mercredi 22 mai 2013

Talin Suciyan - A History of a Perfect Crime / Histoire d'un crime parfait

Intérieur de l’église arménienne de la Sainte-Trinité, à Malatya (Turquie)
© http://theorthodoxchurch.info/blog 

 

Histoire d’un crime parfait (1)

par Talin Suciyan

The Armenian Weekly, April 2013

 

Nous avions le droit de sortir durant nos pauses déjeuner. Beaucoup d’élèves vivaient à Samatya et pouvaient aller manger chez eux. Pourtant, au début des années 1990, alors que la tension politique dans le pays était à son comble, à cause du problème kurde, nous n’avons plus été autorisés à sortir des écoles durant les pauses déjeuner.

Alors que nous travaillions dur pour être non seulement de bons citoyens, mais aussi les « meilleurs citoyens » - nous suivions des cours obligatoires de sécurité nationale, enseignés par un officier militaire de haut rang, et faisions nos exercices militaires dans la cour de l’école avec tant de bruit que la moitié du quartier pouvait nous entendre crier -, cela n’a jamais garanti notre sécurité.

A cette époque, des alertes à la bombe incessantes étaient la preuve de notre insécurité. Après chaque alerte, nous devions sortir de l’enceinte de l’école, jusqu’à ce que toute l’école ait été fouillée. Parfois, on nous demandait de rentrer à la maison plus tôt. Nous n’avions pas la moindre idée du motif pour lequel une bombe aurait été déposée dans notre école. Personne ne replaçait ces alertes à la bombe dans leur contexte. Il n’y avait rien à comprendre ; c’était comme ça, tout simplement. De sorte que nous nous sommes habitués à ces alertes, comme avec les mesures de sécurité changeantes, qui faisaient partie de notre vie d’élève ordinaire.

Durant mes recherches doctorales, j’ai lu des journaux arméniens des années 1930 et j’ai eu la chance de découvrir Samatya sous un angle différent. Samatya était un de ces quartiers où des kaghtagayans avaient été installés. Les kaghtagayans étaient des centres pour kaghtayan (déportés ou personnes déplacées internes), qui hébergeaient des milliers d’Arméniens venus des provinces. Ces centres fonctionnèrent jusqu’à la fin des années 1930. Les journaux arméniens publiés à Istanbul dans les années 1920 et 1930 sont emplis de reportages sur les rudes conditions d’existence des kaghtagans dans ces centres, où ils étaient souvent obligés de vivre entassés, les uns sur les autres. La communauté arménienne d’Istanbul avait le responsabilité d’assurer l’alimentation, l’emploi et une vie normale pour ces gens. Or ce ne fut pas facile, les moyens financiers de la communauté étant très réduits, les procédures judiciaires destinées à préserver ses biens se poursuivant, et son statut juridique étant en cours d’éradication totale. De plus, les Arméniens de province, dont les conditions d’existence ne cessaient de se détériorer, continuaient d’arriver à Istanbul.

Les Arméniens, qui restaient dans les provinces, étaient menacés de diverses manières. Archag Alboyadjian fait allusion à ces agressions dans son ouvrage Badmoutioun Malatio Hayots’ :

« En 1924, les Arméniens partirent en masse, car une bande d’assaillants – 15 personnes – faisaient incursion chez eux, réclamant argent et bijoux, les rouant de coups, les battant quasiment à mort. Cette organisation avait pour nom ‘Ateşoğlu Yildirim’ […] Ils inscrivaient des marques sur les demeures des Arméniens et leur intimaient de partir sous dix jours […] Un jour, ils inscrivirent une marque sur l’église principale, en donnant aux Arméniens cinq jours pour partir ; sinon, disaient-ils, ‘Ateşoğlu Yildirim vous brûlera tous !’ » (2)
        
