samedi 20 avril 2013

Hazel Antaramian Hofman - Interview


© Hazel Antaramian Hofman
Percentages aka the Naughty Document [Pourcentages, alias le document moche]
http://hazelantaramhof-com.webs.com


Les Arméniens rapatriés après la Seconde Guerre mondiale : visions et illusions de gare

Entretien avec Hazel-Takouhie Antaramian, peintre à Fresno (Californie)

par Tigran Paskevitchian

Hetq, 15.03.2013

 
[Après la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à l’effondrement de l’Union Soviétique, l’Arménie ressemblait à une vaste salle d’attente de gare, où des « voyageurs » allaient et venaient. Tandis que d’autres attendaient simplement le moment de leur départ. Des gens en quête d’une patrie, dont souvent ils ne remarquaient, ni ne comprenaient la nature. Les conflits incessants entre la vision d’une Terre Promise et la brutalité du système soviétique, entre l’ancrage d’une région en marge de l’empire russe et une culture d’importation (essentiellement occidentale), ont contraint ces voyageurs à décider de rentrer, sans jamais quitter ladite gare. Cinquante années durant, des dizaines de milliers de familles entrèrent, puis quittèrent ainsi le pays.

Les Antaramian sont une famille typique à cet égard. Le père naquit dans l’Etat du Wisconsin, aux Etats-Unis, la mère dans la ville française de Lyon, et leur fille, Hazel-Takouhie, à Erevan, capitale de l’Arménie soviétique. Alors que Hazel n’était âgée que de cinq ans, la famille Antaramian quitta l’Arménie. Ce départ suscita nombre de conjectures dans l’esprit de la jeune fille. Cinquante ans plus tard, ces réflexions ont jeté les bases d’un projet artistique conçu par la peintre Hazel Antaramian-Hofman. Ce projet fusionne souvenirs et histoires orales, photos et archives et, naturellement, couleurs et images extraites de scènes de la prime enfance.

Le 21 mars 2013, au Musée Arménien de Fresno, Hazel Antaramian-Hofman exposera son projet audiovisuel intitulé « Rapatriement et illusion : l’Arménie soviétique de l’après-Seconde Guerre mondiale. » Il sera consultable sur son site internet.]

- Tigran Paskevitchian : La thématique sur le génocide arménien et la survie d’un peuple connaît un renouveau aujourd’hui dans la diaspora. Pourquoi avoir choisi le thème du rapatriement ?
- Hazel-Takouhie Antaramian : Je dirais que je n’ai pas choisi le thème du rapatriement, mais que c’est lui qui m’a choisie.
C’est la raison de mon existence, au sens littéral et figuré. Je suis née en Arménie soviétique de deux personnes rapatriées après la Seconde Guerre mondiale, dont les familles étaient originaires respectivement des Etats-Unis et de France.
Ma famille quitta finalement l’Arménie soviétique en 1965. Nous sommes considérés comme une des premières familles à avoir quitté le pays. Plus tard, en vivant aux Etats-Unis, j’ai entendu des récits sur la vie en Arménie durant les années 50 et 60, sans jamais réaliser le sens de ce rapatriement.
Les noms que je découvre maintenant dans des études d’archives et des articles de presse sont ceux dont j’entendais parler durant ma jeunesse. Quand des amis rapatriés, qui se trouvaient encore en Arménie, commencèrent à partir au début des années 1970, j’entendais ma famille dire des choses du genre : « Tu savais qu’untel et untel sont partis ? »
Pour revenir à mon travail actuel sur le rapatriement, les Arméniens qui « se rapatrièrent » après la Seconde Guerre mondiale ont participé à la plus vaste campagne jamais organisée par le gouvernement soviétique et, à mon avis, la plus troublante. C’est une histoire que je voulais documenter. C’est mon histoire. Donc, une fois diplômée des beaux-arts à l’université d’Etat de Fresno, en décembre 2011, j’ai commencé à chercher comment je pouvais manifester les sentiments que j’ai longtemps éprouvés envers les rapatriés. Ce que je fais maintenant avec mes tableaux et mes dessins, mes écrits et mon dévouement personnel envers les rapatriés pour les sacrifices qu’ils ont consentis, lesquels, j’en suis convaincue, ont fait progresser l’Arménie.

- Tigran Paskevitchian : En tant qu’artiste, comment combines-tu expression artistique et recherche documentaire ?
- Hazel-Takouhie Antaramian : Mes tableaux et mes dessins s’inspirent des récits et des images des rapatriés survivants. On pourrait dire que l’histoire du rapatriement est ma « muse. »
Mon processus documentaire nécessitait des rencontres intermittentes avec des rapatriés. Puis, quand j’ai commencé mon site internet, il y a quelques mois, j’ai réalisé qu’il me fallait partager les récits et les images que j’avais collectés, puisqu’ils font partie intégrante de l’histoire sociale et ethnographique moderne de l’Arménie. Mon site est un projet en devenir ; j’espère continuer à l’enrichir et à faire le lien avec d’autres sites qui abordent cette histoire. Je considère mon travail artistique comme une réaction interprétative et viscérale à ce qui s’est passé à cette époque dans l’histoire arménienne. J’adore peindre et dessiner, tout comme j’adore écrire. Mes recherches et mes entretiens ont donc servi de base à mes études sur ce thème.

