lundi 13 mai 2013

Lazare de Pharbe - Histoire des Arméniens / Ghazar Parpetsi - The History of the Armenians

Lazare de Pharbe (vers 442 – début du 6ème siècle), sculpture
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Lazare de Pharbe [Ghazar Parpetsi]
Histoire des Arméniens
Erevan : Bibliothèque de l’Université d’Etat, 1982, 540 p. [en arménien]

par Eddie Arnavoudian

Groong, 19.10.2001



L’Histoire des Arméniens de Lazare de Pharbe [Ghazar Parpetsi] occupe une place particulière dans la littérature produite à l’âge d’or de l’Arménie, aux 5ème et 6ème siècles. Elle respire une confiance remarquable en l’avenir, bien qu’elle fasse le bilan du siècle difficile et tumultueux qui suivit la scission de l’Arménie, intervenue en 387 de notre ère, entre la Perse et Byzance. L’exubérance de Pharbe n’est pas déplacée. Elle reflète l’assurance et la vitalité opiniâtre de l’Eglise arménienne, lorsqu’à une époque de recul du pouvoir séculier, elle relèva le défi de diriger au plan politique la nation, dans son combat pour recouvrer ses positions perdues.

Trait distinctif de l’Histoire de Pharbe, par rapport à celles d’Agathange et de Pavstos Buzant [Fauste de Byzance] qui l’ont précédée, sa description d’une Eglise arménienne qui, bien que d’origine étrangère, est désormais profondément arménisée. Avec Pharbe, le christianisme est parvenu à maturité en tant que christianisme arménien. Lorsque Pharbe entreprend son récit en 387, l’Eglise est devenue clairement nationale. Il s’agit désormais d’une Eglise arménienne, avec ses coutumes et traditions nationales spécifiques. Son pouvoir économique et social au plan national est maintenant assuré, tandis qu’elle poursuit des objectifs politiques d’indépendance, animés par un sentiment fort de conscience et de fierté nationales.

Plus significatif encore, parcourant cet exposé et lui conférant son ancrage et sa pertinence durable, l’affirmation mordante selon laquelle la renaissance nationale ne peut être réalisée qu’en s’appuyant principalement sur le développement et l’utilisation de ressources propres. Affirmation renforcée par les descriptions que livre Pharbe de l’opposition de l’Eglise aux puissances étrangères, lesquelles agissent en arbitres dans les affaires intérieures arméniennes. L’indépendance nationale, soutenue par un sentiment de conscience et de fierté nationales, apparaît comme le pivot d’une stratégie qui inclut les sphères religieuse, intellectuelle, culturelle, politique et militaire. Il est des éléments déterminants dans le fait de rappeler la création entre 392 et 412 de l’alphabet arménien, la lutte de l’Eglise pour préserver les vestiges de l’autonomie de l’Etat arménien, son rôle dirigeant dans le soulèvement de Vartanantz en 451 et ce que Pharbe considère comme la première guérilla arménienne contre le royaume perse en 480-484.

Pour commencer, il convient de noter qu’une approche pertinente du rôle de l’Eglise arménienne durant cette période, peut-être sa plus progressiste et bénéfique, requiert une connaissance de la fonction culturelle et intellectuelle de la religion à cette époque. Christopher Hill note dans son ouvrage The English Bible and the Seventeenth-Century Revolution (Penguin, 1993) :        

« Au 17ème siècle, la Bible est reçue comme la sphère centrale entre toutes [souligné par l’A.] de la vie intellectuelle : elle n’est pas seulement un ouvrage « religieux » au sens moderne étroit que nous attachons au mot de religion […] La Bible était […] le fondement de tous les aspects de la culture anglaise. »

On pourrait en dire autant de la religion et de la Bible dans l’histoire ancienne de l’Arménie. Chacune d’elles apportait le cadre intellectuel nécessaire pour aborder les problèmes profanes de la vie quotidienne – des questions personnelles les plus infimes à celles majeures de la nation. La religion ne reflétait pas une absorption complète dans des inquiétudes liées à la vie après la mort. Elle n’était pas cloisonnée à l’intérieur d’un domaine spirituel sans aucune prise sur les préoccupations terrestres de l’homme. Religion et Bible faisaient partie intégrante de la compréhension et de la résolution des problèmes de l’existence ici-bas. (A cet égard, lHistoire de la pensée philosophique arménienne, de Henrik Gabrielian, propose plusieurs études tout à fait remarquables de la pensée classique arménienne, dont Yéghiché [Elisée].)

