendeur » (Yervant Azatian), qu’il est « impossible d’en épuiser » le sens (Vasken Gabriélian).

Vasken Gabriélian n’exagère nullement. Néanmoins, pour mieux apprécier un fruit, il convient d’en laver la boue. La conclusion de Parséghian à son discours de 1912 demeure entièrement valide :

« […] Les Chants païens eussent tiré profit du retrait de certains poèmes en entier et de pans de nombreux autres. »

Les défaillances de Varoujan ne le disqualifient toutefois pas de sa place au Panthéon des grands hommes. Avec les Chants païens, Les Frémissements, Le Cœur de la nation et Le Chant du pain, ainsi que d’autres poèmes non réunis dans des volumes à part, Varoujan permet à ses lecteurs de s’élever avec lui, tout en sauvegardant jalousement le rêve humain d’une émancipation de tous les « malheurs du monde. » Il s’agit là d’un rêve que Varoujan croit pouvoir être concrétisé dans le réel, grâce à une part de confiance dans notre propre potentiel, ainsi que dans la volonté et la détermination à lutter pour sa réalisation.

Note


1. Il s'agit ici d'Hagop Hagopian (1866-1937), poète socialiste et militant bolchevik (note de l'A.).


[Diplômé d’histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Source : http://www.groong.com/tcc/tcc-20051231.html
Traduction : © Georges Festa – 03.2013. 

Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.