mardi 14 mai 2013

Harry Tamrazian - Yéghiché Tcharents : La Vision de la mort / Yeghishe Charents : The Vision of Death


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La Vision de la mort, un acte d’amour :
Radio Free Europe / Radio Liberty restitue les dernières années de Tcharents

par Gayane Mkrtchyan

ArmeniaNow, 18.12.2012

 
Le service arménien de Radio Free Europe / Radio Liberty (RFE/RL) a réalisé un film intitulé La Vision de la mort, dédié à la mémoire du grand écrivain arménien Yéghiché Tcharents, en se focalisant sur la dernière période de sa vie, lorsqu’il fut victime de la répression stalinienne.

La première de ce film artistique d’une heure, basé sur les souvenirs de l’épouse du grand poète, Izabella Tcharents, a eu lieu la semaine dernière, au cinéma Moscou, à Erevan. Il présente une période de l’époque soviétique, durant laquelle les gens craignaient de s’exprimer en public, d’avoir une opinion personnelle ; des années de tyrannie, de terreur et d’auto-glorification de Staline. La répression stalinienne envoya des milliers de citoyens arméniens ordinaires, ainsi que des écrivains, éditeurs, journalistes et directeurs de théâtre, dans des prisons, des camps de travail, ou aux bourreaux – pour avoir simplement soutenu de « mauvaises » opinions politiques et philosophiques.

La Vision de la mort est une idée de Harry Tamrazian, directeur du service arménien de RFE/RL, qui est aussi le producteur et le réalisateur du film.

« Je pense qu’il est injuste que l’histoire exhaustive de la vie de Tcharents n’ait pas été racontée et présentée au grand public ; il existe des pages sombres. Avec l’effondrement de l’Union Soviétique, la chose a pris du temps, même si pour certaines raisons ces sombres pages n’ont pas été ouvertes. Tel était le point de départ essentiel, » nous précise-t-il.

L’écriture du scénario est due à Gayane Danielian, journaliste au service arménien de RFE/RL, pour qui ce film, via l’histoire terrible de la tragédie familiale de Tcharents, est une tentative pour dire à nouveau non aux Grandes purges staliniennes. 

« Je pense que beaucoup de gens vont se sentir liés à cette histoire, qui est représentative du passé de leurs familles. L’existence du plus grand de nos génies s’acheva à l’âge de 40 ans. Qui sait tout ce que Tcharents aurait pu dire de plus ? » s’interroge-t-elle.

Ce film porte une voix, impressionnante, évoquant la tyrannie de Staline qui nia le droit de vivre à de fortes et talentueuses personnalités, dont Tcharents.

« […] Il se doutait bien que le pire était à venir. Durant les deux années qui précédèrent, le cercle qui l’entourait se rétrécissait. Il était totalement seul. Seuls Khandjian et Issahakian lui rendaient encore visite. Je me souviens de cette soirée où Khandjian vint nous voir pour la dernière fois, » raconte Izabella dans le film, faisant allusion à Aghassi Khandjian, premier secrétaire du Parti communiste d’Arménie qui fut, avec d’autres, victime des purges de Staline, et à Avétik Issahakian, grand poète, écrivain, universitaire et militant.

Khandjian annonce à Tcharents qu’il part pour Tbilissi, sur les conseils de Lavrenti Beria [chef des services secrets et de la police secrète soviétique, le NKVD, sous Staline], et qu’il n’est pas sûr de revenir un jour. Il conseille à Tcharents de « ne pas trop parler, car les murs ont eux aussi des oreilles maintenant. »

Khandjian ne revint jamais de Tbilissi. Il fut assassiné en 1936 dans son bureau par Beria, mais sa mort fut maquillée en suicide. Tcharents ne crut pas à ce suicide et, choqué par la nouvelle, écrivit Dofin Nairakan, un recueil de poèmes en souvenir de Khandjian (1901-1936).

Izabella confie que Tcharents eut le pressentiment de sa mort et écrivit son poème « La Vision de la mort ». Le régime stalinien ne lui pardonna jamais son recueil de poésies, Le Livre de la voie, en particulier le poème « Commandement », où l’acrostiche des secondes lettres à chaque vers contient un message codé. « Ô peuple arménien, ton seul salut est dans ta force collective. »     

Tcharents fut accusé d’activités contre-révolutionnaires, qualifié d’ennemi du peuple et jeté en prison. L’écrivain nia ces accusations, en disant : « Je suis un poète aimé de mon peuple. »

Dans une des chemises de son mari renvoyées de la prison, Izabella découvrit une note écrite à l’encre chimique rouge, où il lui demande de confier tous ses écrits à une amie de la famille, l’artiste Regina Ghazarian.  

« Regina enterra ses œuvres dans le jardin d’un de ses amis et ce n’est que dix-sept ans plus tard, quand il fut permis d’évoquer Tcharents, qu’elle déterra ces écrits, sinon le Comité Central les aurait tous détruits, » précise-t-elle.

Un mois plus tard (après avoir reçu cette note de prison), Izabella fut elle aussi condamnée comme épouse d’un ennemi du peuple. Ses filles Anahit et Arpine furent placées dans un orphelinat.

Tcharents mourut en prison, à Erevan, en 1937. Il fut réhabilité à titre posthume en 1955, deux ans après la mort de Staline. Izabella Tcharents fut de même réhabilitée et libérée en 1967. Deux ans plus tard, elle obtint un appartement à Erevan, où elle vécut un mois, avant de mourir d’une maladie en phase terminale.

La distribution du film compte Ara Harutyunyan [Haroutiounian], qui incarne Tcharents, Narine Grigorian dans le rôle d’Izabella, et Tigran Matsakian en enquêteur. Les personnages secondaires étant joués par des journalistes de l’équipe de RFE/RL.

Pour le caméraman Levon Grigorian, La Vision de la mort est un film qui n’est devenu possible que grâce à l’enthousiasme.

« C’est une bonne chose quand il n’y a pas de budget. La motivation principale est l’enthousiasme, qui donne de grands résultats. C’est étonnant de voir des journalistes se produire comme des acteurs professionnels. Je suis prêt à soutenir ce genre de projets n’importe quand et bénévolement. Je suis fier de l’avoir fait, » nous précise-t-il.

Harry Tamrazian, le producteur, souligne que la réalisation de ce film fut un acte d’héroïsme tant au plan financier que créateur. Il ne craint pas les foudres de la critique : « Je viens d’une famille de critique littéraires de haute volée et j’accepte les critiques fondées. Mon père, Hrant Tamrazian, était critique littéraire de métier. Ce qui compte le plus pour moi, c’est la réaction des gens. S’ils regardent, s’ils applaudissent, se sentent concernés et émus, alors ce film est un succès. »

Gayane Danielian, journaliste, regrette que 75 ans après la mort de ce grand écrivain, y compris dans un pays indépendant, ni le Centre National du Film arménien, ni la société Hayfilm, ni les chaînes de télévision n’aient essayé de produire ce genre de film : « Le fait est, j’en suis convaincue, que la vie de nos meilleurs écrivains pourrait donner des films superbes. De nos jours, personne n’a interdiction de tourner des films sur la terreur et la répression staliniennes et nous voulons combler ce vide. Nous pensons que ce film aura valeur d’exemple, que de grandes figures du cinéma suivront et réaliseront des films de valeur sur nos grands créateurs. »

Selon elle, de nouveaux films vont apparaître.

Le film, publié sur le site de RFE/RL – www.azatutyun.am/media/video/24799461.html – le 29 novembre dernier, a été visionné 10 000 fois et 2 000 de plus sur Youtube.

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