I. Le contexte historique et la menace
 

L’année 387 de notre ère fut dévastatrice pour l’Etat arménien et la dynastie des Arsacides [Archagouni], en particulier. La scission de l’Arménie entraîna aussi la fin effective d’un Etat arménien indépendant. Le sinistre présage du catholicos Nersès Ier le Grand, longuement cité dans l’Histoire de l’Arménie de Pavstos Buzant [Fauste de Byzance], se réalisa : « La dynastie arsacide, suite à son attitude peu glorieuse et conformément aux prédictions de saint Nersès, fut abandonnée de la grâce de Dieu et livrée à elle-même. L’Arménie fut condamnée à la division entre les princes de Perse et de Grèce. Tous deux asservirent à leur profit des parts de ce grand pays. » (p. 27)

Ce n’était là qu’un compromis temporaire dans cette lutte séculaire entre les deux empires pour le contrôle d’une région vitale au plan économique et stratégique. Elle leur donna néanmoins l’occasion de transformer leur territoire nouvellement acquis en une zone tampon mutuelle. A cette fin, ils entreprirent de décapiter politiquement la nation arménienne, prélude à sa complète assimilation culturelle, religieuse et nationale. Pour l’empire perse, l’Arménie devait être la cible centrale d’un projet visant à soumettre non seulement l’Arménie, mais aussi la Géorgie et l’Albanie (1). L’Histoire des Arméniens de Pharbe évoque la réaction arménienne dans la partie, substantiellement plus vaste, de l’Arménie sous contrôle perse.

Pharbe est incontestablement le plus profane des premiers historiens arméniens. En dépit de fréquentes et interminables digressions théologiques, il livre une analyse aiguë du raisonnement qui préside à l’assaut perse. Aux yeux du roi de Perse, « soucieux de ses intérêts et de ses impôts, » l’Arménie est « vaste et avantageuse. » (p. 95) La description brillante au plan artistique par Pharbe d’une nature prodigue dans la province de l’Ararat laisse entendre une source immense de richesse pour quiconque la possède. L’Arménie est fabuleusement riche, au sol fertile, aux rivières abondantes, à la végétation bigarrée et à la vie sauvage foisonnante. Elle bénéficie en outre de substantiels filons de richesses minérales. Elle offre à ses habitants tout ce qu’ils peuvent espérer. Mais elle représente aussi une tentation irrésistible aux yeux de l’étranger.

Or l’Arménie n’a pas seulement une valeur économique, elle est « essentielle » au plan stratégique. Afin de convaincre le roi Yazdgard Ier de contraindre l’Arménie à se convertir au zoroastrisme, l’élite religieuse de Perse en appelle à ses préoccupations stratégiques. « Si l’Arménie est étroitement liée à nous, alors infailliblement la Géorgie et l’Albanie seront nôtres, elles aussi. » (p. 95) De plus, l’Arménie, « vaste et avantageuse comme elle l’est, est voisine de l’empire grec, dont elle partage la religion. » (id.) La possibilité que les Arméniens en viennent « à servir ceux avec qui ils partagent une religion commune » (p. 97),  apparaît comme un danger permanent pour la Perse. Si les Arméniens sont convertis et assimilés, alors « l’empire […] connaîtra une paix et une sécurité éternelle. » Faute de quoi, les conseillers du souverain « craignent pour l’avenir [de la Perse]. » (p. 97)

L’Etat perse s’embarqua ainsi, à nouveau, dans une cruelle guerre d’assimilation religieuse, culturelle et politique. Obliger les Arméniens à renoncer au christianisme n’était qu’une première étape. Au début, les autorités devaient prendre des mesures pacifiques. Les récompenses offertes aux convertis devaient être « si somptueuses » que pour en bénéficier pareillement, l’on espérait que tous les autres « s’empresseraient de se conformer » aux « instructions » du souverain. En cas d’échec des moyens pacifiques, le pouvoir impérial gardait en réserve la menace d’une guerre et d’un génocide. Le catholicos arménien est prévenu que dans l’éventualité d’un refus, le roi « comptera pour rien » tout ce qu’il a obtenu de lui et qu’il [vous] « anéantira tous, femmes, enfants, ainsi que tous vos biens. » (p. 111)

II. La riposte arménienne et le recours à l’indépendance      
 

L’humiliation de l’ancienne et orgueilleuse dynastie des Arsacides fit de l’Eglise arménienne la seule force nationale effective dans le pays. Loin de la démoraliser, la débâcle de l’an 387 l’incitera à une audace sans précédent, tandis qu’elle s’armera de courage pour combattre son puissant adversaire et luttera pour rétablir un Etat authentiquement arménien.

