samedi 27 avril 2013

Seta B. Dadoyan : The Armenians in the Medieval Islamic World / Les Arméniens dans le monde musulman au Moyen Age - Vol. I - II

© Transaction Publishers, 2011, 2013


Seta B. Dadoyan

The Armenians in the Medieval Islamic World : Paradigms of Interaction – Seventh to Fourteenth Centuries
Vol. I : The Arab Period in Armīnyah – Seventh to Eleventh Centuries
Transaction Publishers, 2011, 235 p.
Vol. II : Armenian Realpolitik in the Islamic World and Diverging Paradigms – Case of Cilicia – Eleventh to Fourteenth Centuries
Transaction Publishers, 2013, 347 p. (1)

 

Une approche iconoclaste de l’histoire de l’Arménie au Moyen Age

par Jirair Tutunjian

Keghart.com, 26/03/2013

 

Bien que nous n’en soyons qu’aux trois premiers mois de 2013, il est fort possible que l’essai de Seta B. Dadoyan, The Armenians in the Medieval Islamic World, soit l’ouvrage le plus important de l’année sur l’histoire arménienne. Dans cette étude, comptant deux volumes (un troisième et dernier volume est prévu avant la fin de l’année), Dadoyan bouleverse l’histoire de l’Arménie au Moyen Age, remettant en cause bien des idées et des vérités qu’Arméniens et historiens arméniens ont entretenues durant plus d’un millénaire.

Spécialiste des échanges arméno-musulmans au Moyen Age et auteure d’un essai sur Les Arméniens fatimides (2), outre cinq autres livres, l’A. ne fait pas mystère de ses intentions : « Nettoyer la psyché arménienne de ses sédimentations et ses fixations […] Dessiner les contours d’une nouvelle philosophie de l’histoire arménienne, en se fondant sur des modèles jusqu’ici non détectés ou obscurcis d’interactions. » Selon elle, les études arméniennes sont et ont toujours été inscrites dans une tradition culturelle et politique… « En général, la recherche et le champ des études arméniennes rencontrent de graves problèmes, tels que les signaux culturels et les validations institutionnelles. »

Dadoyan soutient aussi qu’il y a toujours eu une forte culture de l’autorité, profondément enracinée parmi les Arméniens. « Il existe une tendance [parmi les Arméniens] à fixer une autorité dans tous les domaines, même ceux touchant à l’opinion… L’infrastructure institutionnelle de l’environnement arménien ne permet pas encore le développement d’une culture de l’expérimentation et de la pensée critique, » dit-elle, critiquant la politique de la culture intellectuelle arménienne, désireuse de sauvegarder le cadre classique et certains concepts fondamentaux. Et de citer l’historien arménien Léo, pour qui les auteurs arménien du Moyen Age, membres du clergé, « prenaient grand soin d’éluder les preuves et de dissimuler les faits. »

Exemple éclatant de la manière avec laquelle le clergé arménien contribua à falsifier l’histoire de l’Arménie médiévale, l’affaire des dissidents arméniens qui s’opposèrent au courant dominant de l’Eglise. D’après la version standard de l’histoire arménienne, les Arméniens se seraient convertis – en masse et en totalité – au christianisme en 301, tandis que les croyances païennes ou contraires auraient disparu d’Arménie. Or, dès l’époque de saint Grégoire l’Illuminateur jusqu’au 15ème siècle (certains disent même jusqu’au 19ème siècle), il exista une proportion significative d’Arméniens qui restèrent à demi païens, s’opposant souvent aux dogmes et aux pratiques de l’Eglise.

Pauliciens et Tondrakiens ne furent pas les seuls dissidents. Il y eut aussi les Barborites, les Gnostiques, les Messaliens, les Manichéens, les Nestoriens, les tenants du corps fantastique de Jésus-Christ, les Arévordiks (« adorateurs du soleil ») et autres, qui s’opposaient aux enseignements de l’Eglise. Selon la version reçue de l’histoire, ces mouvements dissidents furent d’insignifiantes anomalies dans l’Eglise et l’histoire profane. Le fait est qu’ils menacèrent les élites, formèrent des armées pour se défendre, joignirent leurs forces aux armées musulmanes afin de combattre leurs persécuteurs – les dirigeants laïcs et religieux, tant arméniens que byzantins. Les Pauliciens ont peut-être été les ancêtres des Cathares dans la France méridionale. Outre Chypre et la Sicile, de nombreux Pauliciens furent exilés en Thrace. De là ils partirent en Bulgarie, où ils contribuèrent à créer l’hérésie des Bogomiles. Lesquels se répandirent en Europe, pour s’établir finalement à l’ouest de Marseille.

