mercredi 8 mai 2013

Şule Gürbüz - Interview

© İletişim Yayınları, 2012

 

Dans le temps perdu de Şule Gürbüz
 
par Fazıla Mat
 

 
[Elle n’est pas un ermite, mais en d’autres temps, elle eût pu l’être. Elle exerce un métier hors du temps : elle répare les horloges des palais ottomans. Elle s’appelle Şule Gürbüz ; elle est la seule femme au monde spécialisée en horloges mécaniques et auteure de deux recueils de récits, qui sont autant de petits bijoux de la littérature turque contemporaine : Zamanın Farkında [Consciente du temps] (2011) et Coşkuyla Ölmek [Mourir avec joie] (2012).]

A 18 ans seulement, elle débuta avec son premier roman, Kambur [Le Bossu] (1992), publié à sa première tentative par les très réputées éditions İletişim, qui ont publié aussi ses deux derniers ouvrages. Or, mis à part un intermède marqué par un recueil de poésies et un texte pour le théâtre, Şule Gürbüz est restée pendant presque vingt ans hors de la scène littéraire turque. Elle a étudié l’histoire de l’art à Istanbul et la philosophie en Angleterre. A son retour, elle est devenue apprentie de Recep Gürgen, le dernier maître horloger des palais impériaux, auprès duquel elle a obtenu en 2002 à son tour le grade de maître.

Au fil des ans, tous deux sont parvenus à remettre en fonction plus de 300 horloges de fabrication turque et étrangère, appartenant à une période qui va du 16ème au 19ème siècle. Des horloges retrouvées pour la plupart dans un état d’abandon et exposées par la suite dans des musées hébergés aujourd’hui dans les palais de Topkapı et de Dolmabahçe. Un parcours qui fut déterminant pour l’écriture de Gürbüz, qui réfléchit sur l’existence humaine et sur le sens de la vie à l’aide d’un langage expressif et ironique, tout en reprenant et donnant forme à divers motifs de la culture turco-musulmane.

Osservatorio Balcani e Caucaso l’a rencontrée dans son atelier du palais Dolmabahçe, où elle travaille depuis quinze ans. Sur fond de musique classique turque, irremplaçable source d’inspiration de ses écrits.

- Fazıla Mat : Qu’est-ce qui a changé dans la vie des gens avec l’abandon des horloges solaires utilisés durant la période ottomane et l’introduction des horloges à la mode occidentale ?
- Şule Gürbüz : L’existence que présupposait l’horloge à la turque était un peu simple, plus sobre. Dans ce système de mesure du temps, resté en usage jusqu’en 1924, la journée débutait très tôt, avec l’appel du muezzin à la prière du matin (sabah ezanı). Elle était liée directement à la lumière du soleil, changeait selon les saisons et était en syntonie avec les changements de la nature. Le jour était rythmé par les autres prières, celle de l’après-midi (öğle ezanı) et celle marquant la fin de l’après-midi (ikindi ezanı). Les gens rentraient ensuite chez eux pour celle du soir (akşam). Naturellement, comme on se levait très tôt le matin, on se couchait aussi de bonne heure. Les anciens se rappellent qu’autrefois il y avait une prière nocturne (gece) que l’on récitait en se levant du lit en pleine nuit, un moment cité aussi dans le Coran, alors que celle [actuelle – ndlr] qui précède le repos nocturne (yatsı) n’y figure pas.
Il s’agissait d’un style de vie plus mystique, plus simple, comme le prescrivent les religions. C’est l’homme qui, en s’opposant à ce style de vie, veut le recouvrir de couches nouvelles, cette simplicité lui paraissant pauvre. Même l’islam, si l’on suivait son véritable enseignement, conseille de vivre de façon simple. Mais cette simplicité est difficile à accepter et l’est rarement. Evidemment, dans le passé aussi, beaucoup de gens trouvaient ennuyeux ce rythme de vie, le considérant comme un peu trop « poulailler » [rires]. Peut-être n’est-il pas réaliste de se tourner en arrière, avec une vision embellie et romantique du passé. Mais, ce qui est sûr, pour qui aime les rythmes de ce monde disparu, c’est que cette époque passée conserve une fascination toute particulière.

- Fazıla Mat : Que pensez-vous de cette définition qui veut la Turquie comme « un pont entre Occident et Orient » ?
- Şule Gürbüz : Il y a une tendance générale à chercher à savoir si quelque chose ressemble plus à telle chose qu’à telle autre, une question souvent inexprimée : « Tu es des nôtres ou avec eux ? » La vérité est que chacun est un élément unique et à part. En même temps, aucune chose ne peut rester complètement séparée et indépendante. Personnellement, je ne trouve pas que la Turquie ressemble à l’Occident. Et même, si on devait vraiment faire une comparaison, je pense que l’Occident est ce avec quoi nous avons le moins d’affinités. Notre manière de chercher à ressembler à l’Occident est toujours peu élaborée, toujours un peu maladroite. Une situation d’où découle un grand paradoxe. La question de notre ressemblance avec l’Occident a suscité un malaise certain, dès la fondation de la république. A titre personnel, je ne l’ai jamais ressenti, car jamais, par ailleurs, je ne me suis posé la question de devenir « occidentale. » Il s’agit plus d’un problème qui concerne ceux qui voudraient l’être. Je dirais que, pareillement, même cette partie de la société turque qui se sent plus « orientale, » n’a jamais eu ce souci. La question est autre : dans de nombreux cas, ils ne sont plus en mesure de comprendre leurs racines, la culture originelle, créée dans ce pays.

