vendredi 10 mai 2013

Agathange : Histoire du règne de Tiridate et de la prédication de saint Grégoire l’Illuminateur / Agatangeghos : The History


Temple de Garni (province du Kotayk, Arménie) – mars 2005
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Agathange
Histoire du règne de Tiridate et de la prédication de saint Grégoire l’Illuminateur
Erevan : Université d’Etat, 1983, 552 p. [en arménien]

par Eddie Arnavoudian

Groong, 01.05.2001


L’Histoire d’Agathange est toujours citée comme la première de cet ensemble de récits historiques en arménien classique, qui furent écrits immédiatement à la suite du développement de l’alphabet national en 413 de notre ère. D’après Lazare de Pharbe [Ghazar Parpetsi], lui-même historien du 5ème siècle, il s’agit du « premier exposé précis » de la « conversion de la terre d’Arménie de l’ignorance païenne à la véritable connaissance de la piété. » Couvrant une période de quelque 154 ans, allant de l’ascension du premier monarque héréditaire de la dynastie des Arsacides [Archagouni] en 186 à la mort de Tiridate [Trdat] IV, premier roi chrétien d’Arménie, en 330, l’ouvrage d’Agathange s’acquit une impressionnante renommée à travers le monde. Aux 12ème et 13ème siècles, il n’était pas seulement lu dans sa version arménienne, mais aussi dans de nombreuses traductions latines, syriaques et arabes.

Les raisons pour lesquelles le récit d’Agathange captivait autant le pieux lecteur et auditeur chrétien ne sont guère difficiles à trouver. Nous n’avons pas affaire à un compte rendu profane de la conversion en tant qu’expression d’une alliance stratégique arménienne avec Rome, en vue de stopper un empiètement constant des Perses sur l’Arménie. Mais bien plutôt à un exposé hagiographique exaltant sur les premiers saints et martyrs de l’Eglise arménienne. La résistance obstinée de Grégoire l’Illuminateur à d’épouvantables tortures, la beauté saisissante de Hripsimé, son courage et son martyre, ainsi que le drame fabuleux de la conversion du roi Tiridate, sont dépeints avec brio et passion. Pour les gens pieux, le livre se lit comme un récit d’aventures peuplé de héros chrétiens, avec leurs combats, leurs sacrifices et leurs triomphes qui s’ensuivent.

En dépit de son fardeau plutôt pesant de dissertations théologiques, ce volume garde son importance pour ceux qui étudient l’histoire arménienne en particulier et celle du christianisme en général. A l’intérieur de son discours essentiellement pieux, il est possible de glaner l’aspect militaro-politique brutal, qui marqua la transition de l’Arménie vers le christianisme ; un aspect qui révèle le rôle entièrement secondaire de la prédication et des sermons chrétiens. L’avènement du christianisme annonça clairement l’émergence d’un nouvel ordre politique en Arménie, cette religion nouvelle représentant une forme nouvelle de l’Etat et de la politique.

La tyrannie de la conversion

Même en lisant ce récit, il est clair que le triomphe de cette force nouvelle ne fut assuré qu’après une période décisive, durant laquelle Grégoire l’Illuminateur « s’appuya sur la crainte qu’inspirait le roi et ses conseils, afin de s’assurer l’obéissance de tous. » (p. 443) Tout en prêchant humilité et clémence à leurs ouailles, Grégoire l’Illuminateur et ses alliés ne regardaient pas ce genre de vertus comme opportunes, au regard de leur œuvre prosélyte. Dans la conversion chrétienne, la force et la guerre jouèrent clairement un rôle incomparablement plus important que la prédication des prêtres ! D’évidence, l’Eglise se préoccupa moins du salut des âmes que de parvenir au pouvoir et aux richesses à son profit.