L’intérêt de l’Eglise arménienne à l’égard de l’indépendance d’un Etat national découlait de la forme même de sa place dans le monde profane. Elle ne cessa pas d’être un ordre féodal parasite, fondé sur le labeur bénévole de ses serfs. Elle n’était pas non plus exempte de tous les traits arriérés de la vie féodale. Or, à cette époque, ses intérêts particuliers coïncidèrent avec ceux de la nation et de l’Etat arménien. Le fief de l’Eglise n’était pas d’ordre provincial. Ses limites n’étaient pas définies par des frontières régionales ou locales, mais par celles de l’Etat national de l’Arménie. L’Arménie dans son ensemble, et non pas seulement en partie, constituait le socle de sa position sociale et politique. Ses richesses matérielles, ses terres, palais, monastères, églises et trésors, son influence spirituelle et sociale, ainsi que son autorité, couvraient tout le pays, quelles que soient les limites féodales.

Cet état de fait dictait un soutien énergique à un Etat capable de défendre l’indépendance, l’unité et l’intégrité territoriale de l’Arménie. Un Etat faible et instable laisserait le pays vulnérable aux puissances étrangères désireuses de « le conquérir […] et l’annexer à leurs royaumes », comme le rappelle Pavstos Buzant [Fauste de Byzance]. Sans l’appui d’un Etat fort, ses immenses richesses seraient une cible facile pour un clergé non arménien cupide, bénéficiant de la protection et du soutien des puissants Etats perse et byzantin.

En s’apprêtant à livrer bataille pour la reconquête de l’Etat arménien après 387, l’Eglise, dans un sens qualitativement nouveau et par opposition aux traditions anciennes de la noblesse séculière, rejeta une stratégie de dépendance principale à l’égard de forces extérieures. Elle s’appliqua au contraire à développer les énergies et les talents intrinsèques de l’Arménie. Tout en n’excluant pas des alliances avec l’étranger, ces dernières n’étaient pas censées déterminer une quelconque stratégie. Faisant preuve d’une grande maturité politique, l’Eglise souda ainsi dans un même effort global les dimensions religieuses, culturelles, intellectuelles, politiques et militaires de la vie nationale arménienne.

a. Indépendance intellectuelle et culturelle      

En dépit de ses immenses richesses et de son pouvoir engrangés durant la période antérieure à 387, et malgré son appareil organisationnel à l’échelle nationale, l’Eglise arménienne était loin d’être stable. L’absence d’une tradition intellectuelle arménienne indépendante, qu’illustrait de manière frappante l’usage du syriaque et du grec dans la langue officielle de l’Eglise, s’avérait désastreuse. Les prêches et les offices religieux célébrés dans une langue étrangère affaiblissaient le lien entre l’Eglise et le peuple :

« Le peuple de ce grand pays ne comprenait rien et ne gagnait rien à l’usage du syriaque dans les offices, ni à la lecture du Livre saint à l’église ou dans les monastères. »

Dans cette incapacité à « comprendre le syriaque, » le rôle des « offices religieux et les efforts de la population restaient vains. » (p. 31) Tandis que les masses « s’éloignaient […], les mains vides, » les autorités ecclésiastiques et les prêtres « ne pouvaient que gémir et déplorer leurs efforts inutiles. » (p. 37) Consolider et renforcer son organisation, tout en créant un cadre d’éducation et de confiance capable de s’opposer au défi perse, constitua donc la priorité première de l’Eglise. Cette œuvre trouva sa synthèse dans l’entreprise stupéfiante visant à créer un alphabet arménien comme base d’une tradition intellectuelle et culturelle arménienne indépendante (susceptible de remplacer celle que l’Eglise elle-même avait détruite). Ses éléments les plus dynamiques en appelèrent au catholicos Sahak Ier, afin qu’il soutînt un projet pouvant aider « le peuple de ce grand pays [à passer] d’une condition de dépendance misérable à un savoir véritablement bénéfique, qui honorerait à coup sûr l’Eglise. » 

