dimanche 19 mai 2013

Taner Akçam : Le meurtre de Tchilinguirian : une étude de cas à partir de la rafle des intellectuels arméniens en 1915 / The Chilinguirian Murder : A Case Study from the 1915 Roundup of Armenian Intellectuals


Roupen Sévag Tchilinguirian (1885-1915) et Hélène Apell (1890-1967)
© http://www.deutscharmenischegesellschaft.de 

 
Le meurtre de Tchilinguirian : une étude de cas à partir de la rafle des intellectuels arméniens en 1915

par Taner Akçam

Holocaust and Genocide Studies (Oxford) 25, no. 1 (Spring 2011)

 

[La recherche sur la destruction de la communauté arménienne de l’empire ottoman tend à se focaliser sur les aspects historiques, politiques et sociologiques généraux du génocide. L’ouverture progressive des archives ottomanes du Premier Ministre à Istanbul a permis d’éclairer certains micro-aspects de la planification et de la mise en œuvre du génocide arménien. A partir de documents et de témoignages oculaires liés au meurtre du docteur Roupen Sévag Tchilinguirian, l’A. livre d’importants aperçus sur l’implication des autorités centrales dans l’assassinat des intellectuels arméniens.] (1)

Le 22 juin 1915, les autorités ottomanes arrêtèrent le docteur Roupen Sévag Tchilinguirian, médecin et poète arménien, dans le cadre de la rafle en cours des intellectuels arméniens. Elles l’envoyèrent tout d’abord à Chankiri [Çankırı], une localité située dans la province de Kastamonu. Le 26 août, elles le transférèrent de Chankiri à Ankara, mais durant le voyage, aux environs du village de Kalecik, Tchilinguirian et d’autres détenus furent torturés et assassinés. (2) Des documents conservés dans les archives ottomanes – en particulier, celles du ministère de l’Intérieur -, ainsi que des récits arméniens, révèlent que les responsables du Comité Union et Progrès (CUP) alors au pouvoir, au plus haut niveau gouvernemental, ont pris une part active dans le meurtre de Tchilinguirian et d’autres intellectuels arméniens. Les documents donnent fortement à penser que non seulement les autorités centrales avaient pleinement conscience de ces meurtres, mais qu’elles y ont aussi pris part en les programmant. Dans les rares cas où des officiels locaux bien intentionnés se saisirent et poursuivirent les assassins, des responsables de plus haut rang intervinrent pour obtenir leur libération.

Ces meurtres eurent lieu dans le contexte de la répression à grande échelle visant l’élite arménienne ottomane, qui débuta avec l’entrée de l’empire dans la Première Guerre mondiale. Le parti nationaliste turco-ottoman alors au pouvoir, le C.U.P., avait pris le contrôle en 1908, lors de la révolution « Jeune-Turc », sans effusion de sang. Dans la phase initiale de son règne, le C.U.P. visa à mettre en œuvre une politique du İttihad-i Anasır, ou « Union des peuples, unité de tous les sujets de l’empire ottoman. » Mais, du fait des difficultés qu’il rencontra dans cette entreprise, le régime dut rapidement réduire cette politique, pour l’abandonner totalement après les guerres balkaniques de 1912-1913. A la veille de la Première Guerre mondiale, le C.U.P. lança un nouvel effort pour transformer le caractère multiethnique et multireligieux de l’empire au profit d’une homogénéité ethnico-religieuse turco-musulmane. Laquelle politique nécessitait d’épurer l’empire de ses éléments chrétiens. Les autorités ciblèrent tout d’abord la population grecque, l’expulsant en grand nombre vers la Grèce par des méthodes coercitives, y compris des massacres. Durant les années de guerre 1915-1917, l’attention du régime se tourna vers les Arméniens. Finalement, une grande partie de la population arménienne de l’Anatolie fut soit exterminée, soit déportée vers des déserts dans la Syrie et l’Irak actuels.

L’arrestation par les autorités ottomanes des intellectuels arméniens, le 24 avril 1915, est considérée comme le début du génocide arménien. Roupen Tchilinguirian figurera de même au nombre croissant de prisonniers. Son dossier bien documenté témoigne des postures et des priorités du régime lors des premières phases de la destruction de la population arménienne ottomane.

L’arrestation du docteur Tchilinguirian
 

Roupen Sévag Tchilinguirian (1885-1915) naquit près d’Istanbul dans la ville de Silivri, où il fut écolier et collégien dans des établissements d’enseignement arméniens. En 1905 il est diplômé de l’Ecole Berbérian d’Istanbul. Il part étudier la médecine à Lausanne, en Suisse, tout en continuant à s’intéresser à l’art et à la littérature. Sa prose et sa poésie commencent à paraître dans la presse arménienne d’alors. Avec pour toile de fond la révolution Jeune-Turc de 1908, Tchilinguirian et quelques amis créent l’éphémère journal Sourhantag [Courrier], lors d’un séjour estival à Istanbul. Tchilinguirian entretint ainsi, entre autres, un contact étroit avec le milieu intellectuel arménien.

Profondément affecté par les massacres d’Arméniens à Adana en 1909 par une population turque appuyée par des unités militaires de la province, Tchilinguirian  publia son premier ouvrage, Garmir Kirke [Le Livre rouge], l’année suivante. Parmi les poèmes qui composaient ce recueil figurait le long Vertchin Hayere [Les Derniers Arméniens] qui, après 1915, sera lu comme un présage de la catastrophe à venir. En 1913 et 1914, de courts textes de Tchilinguirian parurent en feuilleton dans la revue Azadamard [La lutte pour la liberté], l’organe officiel de la Fédération Révolutionnaire Arménienne, une organisation révolutionnaire socialiste nationaliste, créée en 1890 à Tbilissi. L’organisation luttait pour les droits sociaux et politiques des Arméniens, avec pour objectif ultime d’obtenir une autonomie administrative au sein de l’empire.

Une fois diplômé en 1911, Tchilinguirian exerça la médecine à Lausanne jusqu’en mai 1914, date à laquelle il repartit à Istanbul avec son épouse depuis quatre ans, Hélène (née Apell), et leur fils Lévon. Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, le docteur Tchilinguirian fut enrôlé et commença à exercer en tant que médecin militaire à Tchanakkale [Çanakkale] et à Istanbul. (3)

Tchilinguirian fut arrêté le 22 juin 1915 (4) et arriva à Chankiri six jours plus tard. (5) D’après sa famille, la demeure des Tchilinguirian ne fut pas fouillée lors de son arrestation. (6) Les autorités ne portèrent aucune accusation – ni au moment de l’arrestation, ni après l’arrivée du médecin à Chankiri – et ne lancèrent aucune enquête. Dès que son mari fut emmené, Madame Tchilinguirian contacta ses parents en Suisse. Nous savons par des lettres de Tchilinguirian en date des 6 et 13 juillet (7), ainsi que par une lettre du 26 août, émanant de son beau-père, Franz Apell-Dörr, adressée à l’ambassade d’Allemagne, que la mère de Madame Tchilinguirian, Marie Apell, quitta la Suisse dès qu’elle apprit l’arrestation de son gendre et qu’elle arriva à Istanbul le 26 juin. (8)