Dadoyan critique la vision monolithique de l’histoire arménienne et ces « constructions simplistes, centrées sur l’idée d’une nation héroïque, bien que victime. » Elle démontre comment, après l’an 970, la situation des Arméniens changea avec la perte progressive de leur semi-autonomie, de nombreux Arméniens émigrant alors en direction du sud-ouest, vers la Syrie et la Cilicie. Le déclin de la noblesse (suite à l’échec de la révolte arménienne en 774) débuta par la migration vers Byzance des Mamikonian, Amatouni, Rechtouni et autres clans de nakharars. Leur départ provoqua une vacance du pouvoir. Un type nouveau de dirigeants et de centres de pouvoir fut créé au sein d’une société et d’un espace fragmentés, où aventuriers, chefs militaires, brigands, sectes hétérodoxes proliférèrent, afin de combler ce vide. La culture des colons arméniens évolua, tandis qu’ils interagissaient avec les Byzantins, les Francs, les Arabes, les Seldjoukides et les Mamelouks.

L’urbanisation créa des classes nouvelles, dont les marchands et les milices urbaines composées de jeunes hommes. Ces mutations sociétales aboutirent souvent à des frictions entre les migrants et les Arméniens restés en Arménie proprement dite. Ces derniers soutenant que les Arméniens occidentaux s’écartaient de la tradition et des coutumes.

Ce sera comme une surprise, pour beaucoup d’Arméniens, lorsque l’une des épopées byzantines les plus célèbres (le Digénis Akritas) (3) mettra en scène un héros d’ascendance mixte – musulmane et chrétienne -, dont le grand-père est Chrysovergis, un chef paulicien arménien. Ce récit fameux a été effacé de la mémoire culturelle arménienne, peut-être parce que nos historiens considéraient avec désapprobation le mélange national et religieux.

Si la plupart des Arméniens savent que certains empereurs et généraux byzantins furent arméniens et que l’armée byzantine se composait souvent d’Arméniens, très peu d’Arméniens connaissent le rôle important joué par les Arméniens dans l’histoire du monde musulman. Dadoyan rectifie cette omission grâce à des recherches originales dans des textes et des sources arabes, primaires et secondaires. Les religieux/historiens arméniens – souvent égarés par un sens faussé des priorités nationales et religieuses – s’en prennent à ces développements. Heureusement pour les Arméniens, les auteurs arabes du Moyen Age ont consacré de longs développements aux contributions des Arméniens à la civilisation musulmane.

Dans le volume II, l’A. détaille l’histoire du califat fatimide, de 1074 à 1163, lorsque huit vizirs arméniens gouvernèrent l’Egypte. Badr al-Jamali, un esclave arménien qui devint vizir fatimide (1074-1094), fut le premier. Son fils, le vizir Al-Afdal, n’arracha Jérusalem aux Turcs que pour le perdre ensuite au bénéfice des Croisés en 1099. Le fils d’Al-Afdal, Abou Ali Ahmad Kutayfat Ibn al-Afdal, fut un autre vizir progressiste. Abdul-Fath Yanis al-Roum al-Armani, Bahram al-Armani, les Ruzayq père et fils, Talâ’i` Ibn Ruzayq et Majd al Islam Abou Shuja’Ruzayq, parvinrent au pouvoir, souvent grâce au soutien de leurs troupes arméniennes. Ces militaires avaient quitté l’Arménie, du fait principalement des invasions seldjoukides. Les vizirs arméniens renforcèrent l’armée égyptienne, mirent fin à la corruption et améliorèrent l’économie. En dépit des menaces des Turcs, des Croisés et des Byzantins, ces vizirs arméniens comptent à leur actif un siècle de prospérité fatimide. Ils parrainèrent aussi une communauté arménienne d’Egypte, forte de 100 000 habitants. Ces mêmes vizirs aidèrent les immigrés arméniens et bâtirent trente églises et monastères.

