dimanche 16 juin 2013

Faire de l’Enfer un Paradis : le romantisme noir de l’Ange du bizarre / Making a Heaven in Hell : The Angel of the Odd's Dark Romanticism


© Musée d’Orsay / Hatje Cantz, 2013

 

Faire de l’Enfer un Paradis : le romantisme noir de L’Ange du bizarre
 
par Allison Meier
 
Hyperallergic (New York), 29.05.2013

 
PARIS – Avec les sanglantes révolutions de la fin du 18ème siècle, le climat en Europe était à l’appréhension et au ressassement quant à l’avenir. Peut-être n’est-il pas alors surprenant que l’art de cette époque soit lui aussi empreint d’une réelle morosité. Or, l’imprévu est cette beauté étrange que certains artistes se mirent à conférer à leurs visions d’horreur, qu’elles présentent le diable, à l’instar de Milton dans son Paradis perdu, en séduisant prince des ténèbres, ou qu’elles dépeignent l’apocalypse sous un jour inversé par rapport à notre univers, mais singulièrement attirant. C’est précisément cet usage détourné de la beauté qui est célébré dans L’Ange du Bizarre, une exposition qui s’étale dans les galeries du musée d’Orsay à Paris, invitant à son Romantisme noir.

Créatures diaphanes d’un monde impalpable, les anges tendent à s’affranchir du corporel et à en rajouter sur la beauté. L’Ange du Bizarre, titre repris d’un récit homonyme d’Edgar Allan Poe, a de même beaucoup plus à voir avec l’esthétique qu’au contenu, vu l’absence de véritable mise en contexte dans le cadre de l’exposition, perdant une occasion de relier les quelque deux cents œuvres d’art européen rassemblées dans un discours unique sur l’évolution de notre affinité avec ce romantisme noir, du 18ème au 20ème siècle. Un grand nombre d’œuvres semblent avoir été choisies simplement parce qu’elles se trouvent comporter un crâne ou un fantôme ou autre thème sombre. Et pourtant il y a cette beauté, à la fois puissante et forte, dès le début, lorsque l’on se retrouve face à une séquence du film Nosferatu, réalisé en 1922 par Friedrich Wilhelm Murnau. De même que le pâle Jonathan Harker dans sa chevauchée sauvage vers le château de Dracula, au sein d’un équipage conduit par des chevaux cagoulés, vous vous retrouvez entraînés dans un univers hanté par l’étrange et, naturellement, le beau.

Le long des murs aux peintures somptueuses, sous les plafonds chamarrés des galeries du musée d’Orsay, un fil éclectique, chronologique, suit l’évolution esthétique du Romantisme noir. L’exposition débute avec des artistes comme Francisco Goya et ses supplices frappants, William Blake réinterprétant l’Enfer de Dante, et Le cauchemar, des plus dérangeant, de Johann Heinrich Füssli, datant de 1781, où une jeune femme s’éploie sur un lit, rêvant par intermittences, tandis qu’un démon campe sur sa poitrine et qu’un cheval pointe sa tête à travers le rideau. Les choses démarrent vraiment, néanmoins, en entrant dans le 19ème siècle, lorsque, dans la France de l’après 1815, le Romantisme noir plante ses griffes.

Le pays vivait une sorte de gueule de bois collective, ayant traversé la Révolution Française et le règne épouvantable de la Terreur qui s’ensuivit, à laquelle succédèrent les cruelles guerres de Napoléon. Une méfiance régnait par rapport à la croyance précédente en la raison, censée les guider vers un avenir meilleur. Un sentiment de damnation collective dominait, sachant comment des gens pouvaient être réduits à des animaux. Des œuvres comme Le Radeau de la Méduse, sur fond de cannibalisme, de Théodore Géricault en 1819, fouillaient ces élans secrets, sombres, de la nature humaine. Dans le Dante et Virgile, si charnel, de William Bouguereau en 1850, deux damnés de l’Enfer semblent engagés dans une lutte ou pris d’une frénésie amoureuse (en réalité, une scène de cannibalisme, inspirée du texte de Dante), l’un mordant le cou de l’autre, ses mains étreignant une chair peinte avec sensualité.

De là, l’exposition explose dans toutes les directions du fantastique, jeunes femmes impuissantes tombant aux mains du Mal, images enchanteresses de mort et de spectres, paysages tentant de saisir l’aspect trouble du sublime, Méduse comme symbole de beauté, à la fois victime et scélérate, et la nature comme mortelle tentatrice. Les Symbolistes comme Carlos Schwabe et Gustave Moreau, puis les Surréalistes, comme Max Ernst et Hans Bellmer, découvrirent tous un exutoire dans cette imagerie de sorcières, de squelettes et de célébration du Mal, ces évolutions émergeant aussi à la faveur d’époques troublées, dans le sillage de guerres ou de désastres économiques.

L’exposition intègre aussi quelques films de l’entre-deux-guerres au 20ème siècle, pour faire bonne mesure, comme Rebecca, réalisé en 1940 par Hitchcock, où le meurtre et le fantôme d’une belle femme obsède la nouvelle épouse de son mari veuf, jusqu’au Frankenstein de 1931, où Boris Karloff entre en titubant dans la chambre d’une faible jeune femme et l’abandonne prostrée dans son lit, telle l’infortunée songeuse dans Le Cauchemar de Füssli. Même si nous ne sommes pas directement concernés dans cette exposition, nous vivons toujours à la traîne du Romantisme noir, aiguillonnés peut-être par nos incertitudes présentes sur le monde, les vampires, l’occultisme, les zombies et le surnaturel, encore enracinés dans notre culture populaire.

L’Ange du Bizarre donne, en fin de compte, peut-être plus à admirer qu’à penser, privilégiant l’iconographie plutôt que d’expliquer comment chacun de ces artistes s’inscrit dans un dialogue, mis à part leur intérêt commun à montrer comment le côté sombre peut être admirable, livrant une expérience hautement séduisante de l’expression artistique des ténèbres associées au désir.                           


L’Ange du Bizarre. Le Romantisme noir, de Goya à Max Ernst, une exposition du Musée d’Orsay (Paris), 5 mars – 23 juin 2013

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