Immédiatement après l’arrestation, la famille de Tchilinguirian contacta l’ambassade et le Consulat d’Allemagne à Istanbul. Ils discutèrent de la situation avec Johann Mordtmann, le consul en charge des affaires arméniennes, et le feld-maréchal Colmar von der Goltz, conseiller allemand auprès de l’armée ottomane. (9) D’après le récit de Marie Apell, des responsables ottomans promirent à von der Goltz que Tchilinguirian serait remis aux autorités allemandes en échange d’une garantie qu’il resterait en Allemagne durant toute la guerre. Dans une lettre du 26 juillet à son ambassade à Istanbul, H. Filsinger, consul général d’Allemagne à Lausanne, demanda qu’en considération de la réputation de M. Apell-Dörr, « homme très respecté, patriote » et « vétéran des guerres de 1870-1871, » toute l’assistance nécessaire fût apportée à cette famille dans son entreprise de sauvetage de leur gendre. Filsinger ajouta que la famille était disposée à apporter toutes les garanties nécessaires pour assurer la remise de Tchilinguirian aux autorités allemandes. (10)

Etait jointe à la lettre de Filsinger une note de Mordtmann relative à une rencontre qu’il avait eue avec Bedri Bey, le chef de la police à Istanbul. Lors de cette rencontre, Bedri nia avoir promis quoi que ce fût à Goltz, concernant le retour de Tchilinguirian. Selon Bedri Bey, la seule option était d’envoyer Tchilinguirian à Ankara et de l’y maintenir. Mordtmann conclut de cette rencontre qu’un « élargissement vers l’Allemagne en échange d’une promesse » n’était pas envisageable. A son avis, rien de plus ne pouvait donc être fait pour obtenir la libération de Tchilinguirian. (11)

Ces documents montrent que l’affaire du docteur Tchilinguirian était un sujet sensible entre le gouvernement ottoman et l’Allemagne dès juillet 1915. Les plus hautes autorités allemandes, y compris le Premier ministre, continuèrent d’être informées, tandis que l’ambassade et la famille du médecin poursuivaient leurs efforts en vue d’obtenir sa libération. (12) Les archives allemandes en disent aussi beaucoup sur la raison pour laquelle Tchilinguirian se vit refuser l’autorisation de quitter le pays. D’après un communiqué adressé par l’ambassadeur d’Allemagne au Premier ministre allemand, les autorités ottomanes voyaient en lui « un intellectuel capable d’influencer l’opinion », et par conséquent dangereux. (13)

Le combat d’une famille

Le 31 août 1915, le gouverneur de la province de Kastamonu expédia au ministère ottoman de l’Intérieur un rapport daté du 24 août, émanant du gouverneur du district de Chankiri. Dans sa note qui l’accompagne, le gouverneur de Kastamonu précise qu’il envoie cette information en réponse à une demande du ministère, datée du 19 août, relative à un rapport détaillé sur les détenus et leur situation. Est jointe au rapport une liste des détenus, ainsi qu’une note sur les dispositions prises pour chaque cas. Il apparaît que les détenus devaient être considérées comme officiellement amnistiés. Le rapport précise : « Conformément à […] l’article 29 de l’amnistie générale, sous la haute autorité de Son Excellence le ministre de l’Intérieur, en date du 4 août 1915, [Tchilinguirian et d’autres détenus] doivent être transférés vers Ayash via Ankara sous la protection des forces de l’Etat. » (14) Si Madame Tchilinguirian n’avait pas lutté pour la libération de son mari, ce document aurait probablement constitué l’unique document officiel sur le sort de Roupen Sévag Tchilinguirian.

Or, durant le bref intervalle entre l’élaboration et l’expédition de ce rapport, Tchilinguirian et ses compagnons d’infortune avaient fait l’objet du transfert prévu et furent assassinés sur leur route. Dans un télégramme final à son épouse, daté du 26 août, le docteur Tchilinguirian écrivit : « Je pars à Ayash avec Varoujean. Envoie tes lettres là-bas. » Le médecin fut assassiné le même jour. Madame Tchilinguirian répondit immédiatement à ce télégramme, mais ne recevant pas de réponse, elle contacta l’ambassade, qui en appela directement aux autorités ottomanes le 27 août. Mordtmann nota plus tard qu’en réponse, le ministre de l’Intérieur Talaat expédia un télégramme à Chankiri, demandant que Tchilinguirian fût élargi. (15)

Ce télégramme de Talaat, en date du 28 août [1915], est conservé dans les archives ottomanes. Talaat y informe le gouverneur du district que « l’ordre de faire libérer le docteur Roupen Tchilinguirian à Chankiri a été envoyé au siège de la province à Kastamonu dans un télégramme daté du 25 août 1915. La nouvelle nous parvient maintenant qu’il est sur le point d’être transféré à Ayash. Transmettez-nous la raison pour laquelle le susdit a été transféré et rappelez-vous qu’il est strictement ordonné que, conformément à ce qui est écrit, il doit être remis en liberté là-bas. » (16)

A partir d’un résumé du dossier que Mordtmann rédigea à la mi-septembre, nous pouvons reconstituer la suite des événements. Le 2 septembre, le chef de la police, Bedri, demanda aux autorités allemandes de renvoyer Madame Tchilinguirian en Allemagne. Le personnel consulaire prépara les documents nécessaires à son retour, mais elle refusa de quitter Istanbul sans avoir des nouvelles de son mari. La famille reçut son premier compte rendu détaillé sur le sort du docteur Tchilinguirian le 11 septembre. Mordtmann relate qu’un haut responsable du ministère de l’Intérieur, dénommé Aziz, lui a lu un long télégramme en provenance de Chankiri, révélant que le médecin a été assassiné. La nouvelle fut transmise sans délai à Madame Tchilinguirian, ce qui la convainquit de quitter le pays. La veuve et ses enfants partirent le même jour pour la Suisse. (17) D’après ce qui subsiste de la correspondance diplomatique, il semble que sa présence à Istanbul et ses demandes continuelles d’information sur son mari ne plurent ni aux autorités allemandes, ni à leurs homologues turques.