Si Grégoire l’Illuminateur est naturellement présenté comme jouant un rôle décisif, le succès de l’entreprise dépendait de manière décisive de l’alliance des chrétiens avec la roi Tiridate et du déploiement logique de l’armée royale au service de la religion nouvelle. Ce n’est qu’après avoir cimenté ce pacte que Grégoire « obtint approbation du roi, de ses princes et seigneurs » d’ « entamer la tâche » de « mettre à bas, détruire, anéantir et enlever de la face de la Terre le scandale » du paganisme (p. 437). Sous « les ordres péremptoires du roi, » l’armée royale « tout entière » entreprit une véritable guerre afin d’ « anéantir jusqu’au souvenir de ces fausses divinités qui osaient s’arroger le nom de dieu. » (p. 437) Cette campagne à grande échelle est non seulement décrite en détail, mais narrée avec une certaine satisfaction.

La guerre chrétienne débute, lorsque l’armée nouvellement chrétienne marche sur la ville d’Artachat « pour y détruire le temple de la déesse Anahide » (p. 437). Sur sa route, par un mouvement significatif au plan stratégique et idéologique, l’armée « entreprend tout d’abord de détruire, démolir et incendier » le célèbre foyer païen « de connaissance et de sagesse religieuse », réputé avoir été créé par Hormisdas [Ormizt] (p. 437). Puis, le déferlement de dévastation et de pillage se déchaîna dans tout le territoire, rasant tous les temples et statues païennes qu’ils pouvaient trouver, tandis que l’Eglise chrétienne s’en appropriait les terres et les richesses.

L’Eglise chrétienne se préoccupa alors de consolider sa suprématie nouvellement établie. Elle chercha tout d’abord à s’assurer quelque approbation et soutien de la part du peuple, en répartissant une partie des richesses païennes, principalement « de l’or et de l’argent », versé « aux miséreux, aux souffrants et aux démunis » (p. 439, 441). L’Eglise prit néanmoins soin de préserver à son profit le monopole de la source des richesses. Elle s’empara de l’ensemble des « terres et bâtiments [païens], avec leurs serfs et [jusqu’aux] prêtres païens, » transformés désormais en serviteurs de la religion nouvelle (p. 441). Elle s’assura ensuite la soumission permanente de la population à son égard, émergeant comme une force politique et économique dominante dans le pays.

Agathange relate en détail la consolidation et l’organisation de l’appareil chrétien, décrivant le développement de ses institutions et structures, la construction d’églises et la mise en place d’un nouveau clergé. Grégoire l’Illuminateur commence par instituer « lois et règles » (p. 449) à l’attention du nouvel ordre social et à « arpenter le territoire afin de bâtir des églises dans tous ses domaines, provinces, districts, villes et villages. » (p. 467) A son retour de Césarée (1), où il est confirmé comme chef de l’Eglise arménienne, il marque une halte à Sébaste (2) pour y convaincre avec succès un grand nombre de prêtres « de le rejoindre dans le nouvel ordre ecclésiastique. » (p. 453) Pour organiser et diriger l’activité de l’Eglise, il bénit aussi « plus de quatre cents évêques à l’attention des diverses provinces » du pays (p. 477).

Etayer la structure grandissante de l’Eglise constitua le projet d’éducation et d’endoctrinement à grande échelle de Grégoire. Comme s’il était conscient de la précarité de cet ordre nouveau, il se préoccupa en particulier de conforter l’armée, garante éprouvée de la conversion. Avec l’accord de Tiridate, il déploya de grands efforts pour endoctriner les forces armées, « consacrant un mois entier à jeûner et à prier » (p. 463) et à christianiser « plus de quatre mille hommes, femmes et enfants » appartenant à l’entourage militaire du souverain.