A mesure que Pharbe avance dans son récit, l’on note l’épanchement d’un orgueil national blessé. L’Eglise ne peut plus s’appuyer sur le grec et le syriaque. Il s’agit là de « langues humiliantes », objets d’ « emprunt. » L’Eglise arménienne a besoin de « sa voix propre », avec laquelle elle puisse « prêcher avec profit les hommes et les femmes, et la population dans son ensemble. » (p. 31) Un alphabet arménien, national et spécifique, était requis, susceptible de « communiquer de manière précise et exhaustive toute la gamme phonétique de la langue arménienne. » (p. 33) Cela seul pouvait affranchir l’Eglise d’une dépendance « misérable et quémandeuse. »

Animée par des considérations pratiques immédiates, l’Eglise était aussi profondément consciente de l’immense signification historique de son entreprise. Elle assura le roi Vram Châpouh [Châhpûr] que son appui à la création d’une écriture nationale unique

« […] Vous assurera une renommée inoubliable sur terre et des bienfaits au Ciel bien plus grands qu’à quelque contemporain que ce soit ou n’importe lequel de Vos ancêtres. » (p. 39)

Le succès de cette tâche, la traduction incroyablement rapide qui s’ensuivit de trésors de la littérature mondiale, ainsi que la mise en place d’un vaste réseau d’écoles et d’institutions éducatives créèrent un large cadre ecclésiastique lettré, éduqué et sûr de soi. En faisant un bastion sûr contre la campagne des Perses.

b. La défense du pré carré politique    
 

La monarchie arménienne, que les Perses maintinrent après 387 et jusqu’en 428, constitua une entité très réduite, plus semblable à un vassal de second rang. Néanmoins, contrairement à une noblesse irresponsable, l’Eglise lutta pour préserver cet ultime vestige d’autonomie politique, y voyant une barrière potentielle contre de nouveaux empiètements perses. Le catholicos Sahak Ier rejeta ainsi catégoriquement les propositions invitant les forces perses à limoger le roi Artaxias [Artachès] IV, objet de mépris. En aucun cas, il « n’acceptera d’accuser un fidèle face à un infidèle. » Trahir le souverain arménien chrétien au profit des Perses signifierait le renoncement final à toute apparence d’indépendance politique. Même si le roi est réputé « pécheur » et incapable, le trahir pour les Perses conduirait ainsi à ce que « ces misérables se fassent juges de notre Eglise », remettant les destinées de l’Arménie en des mains étrangères. Repoussant toute nouvelle intervention des Perses dans les affaires arméniennes, Sahak Ier plaide pour une loyauté envers la classe dirigeante authentiquement arménienne :

« Mes fils, au nom de Dieu, ne nourrissez pas de telles intentions ! N’agissez pas comme l’ont fait certains de vos ancêtres, d’une manière qui détruira vos chefs naturels ! »

Sahak Ier n’eut pas gain de cause et, en 428 de notre ère, Artaxias IV fut détrôné, l’Arménie devenant un protectorat régi par un gouverneur perse [marzpan]. S’étant ainsi débarrassé du trône arménien, les forces perses préparèrent leur assaut décisif contre la seule institution restante, capable d’entraver sérieusement leurs projets. En 449, d’un seul coup, le roi Yazdgard II s’en prit aux fondements mêmes du pouvoir économique et social de l’Eglise.

Outre le fait d’exiger que les Arméniens cessassent de révérer leur Dieu chrétien, l’édit de Yazdgard II assujettissait pour la première fois l’Eglise à l’impôt, abolissait son important pouvoir juridictionnel sur les affaires intérieures arméniennes et vidait ses monastères, lesquels assuraient la formation des cadres religieux. Mises en application, ces mesures eussent porté un coup fatal aux bases économiques et sociales du pouvoir de l’Eglise et ouvert la voie à une éventuelle assimilation des Arméniens.

