samedi 29 juin 2013

Ayşe Günaysu - Oui à la paix, mais entre qui, pour quoi faire et dans quel contexte ? / Yes, Peace, but Between Whom, for What, and in What Context ?


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Oui à la paix, mais entre qui, pour quoi faire et dans quel contexte ?
 
par Ayşe Günaysu
 
The Armenian Weekly (Watertown, MA), 08.05.2013

 
Est-ce vrai ? Les choses changent-elles vraiment en Turquie, terre de génocides, de pogroms, de répression et d’une guerre prolongée, ces trente dernières années, contre ses propres citoyens kurdes ? La guerre, qui a fait plus de 40 000 morts – des Kurdes, pour la plupart – dans le Kurdistan turc, approche-t-elle de sa fin ? Ce cauchemar, qui s’est déroulé non seulement dans les montagnes, mais aussi dans les bourgades et les villes, est-il quasiment terminé, permettant une existence normale – une existence que les enfants et les adultes de moins de 30 ans n’ont jamais connue ?

Telles sont les questions cruciales non seulement au regard de l’avenir du peuple kurde en Turquie, mais aussi pour tous ceux qui réclament une véritable démocratie, le respect intégral des droits de l’homme, de l’égalité, de la justice – bref, une vie meilleure. Pour nous, le succès du combat des Kurdes signifie l’ouverture d’une voie susceptible de nous conduire tous vers un avenir davantage prometteur.

Pour l’heure, cependant, tout semble flou et incertain. Comme si nous marchions sur une corde raide et comme si, à tout instant, nous pouvions tomber dans un gouffre sans fond. Les récentes déclarations d’Abdallah Öcalan, dirigeant du P.K.K. [Parti des Travailleurs du Kurdistan], lors des négociations et, dernièrement, sa lettre lue à voix haute, en public, lors des célébrations du Newroz [Nouvel An kurde], ont été pour beaucoup une déception.

Durant la guerre civile, le Newroz signifiait une intervention violente des forces de sécurité, tantôt avec des armes à feu, tantôt avec des gaz lacrymogènes et des canons à eau, provoquant des morts et des blessés. Il s’agissait d’une époque faite d’incursions militaires dans les villes et les villages ruraux, une époque où les villageois étaient arrêtés en masse et raflés, où les civils étaient tués lors d’opérations militaires. Les militants kurdes pour les droits de l’homme, les avocats et journalistes kurdes étaient enlevés et retrouvés morts au bord des routes, quand ils ne disparaissent pas définitivement. Durant toutes ces années, plus de 3 000 villages furent évacués et brûlés. Plus de 3 millions de Kurdes ont dû abandonner leurs foyers et émigrer vers des villes et des localités voisines, sans aucune ressource, sans emploi, dans l’incapacité de gagner leur vie. Des forêts entières furent incendiées par les militaires. Tout un paysage se transforma en désert – une terre nue avec des images fantomatiques de villages détruits, des vestiges de maisons noircies par les flammes.

Le Newroz, ces années-là, était invariablement associé à la brutalité et à la perte de vies humaines. C’est durant les célébrations du Newroz en 1992 que près de 140 civils furent tués et des centaines d’autres blessés, suite aux attaques des forces de sécurité contre les manifestants et aux manœuvres qui s’ensuivirent – accompagnées de bombardements – menées dans la province de Şırnak et son district de Cizre. Ces « célébrations » cauchemardesques furent suivies d’une importante vague d’immigration kurde vers des villes voisines.

Espoirs de paix

Les célébrations du Newroz, cette année, se sont tenues dans un climat tout autre. Le soi-disant « processus de paix » a été lancé ; des négociations avec Öcalan, à l’isolement en prison depuis 14 ans, sont en cours. Des députés du parti Paix et Démocratie (B.D.P. - Barış ve Demokrasi Partisi) lui ont rendu visite à deux reprises. Des lettres entre Öcalan et l’état-major du P.K.K. à Qandil, dans le Kurdistan irakien, ont été échangées.

Partout, dans plusieurs provinces à l’Ouest, y compris Istanbul, comme dans les provinces kurdes, en particulier à Diyarbakir, les célébrations ont été spectaculaires. Ce fut pour la première fois une véritable célébration avec des festivités enthousiastes. Des centaines de milliers de gens se sont rassemblés, les femmes vêtues de couleurs brillantes et les enfants dansant et chantant joyeusement.

Attendant tous que la lettre d’Öcalan fût lue à voix haute, en kurde et en turc. Censé faire sa déclaration finale, aboutissement des ses pourparlers de « paix » avec les autorités gouvernementales, dans sa cellule.