Tout en soutenant la loyauté de l’armée, Grégoire l’Illuminateur s’attela aussi à la tâche de créer un corps spécifique, formé à l’administration de ses biens et au contrôle de ses fidèles. Il « persuada le roi de rassembler et d’élever des enfants issus de nombreuses provinces », en particulier « les enfants nés d’un clergé païen incestueux » (p. 467). L’Eglise intégra même ce qui subsistait des membres cultivés de l’ancienne caste religieuse, leur assignant pour mission d’ « étudier la littérature chrétienne syriaque ou grecque. » Afin de rendre son autorité plus acceptable aux yeux d’une population pour qui cette religion nouvelle était à la fois étrangère et incompréhensible, il fit aussi d’importantes concessions d’ordre idéologique. Entre autres choses, de nombreuses fêtes et célébrations païennes furent intégrées au calendrier chrétien en commémoration de ses martyrs.

Grâce à cette organisation, la richesse, le statut et le pouvoir politique de l’Eglise s’accrurent rapidement au cours des 4ème et 5ème siècles. Au point qu’en l’espace de cinquante - soixante-dix ans, elle devint le rival le plus puissant de la monarchie séculière, éclipsant de loin les prétentions de la noblesse feudataire subsistante. 

L’héritage païen

L’Histoire d’Agathange a d’autres mérites, en dehors du fait de dévoiler involontairement le déroulement et le contenu réels de la conversion au christianisme. Tout en relatant les attaques destructrices des chrétiens, il préserve de manière assez détaillée des aspects significatifs de la culture et de la religion de l’ordre païen. Outre le fait de nommer plusieurs dieux – Anahide [Diane], Asdghig [Petite étoile], Vahakn et Aramazd [Ahura Mazdâ] -, il décrit certaines de leurs fonctions, ainsi que les rituels associés à leur culte. Il note aussi l’emplacement et le site de nombreux monuments, temples et centres d’étude, relevant ceux qui servaient de nécropoles pour les rois et les princes, recensant parfois aussi leurs richesses.

Même en présence d’un exposé hostile comme celui d’Agathange, il est possible de comprendre la séduction que les dieux païens exercèrent sur les intellectuels de la renaissance intellectuelle arménienne des 19ème et 20ème siècles. A travers les pages du livre, on ne peut manquer de noter le contraste saisissant entre l’ascétisme et la misanthropie du christianisme et la philanthropie des religions païennes. Pour ces dernières, les dieux étaient forts, énergiques et prêts à aider les humains s’efforçant de profiter de la vie sur terre. Leur culte n’avait d’autre sens que de servir à assurer une existence généreuse, à savoir contribuer au bien-être de l’humanité. Dans le cadre de son effort pour endiguer la montée du christianisme, un des édits de Tiridate renvoie à la « paix », à « l’abondance », au « plaisir » et à la « bonté » sur terre, découlant de la fidélité aux dieux pré-chrétiens. Tentant de convaincre Grégoire de révérer les dieux traditionnels, Tiridate se réfère à la « grande dame Anahide », « gloire de notre nation et sa principale pourvoyeuse. » Elle est « révérée de tous les rois », car elle « est la mère de tous nos sentiments et émotions » et « la bienfaitrice de toute la nature humaine. »

La religion païenne, décrite dans Agathange, n’a rien à voir avec ce mysticisme niant la vie qui compose l’essentiel du contenu des discours attribués à Grégoire l’Illuminateur, Hripsimé et d’autres. Notons, au passage, que si ceux-ci sont dépourvus de toute référence aux bienfaits profanes du christianisme, le récit d’Agathange y fait allusion, ne fut-ce que vaguement. Néanmoins, l’ascétisme fondamental de l’ouvrage reste entier, même s’il est évident que la hiérarchie ecclésiastique privilégiée fit une exception pour elle-même. Fût-ce dans les récits rédigés par des prêtres sincèrement chrétiens, nous les voyons profiter de la plénitude de l’existence ici-bas, tout en prêchant une abstinence tous azimuts à leurs ouailles. Ce double étendard ne semble pas avoir amoindri les perspectives de béatitude éternelle que nourrissait cette élite religieuse.

Progrès ou régression ?