Les Arméniens comprirent que cette organisation essayait de les obliger à partir, pour s’emparer de leurs biens, à l’instar des commissions relatives aux Emval-i Metruke [Biens abandonnés]. (3) En novembre 1923, deux personnalités arméniennes, au nom de trente-cinq Arméniens originaires de Malatya, adressèrent une lettre à Mustafa Kemal, lui demandant d’assurer la sécurité et leur droit à vivre dans leurs maisons.  Si leur citoyenneté n’était pas reconnue et qu’ils fussent obligés de partir, écrivirent-ils, que cela leur soit déclaré officiellement et non en pillant leurs foyers. (4) Cette lettre n’eut pas un impact positif ; au contraire, les signataires furent contraints de quitter le pays, suivis des trente-cinq familles concernées. (5) Au cours des mois suivants, les Arméniens continuèrent de quitter Malatya pour la Syrie ou Istanbul. J’ai découvert pour la première fois l’affaire Ateşoğlu Yildirim lors d’un projet d’histoire orale, que je réalisais pour mon doctorat. Mon interlocuteur m’apprit qu’il y avait d’autres personnes à Istanbul, qui pouvaient parler de cette organisation et de ses méfaits. Il contacta une famille, ils acceptèrent, puis changèrent d’avis. C’est à cette époque que Maritsa Küçük, une Arménienne âgée, fut brutalement tuée, deux autres grièvement blessées, et une autre agressée à Samatya. Le climat de peur était de nouveau à son comble pour les Arméniens et j’ai décidé de marquer une pause dans mes recherches à ce sujet.

Yozgat, Amasya, Sinop, Ordu, Tokat, Kayseri, Diyarbakir, Sivas… Tout cela continua – les Arméniens furent systématiquement chassés d’Asie Mineure et du nord de la Mésopotamie, durant toute la période républicaine. Suite à la loi de 1934 sur les implantations, ils furent de fait obligés de venir à Istanbul, en quête d’abri, de nourriture, de travail et d’une existence sûre ; parfois, du fait de décrets extraordinaires, leur ordonnant de quitter tel endroit et de s’installer ailleurs ; du fait aussi d’agressions racistes qui se produisaient quotidiennement ; ou tout simplement, à cause du refus par l’Etat d’ouvrir des écoles arméniennes dans les provinces, ce qui constituait pourtant un des « droits garantis » par le traité de Lausanne de 1923.

Les Arméniens qui arrivaient à Istanbul restaient au bas de toutes les hiérarchies. Ils se retrouvaient pris sans défense entre les structures de pouvoir institutionnel de la communauté arménienne d’Istanbul et l’Etat. Lequel Etat se souciait d’eux comme d’une guigne. Ces centres furent fermés à la fin des années 1930 ; néanmoins, les Arméniens des provinces continuèrent de venir à Istanbul sous la période républicaine, et leurs problèmes socio-économiques occupèrent l’agenda de la communauté durant une longue période.

Un suspect arménien a été récemment arrêté pour le meurtre de Maritsa Küçük et pour d’autres agressions sur des femmes âgées à Samatya. Le même jour, les médias turcs couvrirent cette arrestation avec une information, diffusée par la police (6), laissant entendre que, le suspect étant arménien, il n’y avait pas là acte de racisme. Depuis, la question a été réglée.

Nous savons que le droit a peu à voir avec la vérité ou la justice. Au contraire, les mécanismes du droit créent des substituts à la vérité ou à la justice. Les affaires de Pinar Selek, Hrant Dink, Sevag Balıkçı, ainsi que le meurtre de Maritsa Küçük et les autres agressions à Samatya, nous rappellent non seulement l’impossibilité d’une justice, mais aussi la perfection d’un crime, qui continue à réduire au silence les témoins. (7)

Notes

1. Cet article est une version revue et augmentée de « Malatya, Yozgat, Ordu ve Samatya, » publié in Radikal İki, 2 mars 2013.
2. Archag Alboyadjian, Badmoutioun Malatio Hayots’ (Beyrouth : Dbaran Sevan, 1961), p. 966-967.
3. Sur les commissions Emval-ı Metruke, voir Nevzat Onaran, Emval-ı Metruke : Osmanlı’da ve Cumhuriyette Ermeni ve Rum Mallarının Türleştirilmesi (Istanbul : Belge Yay., 2010), Uğur Ümit Üngör, Confiscation and Destruction : The Young Turk Seizure of Armenian Property (Continuum Publ., 2011), Taner Akçam et Ümit Kurt, Kanunların Ruhu (Istanbul : İletişim Publ., 2012).
4. Alboyadjian, Badmoutioun Malatio Hayots’, p. 967.
5. Ibid.
6. Voir le communiqué de presse de la section d’Istanbul de l’Organisation pour les Droits de l’Homme, du 3 novembre 2013, après sa rencontre avec Murat Nazaryan.
7. Voir Jean-François Lyotard, The Differend : Phrases in Dispute, traduction anglaise par Georges van den Abbeele (Manchester   Manchester University Press, 1988), p. 14.

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