Les vizirs ne furent pas les seuls Arméniens de haut vol dans le monde musulman. Harazamard, Bargash, Karakush (Guiragos), Baha ed-Din Abdallah al-Nasiri (qui aida Saladin et devint vizir), Sharaf ed-Din al-Armani, Azis al-Dawlah, Nawiki (Awaki-Avaki) Aqziz, Husam ed-Din Lulu al-Hajib, et la sultane Badr al-Duja furent d’autres Arméniens musulmans, promus commandants, politiciens et dirigeants. Il y eut aussi la dynastie arméno-géorgienne, convertie à l’islam, des Danishmand en Cappadoce, les Bene Boghusak à Severek et le clan des Zakkarides à l’est. Les dirigeants arméniens adoptaient des patronymes musulmans (Senekerim, Abu Gharib), tandis que l’aristocratie procédait à des mariages avec des musulmans et des Mongols. La poésie arménienne (dont une part de l’œuvre de Grégoire de Narek), mais aussi l’architecture et le dessin, furent influencés par la culture musulmane, rappelle Dadoyan.

L’essai ambitieux de Seta B. Dadoyan questionnera les conceptions « sacrées » de l’histoire arménienne médiévale chez nombre de lecteurs. Critique envers la version standard et monolithique de l’historiographie arménienne, l’A. montre que la civilisation arménienne au Moyen Age était syncrétique et dynamique. Une civilisation, dit-elle, réaliste au plan philosophique, œcuménique au plan théologique et pragmatique au plan politique. Les Arméniens – des dirigeants séculiers aux chefs religieux et aux gens ordinaires – pratiquaient alors, plus que jamais, la realpolitik. Ils pouvaient former des alliances avec les Byzantins, les Croisés, les Arabes, les Turcs seldjoukides ou les Mongols, puis rompre avec eux, si nécessaire. Une realpolitik similaire était pratiquée par toutes les parties engagées dans les conflits au Moyen Orient. 

Dans ce chaudron que fut la fin du Moyen Age, les Arméniens connurent par miracle leur Age d’argent. Les auteurs arméniens écrivaient et traduisaient des ouvrages de philosophie, de théologie, de médecine et d’astronomie. Poésie et manuscrits enluminés, architecture militaire et civile novatrices prospéraient. D’après l’A., du 11ème au 14ème siècle, la civilisation arménienne fut, à bien des égards, « l’équivalent le plus important au Proche-Orient des cultures gothique tardive et de la Pré-Renaissance en Europe. »

A mesure que l’A. progresse avec sérieux et originalité, ces deux volumes débordent de personnages éblouissants et hauts en couleurs… Kogh Vasil [Basile le voleur] ; Lazar le Chien aux Cheveux roux ; Achot Msaker [Achot le Carnivore] ; Achot Yergat [Achot le Fer] ; l’empereur iconoclaste Constantin V, surnommé Kopronymos [le Fumier] par ses ennemis ; Karbeas/Garbis/Garabed, chef paulicien qui joignit ses forces aux musulmans afin de combattre Byzance ; Smbat II « Tiézérakal » [le Dominateur] (alors qu’il ne régnait que sur quelques arpents) ; le Catholicos Yovhan Ojnetsi [Hovhannès III d’Odzoun], plus grand que nature ; Krikor et Tavit [David] Mamikonian, qui furent exilés au Yémen ; Karmrouk, le gouverneur arméno-musulman de Tripoli, aux cheveux roux ; Babik le Sanguinaire, converti à l’islam et qui se prétendait la réincarnation d’un saint ; Gorg le brigand, Philarète, seigneur d’Edesse qui – comme beaucoup de chefs ciliciens arméniens – se convertit à l’Eglise grecque orthodoxe pour occuper des fonctions à Byzance ; la légendaire Kalliniké, disciple des Manichéens, et ses nombreux fils ; le moine Simplica, qui attaqua les dogmes et les pratiques « corrompues » de l’Eglise… Tous font leur apparition dans ce grand spectacle médiéval.

Nous sommes impatients de lire le troisième et dernier volume de ce chef-d’œuvre de Seta B. Dadoyan.             

NdT

1. Traduction française en cours (Georges Festa).
2. Seta B. Dadoyan. The Fatimid Armenians : Cultural and Political Interaction in the Near East. Brill Academic Pub., 1997, 214 p. - ISBN-13: 978-9004108165
3. Voir l’essai de Paolo Odorico, L’Akrite : L’épopée byzantine de Digénis Akritas, suivies du Chant d’Armouris. Toulouse : Anacharsis, 2002, 248 p. - ISBN-13: 978-2914777933

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Source : http://www.keghart.com/print/2669
Traduction : © Georges Festa – 04.2013.
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