- Tigran Paskevitchian : A ton avis, pourquoi les rapatriés arméniens de 1946-49 ont-ils quitté leurs pays d’adoption ?
- Hazel-Takouhie Antaramian : J’ai découvert que pour chaque famille il y avait des nuances dans ce désir de retour, à cette époque précise de l’histoire. Mais la raison dominante, qui dissimule ces nuances, était une approche sentimentale, d’appartenance à l’Arménie.
Pour ceux qui ont pris la décision de partir, il y avait cette idée romantique de vivre à l’ombre du mont Ararat, sur la terre où ont péri leurs ancêtres. Autre élément important pour les rapatriés, le fait de vivre au sein d’une population qui parlait leur langue et qui comprenait leurs traditions et leurs coutumes.
Une des rapatriées arméno-américains, que j’ai interviewée l’an dernier, me disait qu’à l’époque du rapatriement, elle avait à peine 20 ans et qu’elle ne voulait pas quitter les Etats-Unis. Elle assista, à contrecœur, à un rassemblement de propagande pour le rapatriement dans les Catskills à New York, avec son père.
Après avoir vu pleurer un homme qu’elle définit comme un typique père de famille arménien tranquille, une fois terminé le film sur le retour dans la « patrie », elle changea d’avis. Elle ne voulait pas déchirer encore le modèle familial arménien, comme le génocide l’avait fait pour ses parents.
Ce genre de films de propagande était projeté habituellement par les comités de rapatriement parmi les communautés de la diaspora arménienne. L’imagerie véhiculée dans ces films jouait sur les émotions et un sentiment nationaliste, touchant en particulier ceux qui se souvenaient de leur vie d’Arméniens occidentaux dans l’empire ottoman.

- Tigran Paskevitchian : Les problèmes démographiques sont un sujet brûlant en Arménie actuellement. Penses-tu qu’il soit possible d’organiser une nouvelle vague de rapatriement et que faudrait-il faire, en premier lieu, pour que cela arrive ?
- Hazel-Takouhie Antaramian : Je suis allée deux fois en Arménie, depuis que j’en suis partie, toute petite, en 1965 – la première fois en 2006 en touriste avec mon fils, et la deuxième fois en 2012 en tant que chercheur.
En 2006, j’ai vécu des moments pleins d’émotion, me trouvant dans des lieux dont je ne me souvenais que par des photographies de famille. Mais, après avoir parlé avec des habitants et arpenté à pied Erevan, j’ai remarqué des évolutions dans la démographie.
Puis, en 2012, j’ai observé des changements plus spectaculaires dans le pays, une poussée continue vers l’occidentalisation, peut-être. L’Arménie est un pays magnifique, susceptible d’attirer, par bien de ses aspects, les Arméniens de la diaspora, soit comme visiteurs, soit comme « rapatriés. »
Mais il est hautement improbable qu’un rapatriement de masse puisse être à nouveau organisé, comme celui de l’après-Seconde Guerre mondiale, mis à part des Arméniens en danger vivant en diaspora, comme ceux de Syrie ou d’autres régions du Moyen-Orient. En Europe et aux Etats-Unis, beaucoup d’Arméniens ne considèrent plus leur existence dans ces pays comme une exclusion.
La facilité avec laquelle on peut se rendre dans ce pays rend aussi l’opération improbable. Si les gens « reviennent, » il s’agit d’une décision qui repose sur des aspirations individuelles.
Et si l’Arménie veut attirer des citoyens étrangers, elle doit régler de nombreux problèmes internes, dont la corruption gouvernementale et les pratiques commerciales contraires à l’éthique, des questions sanitaires et écologiques, tout en proposant des opportunités économiques à long terme pour sa population, avant d’entretenir l’idée d’inviter de nouveaux arrivants à titre permanent.
De mon point de vue d’artiste, j’aimerais voir s’intensifier un effort pour « embellir » Erevan, ainsi qu’une protection significative des paysages naturels et de l’histoire culturelle de l’Arménie. J’espère que mon travail sur l’histoire du rapatriement, via les écrits et mes œuvres d’art, lancera un dialogue sur la notion de rapatriement et son traitement par le gouvernement de l’Arménie.
Puisque des excuses ont été présentées par le gouvernement arménien aux rapatriés de la fin des années 1940, la ministre en charge de la Diaspora devrait prendre des mesures pour reconnaître officiellement ce que les rapatriés ont apporté à l’Arménie – peut-être une journée annuelle de commémoration ?
Combien d’Arméniens en république d’Arménie connaissent-ils vraiment l’histoire liée au rapatriement de la fin des années 1940 ou le contexte de ces Arméniens qui se sont dispersés en masse aux quatre coins du monde, à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle ?
Parallèlement à la reconnaissance du génocide, je pense qu’il est nécessaire de reconnaître ceux qui se sont « rapatriés » en Arménie, en particulier ceux qui ont donné leur vie dans ce processus.

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Traduction : © Georges Festa – 04.2013.


Art Exhibition /Exposition

« Repatriation and Deception : Repatriation as Ramification of Genocide »
[Rapatriement et Illusion : Le rapatriement comme ramification du génocide]

Armenian Museum of Fresno / Musée Arménien de Fresno (Californie),

March – June 2013 / mars – juin 2013


site d’Hazel Antaramian Hofman : http://hazelantaramhof-com.webs.com