D’après Mordtmann, Haïg Etkessenian, citoyen ottoman travaillant en liaison avec l’ambassade d’Allemagne, recueillit des informations supplémentaires auprès d’Aziz, deux jours plus tard. Aziz informa Etkessenian qu’il [Aziz] « [ne pouvait] en dire davantage », car « des gens lui [créent] des problèmes » [man Schwierigkeiten mache]. Via Etkessenian, Mordtmann insista pour que les services d’Aziz continuassent à transmettre des informations au sujet de Tchilinguirian. Finalement, le 16 septembre, Etkessenian remit une note manuscrite, émanant d’un responsable non identifié du ministère de l’Intérieur, où il était précisé que « le 26 août 1915, sur la route d’Ayash à Chankiri, [Tchilinguirian] a été assassiné près du ruisseau Sapali, aux abords du village de Tüney, par Alo, fils de Hadji Ali [dénommé aussi Ali le Kurde ou Alo le Kurde] et dix de ses comparses, venus du village de Böyrek à Kalecik. » La note ajoute : « Présentement, quatre des meurtriers ont été capturés ; l’enquête est en cours. » (18)

A partir des archives allemandes, nous pouvons établir avec une certaine précision quand la nouvelle de la mort du docteur Tchilinguirian parvint à Istanbul. Dans une lettre à Madame Tchilinguirian, Konstantin Freiherr von Neurath, conseiller de l’ambassade, explique que « la date figurant sur le télégramme envoyé par le siège du gouverneur du district de Chankiri [et à laquelle] cette nouvelle arriva est le 30 août. » (19) Comme l’enquête a dû débuter à Chankiri, dès que le meurtre fut découvert, l’information a fort bien pu parvenir à Istanbul à une date plus récente [entre les 26 et 29 août], mais nous n’en possédons pas la preuve tangible. Le 31 août, après que la nouvelle de l’assassinat fût parvenue à Istanbul, le ministre de l’Intérieur Talaat adressa un télégramme au siège du gouverneur de Chankiri, demandant à être « informé quant à la province ayant juridiction sur le site du meurtre apparent de Roupen Tchilinguirian et des quatre autres par Ali le Kurde et dix autres, lors du transfert depuis Chankiri, ainsi que des poursuites immédiates et de la capture des meurtriers. » (20)

La succession qui s’ensuivit de télégrammes envoyés par Talaat au siège de Chankiri fut très probablement une réaction aux pressions diplomatiques au plus haut niveau exercées par l’Allemagne. De fait, l’ambassadeur Wangenheim rapporte le 5 octobre [1915] au Premier ministre Bethmann Hollweg que les autorités de l’ambassade ont déployé « des efforts sans nombre » pour intercéder auprès des autorités ottomanes au nom de la famille de Tchilinguirian, et qu’il a fallu plusieurs jours pour obtenir quelque information que ce fût. Wangenheim ajoute qu’ « il existe une forte probabilité que l’agression, durant laquelle le docteur Tchilinguirian fut tué, ait été organisée par les dirigeants du Comité [Union et Progrès] et que, même si [les autorités de l’Etat] ne l’ont pas directement soutenue, tout se passe comme s’ils fermaient les yeux. » Il émet toutefois l’hypothèse qu’il sera impossible de prouver que le Comité Union et Progrès ait été en quoi que ce soit complice et qu’il ne faut pas s’attendre à ce que le procès de cet assassinat fasse la lumière à ce sujet. (21)

Le 5 novembre, à son arrivée à Lausanne, Madame Tchilinguirian écrivit aux autorités allemandes à Istanbul pour déposer plainte contre les autorités ottomanes. « Le gouvernement turc est responsable de la sécurité de ses prisonniers et, du fait de son incapacité à assurer leur sécurité, est directement responsable de cette agression, » déclara-t-elle. « Pour cette raison, j’accuse le gouvernement turc d’avoir contribué au meurtre du docteur Tchilinguirian et j’exige au moins 500 000 francs au titre des dommages subis. Si cette somme n’est pas expédiée de plein gré en or, je me verrai contrainte d’intenter un procès […] En outre, j’exige que les douze [sic] membres de cette bande soient pendus. » (22)

La réponse de l’ambassade, en date du 26 novembre, fut des plus glaciale. Dans celle-ci, un responsable anonyme prévient Madame Tchilinguirian que ses demandes n’aboutiront à rien et qu’en épousant un citoyen turc, elle avait perdu ses droits à une protection par l’Allemagne. Après avoir refusé d’apporter une quelconque aide supplémentaire à la veuve du docteur Tchilinguirian, l’officiel propose qu’elle essaie de faire valoir ses droits par des canaux privés – mais s’empresse d’ajouter que cela s’avèrera presque sûrement inutile. (23)

Les archives laissent donc penser que ni les autorités allemandes, ni celles ottomanes ne souhaitaient instruire l’affaire Tchilinguirian. Le désengagement des autorités allemandes fut des plus pénible pour la veuve Tchilinguirian. Dans sa colère contre l’indifférence de l’Allemagne envers les crimes perpétrés contre les Arméniens en général, et contre son mari en particulier, elle lança cet appel qui peut être lu comme une malédiction prophétique : « Si vous aimez Dieu, utilisez chaque once de votre énergie pour dénoncer les accusations mensongères. Essayez de sauver tout ce que vous pouvez en usant de la plus extrême fermeté. Si vous ne faites pas usage de chaque possibilité en votre pouvoir, le sang de femmes, d’enfants, de malades et de vieillards innocents éclaboussera le Ciel et vouera l’Allemagne à la damnation. » (24)

N’ayant reçu aucune réponse à ses suppliques, Madame Tchilinguirian rompit toute relation avec les autorités allemandes et sollicita plus tard la citoyenneté arménienne auprès du Bureau Arménien à Lausanne. (25) Elle décéda le 28 décembre 1967. Sa colère fut si profonde qu’elle refusa d’apprendre à ses enfants un seul mot d’allemand. Son fils Lévon est mort en 2005 et sa fille Samiram, qui naquit à Istanbul juste avant l’arrestation de son père, était encore vivante au moment où ces lignes ont été écrites. (26)

L’enquête

La façon avec laquelle la mort du docteur Tchilinguirian fut relatée dans les archives tant arméniennes qu’ottomanes, ainsi que les faits rapportés, se corroborent mutuellement. Les sources arméniennes découlent des souvenirs des autres intellectuels arméniens, qui se trouvaient avec lui à Chankiri. (27) Nous apprenons de ces Mémoires, entre autres choses, qu’il était très demandé comme médecin. « Je cours d’un patient à l’autre, du matin au soir, » écrit-il dans une lettre du 28 juillet. (28) Un de ces patients, une jeune fille, tomba amoureuse de lui, et son père, un cocher dénommé Ismail, jouera un rôle important dans son assassinat. En tant que chef des cochers dans cette localité, il devait figurer parmi les responsables du transfert des déportés arméniens vers diverses destinations. Il prévint un jour le docteur Tchilinguirian que, comme les autres Arméniens, le médecin était voué à la déportation et à la mort, mais qu’il pouvait sauver sa peau en se convertissant à l’islam et en épousant sa fille. Comme le docteur Tchilinguirian déclina la proposition, arguant du fait qu’il était déjà marié, Ismail lui répondit que cela n’importait guère et l’exhorta à reconsidérer cette offre. En dépit de l’insistance d’Ismail, et de la nouvelle sinistre du massacre de quelque deux mille Arméniens près d’Ankara, quatre jours plus tôt seulement, le docteur Tchilinguirian refusa la proposition. (29)

Un survivant de la rafle des intellectuels livra plus tard le récit qui suit :

