dimanche 14 avril 2013

Gianni Amelio / Albert Camus : Le premier homme


© Paradis Films, 2010

 
L’on sait l’importance des thèmes de l’exil, de l’enfance et de la violence sociale à l’œuvre chez Gianni Amelio. Un parcours qui ne pouvait que croiser celui d’un Albert Camus, marqué à jamais par la disparition d’un père, qu’il ne connaîtra pas, un foyer quasi matriarcal, où la survie dicte une morale exigeante, une terre où deux communautés vont se trouver contraintes à l’affrontement et la radicalisation.

L’immense mérite du film est de nous ramener à ces origines méconnues – la naissance dans une ferme perdue, une nuit pluvieuse, les sages-femmes arabes aidant l’accouchée, tandis que le père attend au dehors, où l’on songe au Caravage ; le quotidien misérable dans ce Belcourt algérois, non loin de la Casbah, où chaque centime coûte, où l’honneur se mesure à une dignité âprement conquise, où l’enfance n’est souvent qu’un sourire fugace ou un regard déjà adulte.

Car il est des mondes camusiens fondateurs. L’école républicaine, héritière des mythes constitutifs, mais aussi témoin de violences sourdes, de privations que l’on devine. Les ruelles algéroises, déboulant vers la Méditerranée, torrents d’insouciance et d’innocence, où le piège n’est jamais loin. Les bords de plages, où toute une végétation se conjugue pour abriter une dernière fête, une ultime danse. Mondes initiatiques que ce film traduit avec pudeur, brusquerie ou complicité.

Entre les allers retours du passé au présent, l’Alger de 1958 livré aux attentats aveugles et celui des années d’apprentissage, une même Algérie se donne à voir. Campagnes brûlées d’étés, d’errance poignante, où Camus tente de retrouver avec sa mère la ferme des origines ; terrasses ou balcons précaires, qu’apaisent encore oiseaux ou embruns. Mais aussi rapports de domination économique : lavoirs d’hôpitaux, où il faut se taire ; typographie, où l’enfant livre un temps sa force de travail.

Un film à la mesure du Camus du discours de Stockholm : sans manichéisme, ni parti pris. D’aucuns pourront regretter le silence sur les conditions d’émergence d’un nationalisme algérien radical ; d’autres l’accent mis sur la condition prolétaire, réputée garante d’une exigence éthique. Chacun sait la place centrale qu’accordait Camus à l’honnêteté intellectuelle, la probité morale, à savoir non pas un conformisme de façade, totalisant, sinon totalitaire, mais un engagement nécessairement humaniste et respectueux des droits de chacun.

Il était, nous rappelle-t-on, un temple à Corinthe, dédié à la Nécessité et à la Violence. Il est aussi des geôles plus obscures encore que celles de la vengeance et de la haine. Il est encore une voie que peu osent explorer. Par delà les enfermements, les ignorances, les oublis. Si les morts sont toujours trop nombreux, à chacun des vivants de se saisir de sa part de lumière, de conscience libre. De générosité vraie.

© Georges Festa – 04.2013.


Le premier homme
Réalisé par Gianni Amelio
D’après l’œuvre d’Albert Camus
Avec Jacques Gamblin (Jacques Cormery), Catherine Sola et Maya Sansa (Catherine Cormery), Denis Podalydès (M. Bernard), Ulla Baugué (la grand-mère), Nicolas Giraud et Jean-Paul Bonnaire (l’oncle Etienne), Nino Jouglet (Jacques), Djamel Saïd et Abdelkarim Benhabboucha (Hamoud Abdheramane), Jean-François Stévenin (le fermier), Régis Romele (le boucher)

Bande-annonce :