c. Le soulèvement de Vartanantz   

L’Eglise arménienne ne resta pas inactive. Elle lança cette grande résistance connue sous le nom de Vartanantz, une révolte qui combinait soulèvements des masses populaires et accrochages militaires incessants, autrement plus significatifs que l’épisode final de la bataille d’Avarayr en 451. L’Eglise était bien préparée à cette confrontation politico-militaire. Outre son action culturelle et politique, elle avait aussi développé, au cours des décennies antérieures, une alliance, cimentée par le mariage, avec la famille des Mamikonian, doyenne des forces militaires d’Arménie. N’ayant pas d’héritier mâle, le catholicos Sahak Ier maria sa fille au sparapet Hamazasp Mamikonian et de cette union naquit le commandant militaire des forces arméniennes à la bataille d’Avarayr, Vartan Mamikonian.

Le compte rendu de l’épisode de Vartanantz par Pharbe laisse à désirer, empli de contradictions, d’ambiguïtés et de manques notables. Le texte est accablé de descriptions théologiques d’un peuple défendant sa foi, endurant des souffrances inouïes et aspirant à un martyre précoce. Résultat, et contrairement au récit de Yéghiché (2), les facteurs sociaux et politiques d’ordre national, qui sous-tendent ce conflit, ne font que rarement surface avec précision. Or, malgré ces limites, certains éléments se détachent.

Les objectifs des Arméniens sont présentés dans des termes essentiellement spirituels et théologiques. Or, au début du livre, Pharbe établit la nature politique du conflit, lorsqu’il attribue explicitement une visée politique à la politique perse. Les aspects politiques plus larges de cette confrontation sont à nouveau dévoilés dans la réaction des Perses, suite à leur défaite à Avarayr, lorsque Yazdgard II accuse l’Eglise d’être

« […] la cause de maux sans nombre et responsable de la mort de beaucoup. Eût-elle été responsable de la mort de trois ou quatre personnes seulement, […] elle n’eût pas mérité de survivre, outre […] sa responsabilité dans la ruine de ce grand pays qu’est l’Arménie. » (p. 233)

Le prêtre [yeretz] Ghévond, son chef le plus énergique, brave et intraitable, représente « la véritable force derrière chacune des actions de Vartan et [tous] les événements qui se produisirent alors en Arménie. » (p. 243) De fait, sans l’instigation et les cajoleries de l’Eglise, Vartan fût resté, aux yeux des Perses, un fidèle et valeureux commandant militaire. Or les marques d’affection de l’Eglise en ont fait un rebelle. En récompense, le prêtre Ghévond est soumis à la plus cruelle des tortures. Ses ravisseurs traînent « son corps nu sur des rochers accidentés et pointus […], écorchant tout son corps et son torse […], séparant la chair des os. »

Les Perses avaient de bonnes raisons de redouter Ghévond et ses alliés. A mesure que le soulèvement en Arménie se fit de plus en plus menaçant, l’Etat perse rechercha un compromis en assurant aux Arméniens la liberté de culte. L’Eglise, contrairement à de larges pans de la noblesse séculière, refusa d’accepter ce qui était considéré à juste titre comme un accord très inégal. Ces droits et privilèges, qui avaient permis à l’Eglise, en dépit de la fin de la monarchie arménienne, de demeurer une force politique nationale indépendante en Arménie, n’étaient pas rétablis. S’opposant à une fraction notable de la noblesse et malgré l’effondrement de tout espoir d’aide de la part de Byzance, les dirigeants de l’Eglise persévérèrent dans leur programme insurrectionnel. Ils n’avaient pas le choix. Se soumettre eût détruit l’Eglise en tant que force nationale indépendante, en faisant un agent de contrôle étranger, sous l’égide de la Perse.

d. Les guérillas de Vahan Mamikonian       

Suite à la défaite des Arméniens à Avarayr, l’offensive perse ne connut pas de trêve. La situation en Arménie, désormais gouvernée par des officiels corrompus et égoïstes, appointés par la Perse, empirait, tandis que « la bienséance disparaissait, la sagesse se perdait, le courage était mort et enterré, le christianisme entrait dans la clandestinité et [que] l’armée arménienne, jadis glorieuse, devenait un objet de moqueries et de rires. » (p. 269)

C'est alors qu'en 481, dans un pays en plein désarroi, livré au chaos, Vahan Mamikonian, allié à l’Eglise, entre en scène afin de conduire une révolte nouvelle et sans précédent contre le trône perse. Les circonstances étaient davantage propices. Profitant de la faiblesse des Perses et d’un soulèvement en Géorgie, Vahan Mamikonian lance ce que l’on peut considérer comme la première guérilla arménienne contre une occupation étrangère. Pharbe encense Vahan Mamikonian, le décrivant comme un courageux guerrier et un brillant tacticien militaire. Mais l’image d’un chef habité par un sentiment puissant d’orgueil national, et conscient que les objectifs de l’Arménie seront mieux servis en s’appuyant sur les forces arméniennes, occupe une place centrale dans le récit.