« Finalement, entre le 13 et le 26 août 1915, un jeudi matin, cinq personnes occupant trois véhicules ont été sorties, accompagnées d’un gendarme et d’un policier. Le vice-gouverneur du district avait déployé beaucoup de bonne volonté et fait son possible pour s’assurer que Sévag arriverait à Ayash sain et sauf. Le cocher de Sévag [Ismail] était le propre cocher du vice-gouverneur du district. Il était arrivé comme par hasard à Chankiri ce jour-là. Son maître lui confia la vie de Sévag et lui ordonna de veiller à sa sécurité […] A minuit, le même jour, la nouvelle de leur assassinat parvint par téléphone à Chankiri. Nureddin, le commandant de l’avant-poste militaire local, et Oğuz, le secrétaire du parti Unioniste, accueillirent la nouvelle par des éclats de rire. Ce soir-là, la nouvelle du meurtre de ses amis ulcéra au plus haut point le vice-gouverneur du district. Il convoqua Nureddin et lui fit part de ses graves soupçons. » (30)

Grigoris Balakian, ecclésiastique arménien qui fit partie des intellectuels déportés à Chankiri, apporte des informations complémentaires dans ses Mémoires :

« Le malheureux vice-gouverneur du district, qui avait juré sur la vie de ses propres enfants que ses cinq amis atteindraient Ankara en toute sécurité, et le commandant de la police militaire de la province de Kastamonu, firent seller des chevaux et, accompagnés de plusieurs juges d’instruction et de policiers, se dirigèrent vers Tüney, le lieu du crime. Ils découvrirent les cadavres des cinq victimes mutilés, méconnaissables, gisant dans l’eau […] Ils enterrèrent leurs restes et capturèrent les meurtriers. Puis, avec l’aide de la police civile et militaire, les meurtriers furent emprisonnés à Ankara, en attendant leur jugement par un tribunal militaire. Lors du procès, quatre Kurdes reconnurent ouvertement avoir commis ce crime sur l’ordre et sous couvert du Comité Unioniste de Chankiri […] et, de fait, ils pensaient que ces individus devaient être traduits en justice à leurs côtés. » (31)

Dans un rapport détaillé confidentiel, daté du 6 février 1916, le vice-gouverneur d’Ankara relate la capture et l’enquête concernant les suspects. Selon cette source, dix-neuf personnes au total furent l’objet d’enquête, parmi lesquelles neuf étaient recherchées pour les meurtres de six autres citoyens ottomans chrétiens (bien que la date de ces meurtres censés avoir eu lieu ne soit pas précisée), outre ceux du docteur Tchilinguirian et de ses compagnons d’infortune. Les services du vice-gouverneur établissent qu’au 2 septembre 1915, cinq de ces neuf suspects se trouvent en garde à vue, tandis que les quatre autres, dont Alo le Kurde, se sont enfuis. Les dix autres individus, soupçonnés d’avoir volé les victimes (là encore, le document ne spécifie pas la date du vol) étaient toujours en liberté. L’officier de police et le gendarme qui accompagnait le docteur Tchilinguirian et ses amis furent eux aussi arrêtés.

Dans son rapport au ministère de l’Intérieur, le vice-gouverneur relaie la demande du tribunal chargé de l’enquête quant à une décision sur le lieu du procès. Il note que les commissions régionales ont la responsabilité d’entendre les plaintes liées à des crimes commis lors de la déportation et de la migration des Arméniens ; Kastamonu n’étant pas considéré comme une « région de déportation » et ne possédant donc pas ce genre de commission, il préconise que le dossier de cette affaire soit transmis, sous couvert du ministère, au gouverneur de cette province, lequel décidera en toute objectivité de ce problème de juridiction. Laquelle décision devant être prise sans délai, souligne le vice-gouverneur d’Ankara, au regard du temps que les suspects ont déjà passé en prison. (32) Conformément à ces recommandations, le ministère de l’Intérieur dépêcha le rapport d’enquête au siège de la province de Kastamonu, en demandant que la décision finale fût aussi communiquée au vice-gouverneur d’Ankara. (33) La demande du ministre fut envoyée le 20 février 1916 – une date qui se révélera significative.

Si nous ne possédons pas d’autres documents susceptibles de révéler la conclusion de cet échange, il est utile de noter que, bien que le meurtre fut commis et fit l’objet d’une enquête dans la province d’Ankara, aucun procès ne s’y tint. Le motif de ce changement de lieu, comme nous le verrons, est lié à l’implication directe de Talaat dans l’enquête. Quatre mois après que le ministère de l’Intérieur ait reçu ce rapport du 6 février, Talaat envoya toute une série de télégrammes au gouverneur du district d’Ankara, ce qui indique que le dossier de l’affaire se perdit dans les couloirs du ministère de l’Intérieur.

Les tribunaux militaires de 1919 à 1922 et le procès de Cemâl Oğuz

Une information détaillée sur le sort des assassins fera surface plus tard, lors des audiences devant les tribunaux militaires institués après la guerre à Istanbul, entre 1919 et 1921. Les documents émanant de ces procédures indiquent que les meurtres furent planifiés par Cemâl Oğuz, secrétaire de section du Comité Union et Progrès (CUP) de Chankiri, de connivence avec Nureddin, le commandant de la gendarmerie locale, et plusieurs autres responsables. De même, conformément à des informations révélées ultérieurement, un tribunal militaire de fait fut mis en place à Ankara et réclama des peines d’emprisonnement pour les meurtriers ; l’on ignore toutefois si le tribunal parvint en l’espèce à une conclusion.

Des informations sur l’affaire Tchilinguirian furent mises au jour lors de la mise en accusation des responsables du C.U.P., dont le procès (le « principal procès ») débuta en avril 1919. Dans un document de ce procès, le procureur public se réfère au témoignage d’un témoin turc, Cemâl Asaf, concernant le meurtre du docteur Tchilinguirian. Selon le procureur, « le récit transcrit de Cemâl Asaf Bey […] concernant la manière avec laquelle certains déportés […] ont été tués par la bande d’Alo le Kurde, qui fut composée par Cemâl Oğuz Bey, négociant et ancien secrétaire du parti [CUP] à Chankiri, n’est qu’un élément de cet ensemble d’agissements et d’activités des représentants du C.U.P., ensemble devant être imputé à un projet du gouvernement central. » (34)

Soupçonné d’avoir organisé l’assassinat, Oğuz fut arrêté le 3 avril 1919, mais fut ensuite relâché, pour des raisons inconnues. (35) Il fut de nouveau arrêté sur l’ordre d’Esat Pacha, juge en chef, nouvellement nommé, du tribunal militaire d’Istanbul, et son dossier fut joint au « procès des secrétaires du parti », le 27 octobre 1919. Le chef d’accusation la plus grave était qu’Oğuz avait planifié le meurtre du docteur Tchilinguirian et de ses compagnons.