- Fazıla Mat : Pourquoi ?
- Şule Gürbüz : Ils n’en sont pas capables. Même en ce qui concerne mes récits, j’observe que les lecteurs ne saisissent qu’une infime partie des références subtiles et des traits d’ironie relatifs à la terminologie classique turque, ou encore les motifs de la tradition religieuse. D’autres choses sont peut-être perçues. Il est difficile d’arriver à comprendre la musique, l’architecture, la poésie turco-ottomane sans une approche détachée d’historien de l’art. Car il faut penser à ces arts comme à une table dressée. Ils forment tous un ensemble. Il faudrait arriver à se familiariser avec eux et à les intérioriser, même si on ne les apprécie plus autant.
Nos intellectuels ont des difficultés à voir les choses sous cet angle, car ils ont reçu une culture occidentale. Quant à ceux qui, à l’opposé, connaissent bien les arts de la tradition classique turque, et il y en a, il faudrait voir comment certains auteurs les interprètent. Je donne un exemple : le milieu conservateur fait aujourd’hui l’éloge de l’écrivain Oğuz Atay pour ses critiques du kémalisme, qui ne représentent pourtant que 5 % de son œuvre. 50 ans après, Atay reste un auteur incompris, à la seule différence près qu’aujourd’hui, comparé au passé, on le cite beaucoup plus.
Pour revenir à la question Orient-Occident, je pense qu’il serait plus réaliste et agréable que l’on parvienne à transformer le tout en quelque chose qui s’expérimente, se perçoit, se représente, sans tomber dans des confusions terminologiques ou en faire une obsession. Pas besoin de se donner obligatoirement une définition, de dire si ça vient d’ici ou de là, ou d’être écrasé par l’angoisse de l’appartenance. Mais pour y arriver, il faut savoir, connaître et aussi un peu aimer.

- Fazıla Mat : Vous écrivez et vous pensez en faisant un large usage de termes en turc ancien, par opposition avec la langue plus moderne, utilisée par une grande partie des écrivains contemporains. Comment avez-vous appris cette langue, tout en étant jeune ?
- Şule Gürbüz : Je le dois à mon milieu, à ma mère, à ma grand-mère. Lorsque j’écris, je ne me pose pas le problème d’utiliser des mots plus simples que tout le monde peut facilement comprendre. En agissant ainsi, j’aurais l’impression de sacrifier une partie du sens de ce que je veux exprimer. En même temps, je pense que la langue a aussi un pouvoir thaumaturgique. Je suis convaincue qu’au moment où j’arrive à décrire une souffrance, celle-ci prend forme et, en prenant forme, elle n’est plus seulement mienne. C’est une réflexion qui m’apaise. Il me semble pouvoir répandre ce réconfort, comme on étend une couverture, en permettant à qui en a besoin de couvrir sa propre nudité.

- Fazıla Mat : Parmi toutes les horloges mécaniques exposées dans les musées, vous appréciez, avez-vous déclaré, surtout celles construites par les maîtres mevlevis [mystiques de l’islam, adeptes de Mawlānā Jalāl al-Dīn Rūmī, ndlr]. Pourquoi ?
- Şule Gürbüz : Parce qu’à la base, il y a un état d’existence mystique, que je retrouve aussi dans les conditions de travail où je me trouve avec mon maître. Personne n’est là pour nous demander ce que nous faisons, que personne ne comprend. Les conditions de travail sont lourdes. Ce travail donne beaucoup de plaisir, mais il faut dire que toutes les réparations que nous avons faites, du palais de Topkapı aux horloges des écoles des minorités religieuses, nous les avons effectuées sans recevoir la moindre compensation. Et puis, finalement, il ne se trouve personne pour nous dire que nous avons fait du bon travail. Juste un grand silence.
Etre plongé dans tout ça et continuer, malgré tout, malgré le silence qui nous est réservé, donne une certaine amertume. Mais autrefois aussi, il en était de même : aux horlogers ottomans qui travaillaient au palais, personne n’a jamais demandé de construire des horloges. Les Ottomans n’avaient pas de tradition d’horloges mécaniques, celles qui venaient de l’étranger. Ils manquaient donc de tous les instruments nécessaires. Et pourtant ils se mirent à en construire, utilisant tous les moyens mis à leur disposition et obtenant à la fin des objets insolites, mais de très haut niveau. Je reconnais ici un entêtement bizarre, mais que je comprends bien et que j’aime profondément. L’entêtement de celui qui crée quelque chose que personne ne lui a demandé, à seule fin de laisser comme « preuve » ce qui a été réalisé.
En ce moment, je me retrouve dans la même situation, une situation dont je me nourris et qui me permet de grandir. C’est une sensation difficile à exprimer, et d’ailleurs je ne cherche même pas à le faire. Je sais seulement que j’y trouve une douceur, comme savourer un morceau de sucre. Un mélange de souffrance et de joie. Les œuvres merveilleuses qu’ont laissé les maîtres ottomans étaient à l’abandon et se trouvaient dans un état déplorable. Avec le temps, nous les avons toutes arrangées et remises en état. Ce sont des œuvres uniques, qui ne ressemblent à rien d’autre et qui expriment seulement le rêve du maître qui les a construites. Une petite construction, fruit de toute une vie, sans avoir le moindre exemple auquel se référer. Des êtres rares, qui ont vécu, tenaces et rudes comme des épines, avec la force de résister au monde.    

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Source : http://www.balcanicaucaso.org/aree/Turchia/Nel-tempo-perduto-di-Sule-Guerbuez-127808
Traduction de l’italien : © Georges Festa – 05.2013.