Avant de brandir l’étendard de la révolte, Vahan Mamikonian, par une approche éminemment stratégique des positions arméniennes, conseille prudence et précaution. La révolte est pleinement justifiée, mais Vahan « n’est pas confiant au point d’affirmer qu’elle sera couronnée de succès. » (p. 289) Les Perses sont « puissants et audacieux, » tandis qu’un appui venant de Byzance serait un aveuglement tragique. Vahan connaît bien la « tromperie des Grecs » qui, « jurant solidarité à nos ancêtres, les trahirent ensuite. » (id.) Le camp rebelle arménien exhorte cependant Vahan à reprendre le flambeau : « Après avoir entendu tout ce que Vahan Mamikonian avait à dire […] ils lui répondirent unanimes : ‘Tout ce que tu as dit, d’une façon qui sied à ta sagesse, tu l’as dit en toute sincérité et à bon droit. Nous ne devons donc pas placer nos espoirs sur les Grecs ou les Huns […] mais par dessus tout sur la volonté de Dieu […], fût-ce au prix de nos vies. » (ibid.) 

Après trois années de guérilla, le commandant de l’armée perse, Chapouh [Châhpûhr], reconnaît que ses forces ont subi une déroute comme « jamais auparavant ». Les forces arméniennes, souvent composées d’une « dizaine de combattants seulement, après avoir attaqué quelque trois mille soldats de l’empire, disparaissaient sains et saufs. » (p. 375) Le roi de Perse Pérôz Ier lui-même admet que « la stratégie utilisée par Vahan est pour l’heure inconnue de nous. Nous n’avons souvenir de tels exploits que dans les récits d’anciens guerriers. » (p. 379) Lors d’âpres négociations, Vahan répète que ces exploits sont le fait des « Arméniens seuls. » « Personne d’autre, dit-il, ne nous a aidés, ni les Grecs, ni les Huns, ni une quelconque force étrangère. »

Le trône de Perse cherche donc à mettre fin à cette guerre et conclure un accord, pouvant lui allier ce peuple capable de lui porter de tels coups. Reconnaissant la puissance des Arméniens, le souverain perse installe tout d’abord en 485 Vahan Mamikonian comme chef de toutes les forces arméniennes, partant comme gouverneur de l’Arménie. L’Arménie recueille ainsi les premiers fruits de l’indépendance, obtenant un niveau d’autonomie politique susceptible de constituer une plate-forme vers de plus grandes choses.

III. Conscience nationale et orgueil national         
 

De par toutes ses préoccupations d’ordre théologique, l’Histoire de Pharbe témoigne d’une remarquable prise de conscience du fait national et de la dignité nationale. A l’instar de Moïse de Khorène, il propose une conception du fait national, qui va bien au-delà du domaine féodal ou familial. Exhortant Vahan Mamikonian à se porter à leur tête, les représentants des diverses familles féodales rebelles de l’Arménie font valoir qu’il est en présence de gens qui sont « de ta nation et de ton sang. » (p. 137)

Si, d’une part, l’ouvrage tout entier est conçu en termes d’un conflit religieux opposant communautés chrétienne et zoroastrienne, Pharbe subordonne résolument, d’une manière encore plus significative, la communauté de religion à celle de nation. Ses descriptions et représentations soulignent sans cesse l’intérêt qu’il porte au destin non tant des chrétiens que des chrétiens arméniens. Ses éloges ou ses jugements dépréciateurs n’ont pas pour objet les chrétiens ou les zoroastriens, mais les Arméniens et les Perses. Dans son évocation de la guerre et des batailles, les combattants sont sans cesse définis en termes de nationalité et de religion. Bien que, fréquemment, leur appartenance religieuse soit négligée (p. 309, 317, 327). En outre, lorsqu’il fait état de revers et de défaites arméniennes, Pharbe en rend coupables les Géorgiens chrétiens (p. 329).