Durant ces audiences, plusieurs témoins oculaires livrèrent leur témoignage. (36) Lors de l’audience du 27 octobre, le Père Garabétian Effendi, prêtre arménien, témoigna, identifiant Oğuz comme le meurtrier des cinq individus qui avaient été transférés à Ayash. (37) Un pharmacien, identifié comme Krikor Effendi, témoigna le 12 novembre que le vice-gouverneur du district de Chankiri, Izzet Bey, fut si attristé par le meurtre de Tchilinguirian et des autres Arméniens que, lorsqu’il rapporta cet événement à un ami arménien, il se répandit en sanglots. Un témoin, dénommé Altounian, livra un témoignage similaire. (38) Le 22 novembre, l’architecte Simon Effendi informa le tribunal que « l’Etat s’impliqua dans l’enquête. » Dans sa déposition écrite, qui fut aussi lue devant le tribunal, il identifia Oğuz comme meneur. (39) Simon Effendi témoigna aussi d’un autre fait particulièrement significatif : « J’ignore si ces cinq Arméniens ont été assassinés par le gouvernement ou par une bande […] Mais ce que je sais, c’est qu’après cet événement, le commandant de la gendarmerie [Nureddin] ne procéda pas à une enquête, car cela était apparemment contraire aux intérêts de l’Etat. » (40)

Durant les audiences, Oğuz s’opposa à plusieurs reprises au juge en chef et tenta de se suicider, lors de sa détention. Son comportement perturbateur convainquit la cour d’avoir surestimé sa capacité d’assister à un procès, et il fut transféré à l’hôpital de Gümüşsuyu. Dans son audience du 29 novembre, le tribunal isola son dossier du procès des secrétaires du parti, du fait de sa maladie mentale. (41)

Les autorités continuèrent à poursuivre Oğuz lors de procédures séparées (42), tandis que le tribunal se saisit du meurtre du docteur Tchilinguirian le 5 octobre 1920. Le témoin dénommé M. Ohannès témoigna comme suit : « Cinq individus de [parmi] nos amis furent transférés à Ayash. Le véhicule qui les transportait partit jeudi et revint vendredi. Plus tard, on apprit que les gardiens avaient emmené nos cinq camarades et les avaient remis à des bandits sur leur route. A partir de là, le vice-gouverneur du district, Izzet Bey, se rendit sur le lieu du crime et lança une enquête. Il fut généralement admis que Cemâl Oğuz Bey et Nureddin Bey étaient responsables de cet événement. » (43)

Le 8 février 1920, Oğuz fut condamné pour avoir planifié le meurtre du médecin. Le tribunal d’Istanbul déclara qu’ « avec [l’aide du] capitaine Nureddin Bey, [prévenu] actuellement en fuite, le docteur Tchilinguirian et ses quatre amis identifiés furent assassinés […] dans la zone dépendant du siège de la police de Tüney à Chankiri, et que l’un des meurtriers, Ali le Kurde, fut envoyé à Chankiri et reçut des instructions, tandis qu’[Oğuz] a été le meneur dans l’organisation de ces meurtres […] En ne s’y opposant pas et ne n’empêchant pas la mise en œuvre de ce meurtre, [Oğuz] l’a rendu plus facile à commettre dès le début […] [Il] apporta sciemment une aide aux meurtriers. » Oğuz et Nureddin furent reconnus coupables d’assassinat au second degré. Oğuz fut condamné à cinq ans et quatre mois d’emprisonnement, et Nureddin, qui était toujours en liberté, fut condamné in absentia à six ans et huit mois. (44)

En dépit des preuves abondantes de la complicité d’Oğuz dans ce crime, une cour d’appel annula le 23 mars sa condamnation au motif, selon les juges, qu’un tribunal militaire d’Ankara l’avait déjà déclaré, ainsi que d’autres prévenus, coupable de ce même crime et l’avait condamné à une peine de prison. Toute nouvelle poursuite intentée à Istanbul se trouvait ainsi en dehors de la juridiction du tribunal d’Istanbul et interdite par la loi en tant que « double mise en danger. »

Le tribunal d’Istanbul se saisit néanmoins à nouveau du dossier, refusant de se plier à la décision de la cour d’appel et soucieux d’affirmer sa propre légitimité. Ce tribunal de première instance observa que même si les « véritables responsables du meurtre en question ont été jugés et condamnés en 1915 par le tribunal militaire d’Ankara, le prévenu en question n’est jamais cité dans cette affaire et que l’arrêt du tribunal concerné n’a pas été, à ce jour, confirmé. » Sur cette base, le tribunal réaffirma sa décision première, soutenant qu’ « aucune forme de procès ne fut jamais intenté dans cette juridiction contre Cemâl Oğuz Bey. » (45)

La décision de la cour d’appel, selon laquelle le tribunal militaire d’Ankara en 1915 aurait instruit le dossier et condamné les prévenus à des peines de prison, pose en effet problème. Pris en considération avec les documents cités plus haut, les télégrammes émanant de Talaat Pacha, que nous examinerons plus loin, ébranlent la thèse du tribunal selon laquelle un tel procès fut instruit en 1915 à Ankara. Comme nous l’avons vu, le tribunal militaire, mis en place à Ankara, ouvrit une enquête en 1915. Le vice-gouverneur d’Ankara envoya ce dossier à Istanbul dans le but de demander quel tribunal pouvait servir comme lieu de procès. En réponse, le 20 février 1916 (46), les services de Talaat transmirent le dossier à Kastamonu pour une décision finale à ce sujet.

La signification de la date du 20 février 1916 devient maintenant claire. Un dossier envoyé d’Istanbul à cette date n’aurait dû demander que vingt-trois jours pour parvenir à Kastamonu à la fin de l’année musulmane (13 mars 1916, selon le calendrier grégorien). (47) Que les autorités de Kastamonu décident ou non de traiter l’affaire, de communiquer leur décision à Istanbul, préparent l’acte d’accusation, réunissent les témoins, instruisent le procès et rendent leur sentence, le tout en l’espace de vingt-trois jours, est, en tout état de cause, inconcevable. Dans un scénario alternatif, même si les autorités de Kastamonu en avaient référé à Ankara, contrairement aux souhaits du vice-gouverneur d’Ankara et du ministère de l’Intérieur à Istanbul (ce qu’indiquent les cours d’appel en 1920), il eût été néanmoins impossible que le dossier parvînt à Ankara, que le procès s’y tînt et que les prévenus y fussent condamnés – le tout en l’espace de vingt-trois jours seulement. Des procès similaires, tenus devant des tribunaux militaires à Istanbul, durèrent au moins trois mois, entre la première audience et la sentence.

En fin de compte, toute une série de télégrammes que Talaat Pacha envoya en mai et en juin 1916 établit définitivement que l’affaire devait encore être jugée à Ankara. A la lumière des informations recueillies à partir de ces documents, il apparaît que le « procès » de Cemâl Oğuz, auquel la cour d’appel d’Istanbul se référait, ne fut, selon toute probabilité, pas une véritable procédure de justice, mais une enquête diligentée par les services du procureur local à Ankara. En fait, comme l’avait noté le tribunal de première instance, l’issue du dossier instruit à Ankara demeura inconnue. (48)

L’implication de Talaat Pacha dans la libération des meurtriers

Pourquoi, alors, le dossier de l’enquête menée par le tribunal militaire d’Ankara n’aboutit-il jamais à un procès en bonne et due forme ? La réponse réside dans toute une série de documents conservés dans les archives du Premier ministre – des documents qui montrent que le ministre de l’Intérieur, Talaat Pacha, déploya d’intenses efforts pour faire libérer les membres de la bande capturée. Les agissements de Talaat menèrent directement à l’élargissement des suspects et à la suspension de l’enquête.