Le récit d’Agathange en fait une lecture fascinante. Or il est parcouru de questions importantes, bien que laissées sans réponse. Il contribue certes à combler quelques vides dans d’autres relations, relatifs à l’affrontement aux 3ème et 4ème siècles entre les Arsacides d’Arménie et les Sassanides de Perse, tout en éclairant les rapports entre Tiridate IV et l’empire romain. Il incite de même à reconsidérer la nature de l’histoire et de la théologie chrétiennes à leurs débuts et leur impact à long terme sur l’histoire de l’Arménie. Mais il ne livre pas d’informations fiables, d’ordre chronologique, historique ou social, permettant de déduire quelque cause que ce soit, derrière la conversion du roi Tiridate IV et la formation de l’alliance entre christianisme et monarchie. Il ne contient pas non plus de matériaux pouvant aider à expliquer la facilité avec laquelle l’ancien ordre païen fut vaincu.

Il semble que les Anahide, Vahakn et autres dieux païens, qui inspirèrent tant nos poètes du 19ème et du début du 20ème siècle, n’eurent pas la force de résister à la violence de l’assaut chrétien. En vérité, l’ordre païen ne fut pas vaincu du jour au lendemain ; nombre de ses rituels furent intégrés à la religion nouvelle ; il survécut quelque temps, bien que de façon précaire, dans des régions plus reculées du pays et subsista plus longtemps encore dans la mémoire populaire. Mais il cessa d’être une force politique, sociale ou culturelle significative.

Vu la rapidité et l’ampleur avec lesquelles le christianisme triompha, il est possible de conclure provisoirement qu’à travers le mouvement politique chrétien, le paganisme fit face à une puissance bien plus énergique et déterminée que lui. Les conséquences de cette mutation radicale pour l’avenir de l’histoire arménienne continuent d’alimenter un débat passionné. Un argument convaincant peut néanmoins être avancé, à savoir qu’il eut une signification à la fois progressiste et régressive, dans la vie tant politique que culturelle. Toutefois, seul un examen des plus attentif, méticuleux et précis au plan historique, ne mettant pas dans le même sac tous les siècles, est susceptible d’approcher la complexité de la réalité historique.

Dans ce contexte, une chose est sûre. Les discours et déclarations pieuses et moralisatrices, qui ont accompagné la plupart des célébrations du 1700ème anniversaire de la victoire de l’Eglise arménienne (3), en ne parvenant pas à faire la différence entre ses rôles qualitativement différents au fil des siècles, obscurcissent le rôle indubitablement positif qu’elle joua, par exemple, à la fin du 4ème et au 5ème siècle, tout en dissimulant son rôle des plus ambigu durant de nombreux autres siècles.                              

NdT

1. L’actuelle Kayseri, préfecture de la province homonyme en Turquie.
2. Sébastée, l’actuelle Sivas, préfecture de la province homonyme en Turquie.
3. Célébrations qui furent marquées par la visite du pape Jean-Paul II en Arménie en septembre 2001- http://www.cdca.asso.fr/cdca/cdca-actu_visite_pape.htm (consulté 10.05.13).

Sur Agathange et la destruction des sanctuaires païens, voir les recherches de Jean-Pierre Mahé et Zaza Aleksidzé, Ecole Pratique des Hautes Etudes, 4ème section, Sciences historiques et philologiques, Philologie et critique textuelle des documents arméniens, 1994-1995 – consultable en ligne : http://www.persee.fr/web/ouvrages/home/prescript/article/ephe_0000-0001_1994_num_10_1_7806.
Une traduction de l’Histoire du règne de Tiridate et de la prédication de saint Grégoire l’Illuminateur, par Victor Langlois, publiée à Paris en 1867, est accessible en ligne : http://remacle.org/bloodwolf/historiens/agathange/armenie.htm. Signalons aussi la traduction de Guy Lafontaine, d’après la version grecque ancienne (Louvain : Institut Orientaliste de l’Université Catholique, 1973).

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20010501.html
Traduction : © Georges Festa – 05.2013.