samedi 11 mai 2013

Talin Avakian - Demi Pointe / Interview


Une jeune cinéaste en quête de sa voix au cinéma
Entretien avec Talin Avakian

par Lilly Torosyan

The Armenian Weekly, 30.01.2013

 

Récemment diplômée du Massachusetts College of Art and Design (MassArt), Talin Avakian prend déjà ses marques dans l’industrie du cinéma. Sa thèse, un film de 30 minutes intitulé Demi Pointe, narre les affres d’une jeune fille avec un problème d’élocution. Le film est sur le point de faire ses débuts, très probablement lors d’un festival en cours d’année. T. Avakian s’est entretenue avec nous sur ce projet, ainsi que sur ses sources d’inspiration.

- Lilly Torosyan : Tu viens d’un milieu très éclectique – ton père est arménien et ta mère est d’origine métis afro-américaine et indigène d’Amérique. C’était quoi grandir en faisant partie de trois groupes culturels très différents et opprimés au plan historique ? T’es-tu identifiée davantage à l’un ou l’autre ?
- Talin Avakian : Mon milieu a beaucoup à voir avec ma vision de la vie et au fait que je m’y suis beaucoup investie, en grandissant. C’était à la fois un privilège, mais aussi comme un combat. D’un côté, j’ai eu la chance immense d’être au contact de la richesse de chacune de ces cultures, et de l’autre je ressentais comme un malaise de ne pas savoir à laquelle « j’appartiens » véritablement, car jamais je ne me sentais « pleinement » moi-même.
Parfois, je m’identifie clairement avec l’une d’entre elles. Ça dépend avec qui je suis et où je suis. Tu vois, de ce point de vue, tu pourrais me qualifier de caméléon. J’ai vraiment ma façon à moi de me mêler là où je veux me mêler, ce qui est positif, agréable et douloureux pour moi. En grandissant, je dirais que je me suis « sentie » plus arménienne, et cela a beaucoup à voir avec le fait que j’ai grandi dans l’Eglise arménienne, entourée le plus souvent par la famille de mon père. Ce qui ne veut pas dire que ma mère ne nous rappelait pas, chaque jour, à moi et à mes sœurs qui nous étions. Je me souviens de virées en voiture où ma mère nous parlait de l’esclavage, ce que ça voulait dire être Noir et Indien à l’époque de sa jeunesse.
Quelle que soit la communauté avec laquelle je passe mon temps, je me suis toujours perçue très fortement comme faisant partie de mes trois milieux d’origine. Chaque membre de ma famille m’a toujours rappelé l’importance de savoir qui je suis et d’où je viens. En tant qu’artiste et représentante de ma communauté, je considère comme un devoir de faire entendre haut et fort leur voix, eux qui demandent reconnaissance et unité.

- Lilly Torosyan : Est-ce qu’un de tes projets s’inscrit dans ta vie personnelle ? Par exemple, Danny Attuk, ce court métrage sur un Américain autochtone abordant un problème identitaire. Est-il plus ou moins basé sur ton expérience personnelle ?
- Talin Avakian : D’habitude, je ne m’en rends pas compte jusqu’à ce que le projet soit achevé, mais c’est sûr, la plupart de mes projets, sinon tous, partent de mon vécu à un certain point. Danny Attuk est une histoire écrite par l’épouse d’un homme de ma tribu, que j’ai adaptée en scénario, mais j’ai certainement dû être interpellée par sa thématique. Contrairement au personnage principal, toutefois, je ne me suis pas délibérément affranchie des traditions de ma tribu – c’est presque le contraire pour moi. Plus je grandis, plus je veux en apprendre sur qui je suis et nos traditions en tant que peuple.

- Lilly Torosyan : Sur ton compte Vimeo, il est écrit que tes films abordent souvent l’adolescence, la psychologie sociale et les mouvements sociaux. Qu’est-ce qui t’a conduit à ces thèmes ?
- Talin Avakian : A mon avis, le processus de maturation chez un adulte est quelque chose de fantastique et aussi différent pour chacun. La perception du réel chez les enfants est si particulière. J’aimerais explorer ça dans mon travail en tournant de leur point de vue. Contrairement aux adultes, ils n’ont pas peur de laisser parler leur imagination et leur esprit – sinon verbalement, d’une façon ou d’une autre. Ils sont sincères, vulnérables et curieux. C’est étonnant de voir tout ce qu’on perd de notre enfance en devenant adultes. Grâce à mon travail, j’essaie de me reconnecter à nouveau au monde de l’enfance.

- Lilly Torosyan : Ton tout dernier film intègre tous ces thèmes, lui aussi. Quelle est la motivation derrière la protagoniste, Sydney, cette élève qui souffre d’un mutisme sélectif ?
- Talin Avakian : Tourner du point de vue d’un enfant m’a toujours intéressée. Je savais donc que je voulais que mon personnage fût une jeune fille. Ma mère est spécialiste des pathologies du langage, et l’idée d’un enfant qui se bat avec l’élocution – ou qui ne parle pas du tout, comme Sydney – m’a amenée à me poser des questions, du genre « A quoi ressemblent leurs univers ? Comment sont-ils perçus par leurs pairs ? » J’admire l’approche empathique et personnelle qu’adopte un spécialiste des pathologies du langage ; il ne s’agit pas simplement d’un programme destiné à tous les apprenants, c’est une approche individualisée. Qui a plus à voir avec un rapport de confiance et de patience entre un apprenant et un thérapeute. Peut-être que plus d’approches de ce genre entre adultes et enfants conduiraient les enfants à absorber davantage de connaissances et à ne pas être aussi angoissés en classe.
Grâce à ce film j’ai envie de souligner le fait que la communication n’est pas toujours verbale ; il arrive que l’on communique plus en mode non verbal qu’en parlant. Pourtant, en tant que société, nous avons plus tendance à accepter ceux qui s’expriment avec davantage d’éloquence. Via cette histoire, mon intention est de pousser mon public à accepter et à comprendre ceux qui parfois n’ont pas choisi la communication verbale comme expression première.

- Lilly Torosyan : Parle-nous de tes projets à venir.
- Talin Avakian : Actuellement, je travaille à Worcester, Massachusetts, dans une agence de publicité, en les aidant à tourner, éditer, compiler et monter les séquences pour les nombreuses annonces qu’ils réalisent pour leurs clients. J’ai l’intention de poursuivre mon travail personnel en collaborant avec mes collègues du MassArt. On a vraiment construit une communauté, une vraie éthique professionnelle là-bas, que j’espère préserver dans ma carrière de cinéaste.
Tout le monde me demande : « Alors, tu pars à New York ou Hollywood ? Je n’en ai pas du tout l’intention, mais on ne sait jamais où ce que la vie nous réserve. J’ai pour habitude de saisir chaque opportunité qui se présente. J’adorerais continuer à faire mes propres films, travailler avec mes collègues du MassArt dans l’industrie du film indépendant, en faisant connaître mon travail par le circuit des festivals du film.

Pour plus d’informations sur les films de Talin Avakian, consulter son compte Vimeo :
http://vimeo.com/talinavakian

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Source : http://www.armenianweekly.com/2013/01/30/a-young-filmmakers-quest-to-find-her-voice-in-cinema/
Traduction : © Georges Festa – 05.2013.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.