Quatre télégrammes conservés dans ces archives révèlent l’implication de Talaat. Le premier, marqué « Confidentiel », fut envoyé à Ankara, le 13 mai 1916. Talaat Pacha y déclare que « les individus qui ont été condamnés ou arrêtés, suite à des crimes qu’ils ont commis, peuvent, conformément au statut spécial, être versés dans l’armée, afin de rendre service à l’armée, s’ils le souhaitent, grâce à une mesure judiciaire de pardon ou un ajournement [des poursuites]. » Il ajoute qu’ « il est souhaitable que les susdits, qui ont été incarcérés par un tribunal militaire, soient versés dans l’armée, à titre individuel ou par groupes de deux, via le service de traitement ayant rapport avec le ministère de la Justice. » (49) Par ces mots, le ministre de l’Intérieur ordonnait au services de la province d’Ankara de coopérer avec le ministère de la Justice et de libérer les détenus.

En lisant ce télégramme dans le contexte des autres documents, nous pouvons aussi comprendre que les individus pour lesquels Talaat réclamait un pardon n’étaient autres que les membres de la bande d’Alo le Kurde. Bien qu’il n’en fasse pas état explicitement dans ce télégramme, nous pouvons émettre l’hypothèse que Talaat se référait à la loi provisoire de l’automne 1914, qui libérait les condamnés emprisonnés. L’objectif de cette loi était de fournir une main d’œuvre aux unités paramilitaires associées avec l’armée.

Dans le second télégramme, envoyé le 5 juin, Talaat déclare : « Après avoir relu […] un exemplaire du télégramme envoyé […] du centre de détention d’Ankara au Comité Central du [parti Union et Progrès], en date du 31 mai 1916, nous demandons que la procédure nécessaire, conformément au contenu des communiqués officiels 788 et 832, en date des 9 et 13 mai 1916, soit expédiée. » (50) Mis à part le fait, en soi révélateur, qu’un ministre de l’Intérieur répondît à une lettre émanant d’une prison en l’espace de cinq jours, l’importance d’un tel document est manifeste. En dépit du télégramme « confidentiel » du 13 mai, les meurtriers suspectés n’avaient pas été relâchés.

Le troisième télégramme fut envoyé deux ou trois jours plus tard, le 7 ou 8 juin 1916, et lui aussi marqué « Confidentiel. » Nous comprenons à partir de ce télégramme que, le mécanisme judiciaire étant enclenché, certains obstacles à la libération des détenus avaient surgi. Talaat écrivit : « Tant que le tribunal militaire n’a pas pris de décision sur les individus incarcérés en question, non seulement il sera impossible d’aller vers un pardon, mais il sera inapproprié de proposer un pardon sans conditions dans cette affaire, puisqu’elle a maintenant des implications politiques.  Pris ainsi, comme la poursuite de la détention de ces individus n’est pas à désirer, en premier lieu, comme dans d’autres affaires similaires, une mesure d’ajournement devrait être obtenue. […] Cette manière de traiter l’affaire est acceptable. » (51)

Ce télégramme illustre les efforts de Talaat pour contrecarrer les obstacles juridiques entravant la libération des meurtriers suspectés. La loi sur les pardons ne s’appliquait pas en l’espèce car, soutient Talaat, les prévenus doivent encore être condamnés ; en effet, l’affaire faisait toujours l’objet d’une enquête. Par ailleurs, les implications politiques de ce dossier (Talaat se réfère ici indirectement aux pressions diplomatiques de l’Allemagne) rendent le recours au pardon inopportun. Malgré ces obstacles, Talaat insista pour que les prévenus fussent rapidement relâchés. Comme Alo le Kurde et sa bande étaient en mesure de révéler l’implication directe du C.U.P. dans cette affaire, attendre une condamnation n’était pas dans l’intérêt de Talaat. Au contraire, Talaat proposa que l’enquête fût discrètement suspendue et les détenus libérés immédiatement.

Le quatrième télégramme en notre possession a trait à ce qui arriva à la bande d’Alo le Kurde durant les années qui suivirent. Nous apprenons par un télégramme de 1918 que les anciens détenus continuent de réclamer – et de recevoir – une aide de la part du gouvernement ottoman. Un télégramme « extrêmement confidentiel » du 8 juillet 1918, adressé par le ministère de l’Intérieur au siège de la province d’Ankara, précise : « [La demande d’Alo le Kurde] d’être mis en service sur le front syrien, par exemple, est recevable. » (52) Ensemble, ces quatre télégrammes démontrent de manière convaincante que des individus, qui firent l’objet d’une enquête criminelle et de poursuites, furent protégés par des mesures gouvernementales au plus haut niveau.

Conclusion

Comparées à la documentation relative aux cas d’autres intellectuels arméniens, les archives ottomanes et allemandes détiennent une masse considérable d’informations sur le meurtre du docteur Roupen Sévag Tchilinguirian. L’explication, comme nous l’avons vu, est que l’épouse allemande du docteur Tchilinguirian fit pression sur les autorités allemandes, afin de découvrir ce qui était arrivé à son mari. L’intervention qui en résulta auprès des autorités ottomanes fit en sorte que le meurtre du docteur Tchilinguirian ne passa pas inaperçu.

Sur les quelque 180 intellectuels arméniens qui furent raflés et acheminés vers Chankiri et Ayash, le 24 avril 1915 et peu après, une trentaine seulement ont survécu – bien que les archives ottomanes signalent que la plupart des intellectuels furent libérés ou acquittés. Ce genre d’allégations a encore été récemment avancé en 2008. (53) La politique de conservation des archives ottomanes relatives au sort de ces intellectuels arméniens pourrait faire l’objet d’hypothèses via une comparaison systématique avec les sources d’archives arméniennes et autres. Cette question exige de plus amples recherches ; pour l’heure, considérons l’affaire Tchilinguirian comme un exemple exceptionnellement bien documenté de l’implication et de la dissimulation pratiquée par le Comité Union et Progrès, tandis que les intellectuels arméniens étaient raflés et massacrés au début du génocide.   
     