Il va sans dire que Vahan Mamikonian est aussi présenté comme un guerrier chrétien luttant pour défendre sa foi et l’Eglise. Or sa stature et sa grandeur sont assurées en premier lieu par son rôle de combattant arménien national et patriote. Décrivant l’Arménie en plein désarroi et déclin, après l’épisode de Vartanantz, Pharbe cite Pérôz Ier, répétant ce qui est alors devenu un lieu commun méprisant à l’égard des Arméniens : dans son empire, « les soldats les plus incompétents et les plus arriérés sont les Assyriens […] mais les Arméniens sont encore pires. » Pharbe remarque qu’ « entendre cela ne peut que faire gémir et pleurer. » Vahan Mamikonian répond qu’il « vaudrait mieux périr qu’entendre de telles remarques de la part d’un roi. » (p. 333) A travers les guerres que mène Vahan, sa hardiesse, son audace, son esprit d’initiative et les risques qu’il assume visent à assurer des victoires militaires et politiques, tout en rétablissant l’orgueil et la renommée de l’Arménie.

IV. Une fin amère 

Malgré la conclusion victorieuse de la guérilla des années 481-484, le sort de l’Arménie vacilla, puis s’effondra. L’équilibre international des forces resta profondément défavorable, en dépit du déclin de l’empire perse. A la fin du 6ème siècle, l’Arménie dut aussi lutter contre les visées impériales arabes en pleine expansion. Ces facteurs indubitablement importants contribuèrent à l’échec du projet de redressement et de renaissance nationale, qu’avait inspiré l’Eglise à l’époque du récit de Pharbe. Or ce qui contribua le plus sensiblement à l’effondrement de cette entreprise est évoqué dans une réponse de Vahan Mamikonian au roi de Perse, lors de leurs négociations de paix. Rejetant toute allégation selon laquelle les réalisations des Arméniens seraient dus à une aide étrangère, Vahan souligne en outre que « les coups que nous avons pris et les revers que nous avons subis ont été le résultat de nos divisions internes et de nos félonies. » (p. 333)

Traîtrise et dissensions, motivées par la lutte sordide de féodaux indifférents à leur impact sur le sort de la nation, ne furent qu’un des aspects d’une division et d’une faiblesse internes. Une dimension plus fragilisante encore est dévoilée dans l’émouvant testament accusateur qui accompagne la véritable Histoire de Pharbe. Il est évident que le courant national, politique, culturel et intellectuel progressiste et éclairé, dont Pharbe est le héraut, ne s’acquit pas une position dominante au sein de l’élite arménienne, fût-elle laïque ou religieuse. Bien au contraire, Pharbe et ceux qui partagaient un même point de vue furent fréquemment persécutés, poursuivis et exclus de la vie publique et intellectuelle. Rappelant cette « Complainte » qui conclut le récit de Moïse de Khorène, l’acte d’accusation de Pharbe met au jour le pouvoir durable de ces forces intérieures rétrogrades et ignorantes qui, poursuivant leurs objectifs particuliers, sont prêtes à s’agenouiller et à collaborer avec de futurs oppresseurs. Toute une tradition prit ainsi racine, qui devait se répéter de façon désastreuse, des siècles durant, pour se retrouver dans la vie intérieure de la 3ème république d’Arménie.   

NdT

1. Ancienne Aghbanie ou Albanie du Caucase, actuel Azerbaïdjan. Voir notamment les recherches cartographiques de Rouben Galichian, Countries South of the Caucasus in Medieval Maps : Armenia, Georgia and Azerbaijan (Erevan : Printinfo Art Books – Londres : Gomidas Institute, 2007), dont nous avons rendu compte - http://armeniantrends.blogspot.fr/2009/04/rouben-galichian_03.html.
2. Allusion à son Histoire de Vardan et de la guerre arménienne, relative à la période 428-451. Cf. la recension d’Eddie Arnavoudian, parue in Groong (30.12.2001) - http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20011230.html (traduction à paraître dans notre blog).

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Source : http://groong.usc.edu/tcc/tcc-20011019.html
Traduction : © Georges Festa – 05.2013.
Avec l’aimable autorisation d’Eddie Arnavoudian.