Outre les Kurdes, et depuis la défaite de la gauche turque par le régie militaire en 1980, des vétérans socialistes et communistes, et d’autres qui luttent pour la démocratie, les droits de l’homme et la liberté, ont tous placé leurs espoirs dans le combat des Kurdes contre l’élite dirigeante en Turquie. Car le mouvement politique kurde a réalisé quelque chose dont la gauche turque a toujours rêvé, sans jamais y parvenir, durant ses longues années de lutte. Le mouvement politique kurde a mobilisé des masses entières de gens ordinaires, dans les zones tant rurales qu’urbaines, et les ont intégré à leur combat. C’est ce combat qui a permis aux forces démocratiques en Turquie de progresser – ne serait-ce que modestement – dans la liberté d’expression. Ce n’est pas un hasard si le génocide arménien a commencé à être débattu en Turquie durant les années de révolte des Kurdes – une révolte qui n’a pu être matée en trente ans par les forces armées turques, l’armée la plus puissante d’Europe et la huitième du monde, la deuxième seulement après celle des Etats-Unis dans l’O.T.A.N.

Öcalan appelle au repli

Lorsque la lettre d’Öcalan a été lue à Diyarbakir – devant une assistance de plusieurs centaine de milliers de gens – sinon plus d’un million – proclamant un cessez-le-feu et donnant l’ordre aux guérillas du P.K.K. de se replier au-delà des frontières, il devint évident qu’Öcalan était conscient des critiques visant ses déclarations dans le compte rendu de sa rencontre avec les députés du B.D.P., lors du processus de paix, divulgué à la presse, qui résonnaient comme une opposition déclarée aux peuples non musulmans d’Asie Mineure. Il prit donc soin d’inclure les Arméniens et autres peuples composant la population d’Anatolie dans le cadre de sa tentative pour amener la paix dans le pays.

Dans sa rencontre, rappelée plus haut, avec les députés du B.D.P., Öcalan présentait, par exemple, le « lobby arménien » comme une force qui, historiquement, n’a jamais voulu la paix en Anatolie. « Le lobby arménien est puissant. Ils veulent dominer l’agenda de 2015, » déclarait-il. « Les Kurdes ont été marginalisés durant la création de la république de Turquie, suite aux efforts du « lobby israélien, des Arméniens et des Grecs, qui ont décidé que leur succès dépendait de la marginalisation des Kurdes, » poursuivait-il. « Il s’agit d’une tradition millénaire, qui continue. » Ajoutant : « Après l’islamisation de l’Anatolie, la colère des chrétiens a duré mille ans. Les Grecs, les Arméniens et les Juifs réclament des droits sur l’Anatolie. Ils ne veulent pas renoncer à leurs profits sous prétexte de laïcité et de nationalisme. »

En dépit de quelques références aux Arméniens et à d’autres populations non musulmanes, la lettre de Newroz d’Öcalan – empreinte d’une rhétorique enthousiaste sur la paix, la fraternité et la coexistence pacifique entre des peuples aux croyances et aux origines ethniques différentes, et une ère nouvelle de paix – ne fut en rien un réconfort pour tous ceux qui, parmi nous, réclament une véritable justice dans ce pays.

Une fraternité musulmane qui rappelle de sinistres souvenirs 

L’aspect le plus inquiétant de cette lettre est l’accent mis sur la fraternité musulmane, une fraternité qui a vu la mort, l’agonie, le pillage et la destruction des enfants chrétiens de l’Asie Mineure. Sa référence à « l’accord historique de fraternité et de solidarité [des Turcs et des Kurdes] sous le drapeau de l’islam » résonne à la manière d’une sombre prophétie. Son éloge de la soi-disant « guerre de libération » de la Turquie, qui fut, en fait, la continuation du génocide des Arméniens, des Assyriens et des Grecs d’Anatolie, est un écho fidèle de la pensée officielle turque. « Durant la Première Guerre mondiale, les soldats turcs et kurdes tombèrent ensemble en martyrs aux Dardanelles. Ensemble, ils combattirent pour la guerre d’indépendance de la Turquie, et ensemble ils inaugurèrent l’Assemblée Nationale de 1920. Notre passé mutuel illustre la nécessité réciproque de forger ensemble notre avenir. L’esprit de l’Assemblée Nationale de 1920 éclaire l’époque à venir, » a-t-il déclaré. Ce qu’il ne mentionne pas, c’est que l’état d’esprit de 1920 fut un état d’esprit génocidaire, décidé à achever le processus d’anéantissement des chrétiens, tout en réprimant dans un bain de sang l’identité nationale kurde.

Le résultat est que, maintenant, les gens qui luttent en Turquie pour les droits de l’homme, la démocratie et la paix, sont obligés de choisir entre l’un de ces deux maux : être présenté comme quelqu’un soit qui ne veut pas la paix, soit qui soutient quelque chose qui peut être une réconciliation entre Kurdes et Turcs, mais pas une véritable paix pour tous en Turquie.   

Öcalan est-il vraiment représentatif ?

Je connais et je respecte le profond attachement de millions de Kurdes envers leur dirigeant Öcalan. Mais je sais aussi qu’Öcalan et les Kurdes politiquement conscients, ainsi que certains pans du mouvement politique kurde, ne font pas qu’un. Il y a le mouvement politique kurde, avec son parti politique, ses unités armées dans les montagnes et ces millions de gens qui manifestent courageusement au risque d’être abattus ; et puis il y a Öcalan, à l’isolement en prison depuis 14 ans, déconnecté des réalités du terrain.