Notes

1. Je témoigne ma reconnaissance envers Hovhannès Tchilinguirian, neveu de Roupen Sévag Tchilinguirian, pour m’avoir communiqué les documents en sa possession et d’autres informations sur le docteur Tchilinguirian. Cet article est une version revue d’un chapitre de mon ouvrage 1915 Yazıları (Istanbul : İletişim Yayınları, 2010), p. 15-39. Je remercie aussi Fatima Sakarya pour la traduction en anglais et Lou Ann Matossian pour une édition préliminaire du texte.
2. Déclaration confidentielle du vice-gouverneur d’Ankara à Istanbul, 6 février 1916, Başbakanlık Osmanlı Arşivi (BOA – Archives ottomanes du Premier ministre), Dahiliye Nezareti Emniyet-i Umumiye İkinci Şube (DH.EUM. 2. Şube – 2ème Département de la Sécurité générale du Ministère de l’Intérieur), no. 26/20.
3. L’information sur la vie du docteur Tchilinguirian a été obtenue à partir des sources qui suivent : Pars Tuğlacı, Ermeni Edebiyatından Seçmeler (Istanbul : Cem, 1992), p. 348 ; Raffi Kantian, « Der Dichter und seine Frau : Rupen Savag und Helene Apell. Ein armenisch-deutsches Paar in den Zeiten des Genozids, » Armenisch-Deutsche Korrespondenz 139, no. 1 (2008), p. 46-48 ; Hovhannes Tchilinguirian, Tűrklerin Sőzde Bilmedikleri Gerçekler (Erevan : n.p., 2005), p. 50 ; Theotoros Kahn (Téotig), Huşartsan (Istanbul : Arzuman Matbaası, 1919) ; l’ouvrage de Téotig concerne les intellectuels arméniens d’Istanbul et contient de courtes biographies, ainsi que des témoignages de survivants.
4. Dans un article publié en 2003, Hovhannès Tchilinguirian rappelle que le docteur Tchilinguirian fut si perturbé par le fait que son arrestation ait été si longue à venir qu’il écrivit à des amis (probablement au printemps 1915) : « N’est-ce pas honteux que nous soyons toujours là ? », Naïri (quotidien arménophone publié à Beyrouth), 11 février 2003.
5. La première lettre du docteur Tchilinguirian, adressée de Chankiri à sa femme, est datée du 30 juin. « Je suis arrivé à Kangiri [Chankiri] ce mardi, » indique-t-il. « Après avoir voyagé six jours durant, je suis maintenant à mon aise. J’occupe le même bâtiment que le docteur Dinanian. [Le bâtiment] a un jardin et des bois en face. Ne t’inquiète pas pour moi. Si Dieu le veut, je serai bientôt jugé et nous serons à nouveau ensemble […] J’embrasse les yeux de nos enfants. » Le docteur Tchilinguirian écrivit huit lettres au total. Les originaux sont en possession de l’A.
6. Lettre de Franz Apell-Dörr à Auswärtige Amt Lausanne, 9 septembre 1915, Politisches Archiv des Auswärtiges Amt/Botschaft Konstantinopel (PA-AA/Bo. Kon.), Bd. 97. Des transcriptions de documents d’archives allemandes accessibles dans ce fonds sur le docteur Roupen Sévag Tchilinguirian sont consultables sur www.armenocide.net. J’aimerais remercier mon cher ami Wolfgang Gust pour avoir rassemblé ces documents.
7. Lettres du docteur Tchilinguirian à son épouse, datées des 6 et 13 juillet 1915, originaux en possession de l’A. Dans sa première lettre, il demande à sa femme si sa mère est arrivée à Istanbul, et dans la seconde il exprime son bonheur à l’arrivée de sa belle-mère.
8. Lettre datée du 26 août 1915, de Franz Apell-Dörr à l’ambassadeur d’Allemagne Hohenlohe Langenburg, PE-AA/Bo. Kon., Bd. 96.
9. Rapport du consul d’Allemagne à Lausanne, Filsinger, à l’ambassade d’Allemagne à Istanbul, 26 juillet 1915, PA-AA/Bo. Kon., Bd. 96. Une lettre datée du 9 juillet 1915, de la mère de Madame Tchilinguirian, Marie Apell, est jointe à ce rapport. Le feld-maréchal allemand von der Goltz (« Goltz Pacha ») fut conseiller et adjudant-major auprès du sultan Mehmet V (novembre 1914 – avril 1915). Durant la Première Guerre mondiale, Goltz commanda les 1ère et 6ème armées ottomanes. Il mourut en service actif en Mésopotamie en 1916. Pour plus d’informations sur sa vie, voir : Colmar Freiherr von der Goltz, Generalfeldmarshall Colmar Freiherr von der Goltz : Denkwürdigkeiten, éd. Friedrich Freiherr von der Goltz et Wolfgang Förster, 2ème éd. (Berlin : E.S. Mittler & Sohn, 1932).
10. Note de Filsinger à l’ambassade d’Allemagne à Istanbul, 26 juillet 1915.
11. Rapport de Mordtmann joint à la note de Filsinger.
12. Exemplaire de ces efforts, une lettre de Madame Tchilinguirian, du 15 août 1915, au ministère de la Guerre, où elle rappelle que son mari est « le médecin personnel du commandant du 6ème Corps d’armée, Hilmi Pacha. » Dans cette lettre, elle demande que son mari soit renvoyé à Istanbul, pour qu’il puisse être autorisé à continuer de pratiquer sa profession. Lettre d’Hélène Tchilinguirian au Ministère de la Guerre, BOA/DH.EUM.3.Şube, 28/19.
13. Rapport de l’ambassadeur d’Allemagne Wangenheim au Premier ministre Bethmann Hollweg, 5 octobre 1915, PA-AA/Bo. Kon., Bd. 97.
14. Télégramme du gouverneur de Kastamonu au ministère de l’Intérieur, 31 août 1915, BOA/DH.EUM., 2. Şube, nr. 10/73.
15. Note rédigée par Mordtmann et jointe à un rapport envoyé par l’émissaire allemand à Sofia, Gustav Michahelles, à l’ambassadeur d’Allemagne à Istanbul, Ernst Hohenlohe Langenburg, 17 septembre 1915, PA-AA/Bo. Kon., Bd. 97. Madame Tchilinguirian s’est arrêtée à Sofia après avoir quitté Istanbul ; d’où cet échange entre l’émissaire local et l’ambassade d’Allemagne à Istanbul. Nous apprenons aussi par une note de Mordtmann qu’une lettre envoyée au docteur Tchilinguirian depuis Istanbul, le 21 août, fut estampillée « adresse inconnue » à Chankiri le 26 août et renvoyée à Istanbul le 2 septembre.
16. Télégramme codé du ministre de l’Intérieur Talaat au siège du gouverneur du district à Chankiri, 28 août 1915, BOA/DH.ŞFR., no. 55/275.
17. Note rédigée par Mordtmann et jointe au rapport envoyé par Michahelles (voir note 15).
18. Ibid.
19. Lettre du sous-secrétaire allemand Neurath à Hélène Marianne Tchilinguirian, 23 septembre 1915, PA-AA/Bo. Kon., Bd. 97.
20. Télégramme codé du ministre de l’Intérieur Talaat à l’administration de la province de Kastamonu, 31 août 1915, BOA/DH.ŞFR., no. 55/338.
21. Rapport de l’ambassadeur d’Allemagne Wangenheim au Premier ministre Theobald von Bethmann Hollweg, 5 octobre 1915, PA-AA/Bo. Kon., Bd. 97.
22. Lettre d’Hélène Maria Anna Tchilinguirian-Apell à l’ambassade d’Allemagne à Istanbul, 5 novembre 1915, PA-AA/Bo. Kon., Bd. 98.
23. Lettre de l’ambassade d’Allemagne à Istanbul à Hélène Maria Anna Tchilinguirian-Apell, 26 novembre 1915, PA-AA/Bo. Kon., Bd. 98.
24. Lettre d’Hélène Tchilinguirian à l’ambassade d’Allemagne à Istanbul, 27 octobre 1915, PA-AA/Bo., Bd. 97.
25. Je n’ai pu arriver à m’assurer si elle a obtenu la citoyenneté arménienne.
26. J’ai eu le grand plaisir de rencontrer Samiram à Nice en janvier 2009. Comme je ne parle pas français, et qu’elle ne parle ni allemand, ni anglais, cette brève occasion de m’entretenir avec elle fut assurée grâce à un interprète. Sur les dates de la mort d’Hélène et de son fils, voir Kantian, « Der Dichter, » p. 48.
27. L’information est reprise des sources suivantes : souvenirs de Mikayel Şamdanciyan [Shamdandjian], in Téotig, Huşartsan ; Krikoris [Grigoris] Balakian, Ermeni Kolkotası (Vienne : Presses du Monastère mékhitariste arménien, 1922), chap. 14 ; Sarkis Kılıchcian, « Ihtiyarin Anlattıkları, » Djagadamard (quotidien arménophone), 22 mai 1919.
28. Propriété de l’A.
29. Dans un article publié en 1922 dans un almanach produit par Téotig, Püzant Kétchian présente ainsi le cocher Ismaïl : « Le chef des cochers à Chankiri est comme le grand agha [seigneur] d’un petit village. » Voir Kechian [Kétchian], « Tırvag Aksori Şirçanen, » Amenun Daretsuytsı (Istanbul : n.p., 1922), p. 41. Je remercie Hovhannès Tchilinguirian pour avoir porté cette information à mon attention. Kétchian, rédacteur en chef du journal stambouliote Püzantiyon [Byzance], réussit à survivre à la déportation des intellectuels à Chankiri.
30. Récit de Mikayel Şamdanciyan [Shamdandjian], publié in Téotig, Huşartsan, p. 118.
31. Balakian, Ermeni Kolkotası.
32. Rapport confidentiel du vice-gouverneur d’Ankara au ministère de l’Intérieur, 6 février 1916, BOA/DH.EUM.2.Şube, no. 26/20.
33. Rapport confidentiel du ministère de l’Intérieur au siège de la province de Kastamonu, daté du 6 février 1916, BOA/DH.EUM.2.Şube, nr. 26/20.
34. Takvim-I Vekayi, no. 3540, 5 mai 1919 ; extrait de la première audience du 27 avril 1919, colonne de gauche.
35. Vahakn N. Dadrian et Taner Akçam, Tehcir ve Taktil Divan-i Harb-i Örfi Zabıtları Ittihad ve Terakki’nin Yargılanması 1919-1922 (Istanbul : Université Bilgi, 2009), extrait de la opréface écrite par Dadrian.
36. Pour une information plus détaillée sur la déposition de ces témoins, voir ibid., les chapitres sur le Procès des secrétaires du parti. Les noms des témoins, y compris les titres honorifiques tels que « Effendi » et « Bey, » sont cités tels qu’ils apparaissent dans les documents du procès.
37. Ati (Istanbul), 28 Teşrinievvel [octobre] 1919.
38. Ati, 13 Teşrinisani [novembre] 1919.
39. Ati, 23 Teşrinisani [novembre] 1919 ; le témoignage de Simon Effendi devant le tribunal diffère de la déclaration écrite qu’il avait donnée auparavant au sujet de Cemâl Oğuz. Il déclara devant le tribunal : « Je ne suis pas certain que Cemâl Oğuz Bey soit impliqué dans cette affaire de meurtre. » Le juge fit lire alors la déposition antérieure du témoin. 
40. Ikdam (Istanbul), 23 Teşrinisani [novembre] 1919.
41. Ati, Alemdar (Istanbul), 30 Kanunievvel [décembre] 1919.
42. Ati, 28 Kanunisani [janvier] 1920.
43. Alemdar, 6 février 1920.
44. Alemdar, 9 février 1920.
45. Peyam-i Sabah (Istanbul), 2 mai 1920.
46. D’après le calendrier musulman, 7 février 1331.
47. D’après le calendrier musulman, 1er mars 1332.
48. Lorsque j’ai publié mon précédent ouvrage, Ermeni Meselesi Hallolunmuştur : Osmanli Belgelerine Göre Savaş Yıllarinda Ermenilere Yönelik Politikalar (Istanbul : İletişim, 2008), j’ignorais l’existence de la déclaration confidentielle du vice-gouverneur d’Ankara à Istanbul, du 6 février 1916 (BOA/DH.EUM., 2. Şube, 26/20). En m’appuyant sur les déclarations qui sont apparues à partir des procès d’Istanbul, j’avais considéré que l’affaire avait été jugée et conclue à Ankara. Cette information sera rectifiée dans les prochaines éditions.
49. Télégramme codé du ministre de l’Intérieur Talaat à l’administration de la province d’Ankara, 13 mai 1916, BOA/DH.ŞFR., no. 63/301.
50. Télégramme codé du ministre de l’Intérieur Talaat à la province d’Ankara, 5 juin 1916, BOA/DH.ŞFR.DR., no. 64/214.
51. Télégramme codé du ministre de l’Intérieur Talaat à la province d’Ankara, 7-8 juin 1916, BOA/DH.ŞFR., no. 64/257.
52. Télégramme codé du ministère de l’Intérieur au siège du gouverneur de la province d’Ankara, 8 juin 1918, BOA/DH.ŞFR.DR., no. 89/39. Ce télégramme répond à une requête émanant du siège du gouverneur, datée du 27 juin 1918. Une note est écrite en marge : « Répété le 11 juillet 1918. »
53. Yusuf Sarınay, « What Happened on April 24, 1915 ? The Circular of 24 April 1915 and the Arrest of the Armenian Committee Members in Istanbul, » International Journal of Turkish Studies 14, nos. 1-2 (2008), p. 75-103. Sarınay est directeur général des Archives Ottomanes.
      
[Taner Akçam est professeur associé au département d’histoire à l’université Clark (Worcester, Massachusetts). Il est l’auteur de Türk Ulusal Kimliği ve Ermeni Sorunu [La Question arménienne et l’identité nationale turque] (Istanbul : Su Yayınları, 1992) ; From Empire to Republic : Turkish Nationalism and the Armenian Genocide [De l’empire à la république : le nationalisme turc et le génocide arménien] (Zed Books, 2004) ; A Shameful Act : The Armenian Genocide and Turkish Responsability [Un acte honteux : le génocide arménien et la responsabilité de la Turquie] (Metropolitan Books, 2006) ; et ‘Ermeni Meselesi Hallolunmustur’ : Osmanli Belgelerine Göre Savas Yillarinda Ermenilere Yönelik Politikalar [« La Question arménienne est réglée » : la politique relative aux Arméniens durant les années de guerre, à partir des archives ottomanes] (Istanbul : İletişim, 2008). Son ouvrage The Protocols of the Istanbul Military Tribunals on the Investigation of the Armenian Genocide, co-écrit avec Vahakn N. Dadrian, est à paraître en turc et en anglais [ouvrage paru en 2009 aux Presses de l’Université Bilgi, à Istanbul, sous le titre Tehcir ve Taktil : Divan-ı Harb-i Örfi Zabıtları – İttihad ve Terraki’nin Yargılanması 1919-1922 - NdT].

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Source : http://hgs.oxfordjournals.org/content/25/1.toc
Traduction : © Georges Festa – 05.2013.