Après tout, c’est le peuple kurde qui a perdu des membres de ses familles lors de meurtres non élucidés ; qui a pleuré quand ses enfants rejoignaient le mouvement de la guérilla, et que l’on retrouvait ensuite morts, à demi calcinés, les yeux arrachés ; et qui a lutté sans armes contre des tanks et des Panzers, en révolte contre la répression. Et ce sont les chefs de la guérilla qui ont risqué leur vie pendant tant d’années dans les montagnes.

Lors d’un entretien avec le journaliste Hasan Cemal, Karayılan, un des commandants en chef du P.K.K., a confirmé à plusieurs reprises que s’ils sont fidèles à leur dirigeant, ils ont néanmoins quelques réserves : « Il n’y aura aucun repli sans que l’Etat ne fasse sa part. […] Les éléments de commandement intermédiaire, en particulier, s’inquiètent ; nous devons les convaincre. […] Hier j’ai parlé à 250 intermédiaires. Ils m’ont dit : «  On est venus ici pour combattre et on est là depuis dix ans. On est sur le point d’obtenir un résultat et c’est là où on nous demande d’arrêter. » […] Apo [Öcalan] devrait s’impliquer dans le processus de persuasion. Voilà pourquoi un contact direct entre lui et l’état-major de Qandil devrait être établi. »

Les critiques de Karayılan à l’égard du co-président du B.D.P., Selahattin Demirtaş, sont très inhabituelles. Demirtaş a récemment déclaré que 99 % de la lutte armée du P.K.K. est terminée et que le règlement du 1 % restant était du ressort du gouvernement. « Il s’agit d’un semblant d’approche par le B.D.P., commente Karayılan. Cela montre qu’ils sont incapables de comprendre en profondeur le processus de repli. L’arrêt complet de la lutte armée n’est pas une question aussi simple. »

Les Kurdes : à la fois perpétrateurs et victimes

Venons-en au point essentiel. Nombre de Kurdes d’Arménie Occidentale, non seulement les chefs de tribus, mais aussi les simples villageois, ont été, ainsi que les Turcs et autres peuples musulmans, les perpétrateurs du génocide des Arméniens et des Assyriens. Ils ne furent pas seulement des « instruments », « utilisés » par le Comité Union et Progrès (C.U.P.), comme le soutiennent les dirigeants politiques kurdes ; dans de nombreux endroits et dans de nombreux cas, ils étaient pleinement conscients de ce qu’ils faisaient. Ils furent non pas des décideurs, mais des acteurs, ignorant que rapidement ils seraient victimes, et contraints de se révolter contre leurs complices dans ce génocide – les successeurs de ce même pouvoir avec lequel ils coopérèrent pour exterminer leurs voisins chrétiens.

L’histoire de la république de Turquie est l’histoire des soulèvements des Kurdes et de leur répression violente dans un bain de sang. La dernière révolte, qui fut la plus longue, ne se fondait pas sur des aspirations purement nationalistes, mais impliquait des éléments gauchistes, et même marxistes, l’accent étant mis sur la liberté, l’égalité et les droits de l’homme, non seulement pour les Kurdes, mais aussi tous les habitants de la Turquie. Ce fut le premier et le plus durable mouvement d’opposition radicale dans l’histoire de la république, lequel parvint non seulement à saper la suprématie idéologique et morale de l’élite dirigeante, mais aussi à contester avec un certain succès l’image intérieure d’ « invincibilité » de l’armée turque.

Aussi, ceux qui, dans les médias turcs, critiquent les déclarations d’Abdullah Öcalan, dans le compte rendu de ses rencontres et dans sa lettre appelant à un cessez-le-feu, invitent-ils l’opposition kurde à ne pas conclure une trêve illusoire avec ce système de destruction et de déni.

Peuvent-ils être aussi des bâtisseurs de paix ?

La responsabilité incombe naturellement aux membres de l’opposition kurde qui tracent la voie menant à la reconnaissance de la complicité du peuple kurde dans le génocide des peuples chrétiens d’Anatolie – les Arméniens, les Assyriens et les Grecs – et prendre des mesures pour réparer les pertes immenses qu’ils ont subi.

En l’absence de toute responsabilité assumée, la partie kurde en cause ne pourra ni ouvrir la voie, ni exhorter l’Etat turc à accepter une paix véritable – à savoir, le règne ultime de la justice dans ce pays.

Les Kurdes sont à la fois perpétrateurs et victimes, victimes de leurs compagnons d’armes lors du génocide. S’ils veulent être des bâtisseurs de paix maintenant, ils doivent refuser l’offre d’Öcalan d’une soi-disant « paix » entre Turcs et Kurdes, fondée sur le dénominateur commun de la fraternité musulmane, cet élément essentiel qui présida au génocide. 

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Source : http://www.armenianweekly.com/2013/05/08/gunaysu-yes-peace-but-between-whom-for-what-and-in-what-context/
Traduction : © Georges Festa – 06.2013

Avec l'aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly