mardi 4 juin 2013

Henry C. Theriault - L’Un et le Multiple : Ontologie du génocide contre les minorités dans l’empire ottoman / The One and the Many : The Ontology of Genocide Against Minorities in the Ottoman Empire


© Gorgias Press, 2006

 
L’Un et le Multiple
Ontologie du génocide contre les minorités dans l’empire ottoman

par Henry C. Theriault

The Armenian Weekly, April 2013

 
La métaphysique du rapport entre l’unité et la multiplicité a longtemps été contestée dans le milieu scientifique, politique, historiographique et autre. Même les termes que nous utilisons pour renvoyer à des tensions diverses nous conduisent souvent inévitablement à favoriser tel ou tel terme : l’atome et la molécule, la partie et l’ensemble, l’un et le multiple, l’individu et les masses, le sujet et l’Etat, et ainsi de suite.

Or, il existe souvent une sorte de support matériel d’un côté envers l’autre : il s’agit de l’atome, constituant l’unité fondamentale de la matière, et non de la molécule ou du composé (ni même du proton, du quark ou de toute autre particule subatomique). Dans le champ social, néanmoins, même ce genre de particularités physiques objectives, bien qu’elles puissent exister, n’ont pas d’emprise. En réalité, les êtres humains sont physiquement distincts entre eux. Pourtant, l’être humain individuel semble dépendant des autres êtres humains, non seulement pour sa simple survie, mais aussi pour son développement émotionnel et intellectuel. Si des linguistes rationalistes comme Noam Chomsky ont raison, alors nos esprits sont fondamentalement sociaux, en ce que (le mécanisme social fondamental du) langage est naturellement inscrit en eux et constitue la forme même de la pensée. Plus nous nous intéressons à ces questions, plus ce genre de rapport semble ambigu. Songeons aussi aux conflits politiques majeurs, sans parler des oppressions et des extrémismes dénaturés, suscités par les tenants de tel ou tel côté, quant à savoir si le citoyen ou la nation/l’Etat, l’individu ou la race, etc., est prioritaire.

Cette tension conceptuelle devient plus fondamentale encore, lorsque nous abordons des questions historiques, l’interprétation recouvrant alors la matérialité. Les données de l’histoire sont imprécises, tandis que chaque ensemble permet de proposer tout un éventail de récits cohésifs. Parallèlement, des facteurs matériels, comme des déclarations d’intention de détruire, de la part des perpétrateurs de génocide, ou des modèles cohérents d’actions exterminatrices qui ne sauraient être fortuites, ou encore des logiques présidant à des situations structurelles, comme les différents groupes dans l’empire ottoman, occupant des positions similaires au sein du système du millet et connaissant un sort semblable lors du processus génocidaire ottoman visant les minorités. Qui plus est, l’analyse d’un événement unitaire dans l’espace et le temps est, en fin de compte, arbitraire, en ce sens qu’il autorise plus d’une analyse, et pas n’importe laquelle. Le génocide arménien inclut-il les événements des années 1890, de 1909, 1914 et 1915 ? S’acheva-t-il en 1918, 1923 ou beaucoup plus tard ? La Révolution française fut-elle une série d’événements particuliers ou bien un seul événement prépondérant ? Ou les deux à la fois ? Des variantes locales et médianes fragmentent l’événement, au point que ce qui semble être un événement singulier, complexe au plan interne, peut tout aussi bien être considéré comme une série d’événements et de moments distincts, lesquels ne sont pas connectés au plan linéaire et causal (dans une chaîne de causalités), mais qui, à un certain point, sont fonction de forces variées, en sorte que la situation suivante n’est pas entièrement déterminée par la précédente dans la succession des événements conçue rétroactivement comme la Révolution française. Or, l’on peut tout autant pousser les choses dans l’autre sens. Le meurtre des Arméniens, de retour après la chute du régime Jeune-Turc, constitua-t-il le début d’un nouveau cycle d’actes de violence, ou bien fut-il une continuation du génocide ? A bien y réfléchir, il semble que la violence et l’enracinement antérieur de l’idéologie, qui y présidait, rendirent possible et déterminèrent largement ces massacres ultérieurs, donnant à penser que le noyau dur du génocide est inséparable du meurtre des Arméniens, qui s’ensuivit.

Ou bien le cadre interprétatif forge-t-il toujours les possibilités matérielles, si nous décidons qu’il le fasse ? Toute « unité » est-elle fonction de la conscience, et ce, quel que soit ce que nous voulons qu’elle soit (comme le proposent les relativistes postmodernes) ou quel que soit ce que nos préjugés et nos limites conceptuelles en décident (comme le soutiennent certains surdoués, se situant au-dessus de ce genre de limites, en vertu de leur capacité à transcender le « nationalisme » ou quelque autre point de vue réputé limité) ?

Il existe de nombreuses modalités par lesquelles nous pouvons tenter de nous extraire de ce bourbier d’ambiguïtés, s’agissant de savoir non seulement ce qu’est une juste interprétation des événements, mais aussi le bon cadre interprétatif. Ces deux tendances, pourrait-on dire, l’une à l’unification et l’autre à la fragmentation, sont centrales et liées entre elle, se focalisant sur des éléments qui rendent possible l’évaluation des composés ou des ensembles supra-individuels, ainsi que sur l’unité primordiale des processus historiques donnant cadre et sens à des événements distincts. Choisir tel ou tel point de vue comme correct revient à perdre les contributions centrales de l’un ou de l’autre, comme faisant partie d’une approche globale des événements historiques, laquelle nous permet de les considérer à la fois dans leurs spécificités en détail et leurs modèles communs, ainsi que dans leurs trajectoires causales. Nous pouvons même aller plus loin encore que cette simple structure binaire, comme nous l’expliquent des chercheurs sur le génocide tels que Scott Strauss et Uğur Ümit Üngör, si l’on veut repérer des niveaux multiples d’activité génocidaire, en se référant typiquement aux niveaux macro- (principal), micro- (local, individuel) et méso- (régionaux), bien connus. Tous les niveaux s’affectent mutuellement et tous sont essentiels à une compréhension exhaustive d’un cas de génocide. Cette approche nous permet d’établir que chaque niveau d’analyse revêt une fonction et une valeur. De plus, au plan dialectique (ou trialectique), plus nous tentons d’approcher un cas exclusivement à un de ces niveaux, plus nos découvertes et nos nécessités d’interprétation nous incitent à prendre en considération et même à dépendre des autres niveaux – en fait, plus nous devons prendre en compte les autres niveaux, fût-ce pour produire des découvertes à l’un de ces niveaux. Plus nous poussons dans un sens, plus l’autre acquiert d’importance.

Si nous estimons que le concept a une primauté sur le fait empirique dans un sens kantien, alors le concept en tant que tel est conditionné et nécessaire. Nous devons constater des unités et des multiplicités en histoire, non seulement parce qu’elles existent dans les événements que nous étudions, mais parce que c’est ainsi que notre esprit organise le monde pour nous. Le problème, naturellement, est que les gens rationnels peuvent ne pas être d’accord quant à la manière d’organiser leurs perceptions du réel, si bien que nous avons besoin d’un principe plus profond, afin de déterminer quelle analyse des événements historiques est correcte. L’opinion selon laquelle l’explication la plus simple, qui correspond à l’ensemble des données, est la meilleure, est souvent proposée à des fins de théorisation scientifique. Or, elle aussi est incomplète. Comment définir le mot « simple » ? Qu’est-ce qu’une « corrélation optimale » ? Et quelles données excluons-nous, car toute théorie qui va au-delà d’une simple réaffirmation des données ne cadre jamais parfaitement avec ces données et exige donc de ne pas tenir compte de certaines d’entre elles.

La solution de Quine est le « réseau de croyance. » (1) D’après ce modèle, aucune croyance distincte sur le monde n’existe indépendamment d’autres croyances ; au contraire, toutes les croyances qu’un individu porte en lui sont liées mutuellement au sein d’un réseau complexe. Si une croyance est falsifiée, cela affecte d’autres croyances qui en dépendent ou qui lui sont liées. L’interprétation la plus raisonnable de données historiques nouvelles est celle qui est la plus compatible avec l’ensemble de croyances sur le monde qu’une personne détient déjà, à savoir celle qui perturbe le moins le réseau de croyances de cette personne. Le problème évident est que des idéologies et une propagande manipulatrice, inculquées au plan social, fonctionnent précisément en détournant le réseau de croyances d’une personne de ce que d’autres, non sujettes à cette propagande, jugeraient le plus sensé. C’est précisément le réseau de croyances préexistantes sur le monde – le fait que « notre » société est intrinsèquement bonne et ne saurait perpétrer des actes atroces de génocide, que les points de vue extrêmes ont tendance à être partiaux, en sorte que la vérité, en cas de litiges, réside quelque part au milieu, etc. – que les négationnistes exploitent.

Cela signifie-t-il que nous soyons victimes d’un relativisme post-moderniste ? C’est là que les engagements éthiques et les responsabilités pratiques peuvent jouer un rôle décisif. Le fait que les principes d’évaluation que nous utilisons puissent être en dernier ressort arbitraires ne signifie pas que ceux qui s’engagent pour les droits de l’homme ne peuvent choisir de souscrire à ce principe utilitaire de base, qui veut que « souffrir est mal », et son implication, à savoir qu’ « infliger de manière intentionnelle ou par négligence une souffrance humaine est mal. » Si ce postulat est vrai, nous pouvons alors choisir d’organiser des données historiques de manière à maximiser notre reconnaissance de la souffrance. La meilleure interprétation d’un ensemble de données historiques est donc celle qui minimise ou dissimule le moins les dimensions de la souffrance. De même, un souci pratique évident consiste à saisir autant de détails que possible au sein d’une « unité ». En termes néo-hégéliens, c’est précisément l’unification préservant la complexité interne, qui est optimale, si bien que les tendances à l’unification et à la fragmentation sont, en tant que telles, trompeuses, une véritable unification étant une unification d’une complexité telle que, si cette complexité est supplantée ou obscurcie, l’unification devient moins intéressante ou dérisoire. Une réduction obtenue par suppression de la complexité n’est pas une unification, mais une simplification illusoire. La question n’est plus de savoir sur quelle tendance nous mettons l’accent, mais comment suivre chacune d’elles de façon à ce qu’elle préserve autant que possible la prise en compte de l’autre aspect de la réalité. Nous voulons considérer les détails dans toute leur complexité, de façon à ne pas perdre de vue, de ce fait, les connexions clé.

Mais comment ces abstractions ontologiques ont-elles un lien avec le traitement ottomano-turc des minorités ? Ces dernières années, un regard nouveau est apparu sur ce qui a longtemps été étudié comme le « génocide arménien. » Un intérêt grandissant pour le sort des Assyriens et des Grecs sous les régimes Jeune-Turc et kémaliste a conduit à redéfinir le « génocide arménien » en tant que génocide ottomano-turc des minorités (chrétiennes). Même si des travaux antérieurs ont contribué à cette évolution, l’essai de David Gaunt (2) est sans doute le premier à présenter plus d’un groupe victime parmi les cibles d’un processus génocidaire intégré. Grâce à ce cadre, nous pouvons apprécier la fusion conceptuelle croisée de ces trois groupes (du fait de la focalisation territoriale du travail de Gaunt, les Grecs ne constituent pas un élément central, mais une extension de son approche peut aisément être opérée pour les inclure) dans un processus génocidaire unique, même si les sources historiques sont habituellement précises au regard des destinées locales des groupes (3), aidant ainsi à préserver une compréhension précise du processus général. Durant la même période, des chercheurs en études arméniennes ont entamé une évolution similaire. Lors du colloque sur le génocide arménien, qu’il accueillit en 2005 à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), ainsi que dans les Actes qui parurent ensuite, le professeur Richard Hovannisian inclut des communications sur la victimisation des Assyriens et des Grecs (4). Cette évolution suscita rapidement une analyse explicite d’un processus génocidaire unifié dans les recherches, par exemple, d’Hannibal Travis (5) et Panayiotis Diamadis (6). De plus, cette attention portée au processus unifié s’est aussi accompagnée de recherches novatrices sur des aspects assyriens et grecs jusque là négligés, plus particulièrement dans de récentes anthologies (7).

Comme les études comparées sur le génocide ont montré que la prise en compte de cas divers de génocide ne consiste pas simplement à établir des comparaisons et des oppositions d’ordre analogique, mais à reconnaître des rapports historiques et des facteurs contextuels communs, à travers des exemples de génocide apparemment disparates, les recherches nouvelles sur le processus génocidaire ottomano-turc ne développent pas seulement des histoires parallèles des trois groupes cibles. Au contraire, plus ces groupes particuliers font l’objet d’analyses, plus le caractère inévitable de la prise en compte du traitement réservé aux autres groupes devient évident.

Ces travaux montrent qu’il ne s’agit pas simplement d’ajouter deux cas à un ensemble de génocides ottomano-turcs, mais d’adopter une approche intégrative. Comme nous l’avons déjà proposé, une telle approche se manifeste organiquement via une étude soutenue de chacun des groupes victimes. Comme je l’ai expliqué à mes étudiants à propos de l’essai Massacres, Resistance, Protectors, de Gaunt (8), et comme l’a noté George Shirinian en présentant The Asia Minor Catastrophe (9), l’étude du sort des Assyriens et des Grecs ottomans, respectivement, nous a beaucoup appris sur le sort des Arméniens. De fait, j’affirme ici qu’il n’est plus possible d’étudier celui-ci isolément. Comme l’impliquent nos considérations ontologiques initiales, une compréhension véritablement exhaustive du génocide des Arméniens dépend de l’attention portée au processus génocidaire plus large dans l’empire ottoman.

Il ne s’agit pas, naturellement, d’insinuer qu’il n’y ait aucune différence entre ces destinées. Du fait des répartitions et des dimensions territoriales de ces différents groupes, des nuances dans l’idéologie perpétratrice, les événements (la défense de Van, par exemple), la prise en compte du fait national (si les Grecs étaient censés avoir déjà un Etat, bien que considéré comme une menace pour le territoire turc, les Arméniens étaient perçus comme un groupe suffisamment large pour faire valoir des revendications sur leurs territoires historiques ancestraux, alors que les Assyriens n’étaient pas perçus comme un groupe large ou concentré au point de constituer une menace territoriale immédiate), et d’autres facteurs, le calendrier, les méthodes, l’échelle et même les arguments présentés varient selon les groupes. Or il en est de même des différences au sein de chacun de ces groupes, bien que dans une moindre mesure. Par exemple, si les protestants arméniens furent la cible du génocide, le circuit de prise de décision et de mise en œuvre fut différent de celui visant les Arméniens apostoliques. De même, le genre fut un facteur très significatif dans les modalités spécifiques de traitement des membres de chaque groupe, même si, par exemple, les bataillons grecs de travaux forcés incluaient à la fois des hommes et des femmes (encore que les femmes fussent soumises à la violence sexuelle) (10). Or c’est précisément la prise en compte de ces variations qui permet une analyse précise et unifiée du processus génocidaire complexe qui eut lieu dans l’empire ottoman, couvrant guerre et paix, trois gouvernements et un large éventail de lieux.

Notes

1. W.V. Quine et J.S. Ullian. The Web of Belief. McGraw Hill Humanities/Social Sciences/Languages, 1978 (2d ed.). [NdT]
2. David Gaunt. Massacres, Resistance, Protectors : Muslim-Christian Relations in Eastern Anatolia during World War I. Piscataway, New Jersey : Gorgias Press, 2006.
3. Commentaires de Roupen Adalian concernant les documents sur le processus génocidaire ottoman, contenus dans les Archives nationales des Etats-Unis, « The Study of the Armenian Genocide Sources : Where and What to Look for ? », Congrès international « Armenian Genocide : Challenges on the Eve of the Centenary » [Le Génocide arménien : questions vives à la veille du centenaire], Erevan, Arménie, 22-23 mars 2013.
4. Voir Anahit Khosroeva, « The Assyrian Genocide in the Ottoman Empire and Adjacent Territories, » et Speros Vryonis, Jr., « Greek Labour Battalions Asia Minor, » in Richard G. Hovannisian, éd., The Armenian Genocide : Cultural and Ethical Legacies, New Brunswick, New Jersey : Transaction Publishers, 2007.
5. Hannibal Travis. Genocide in the Middle East : The Ottoman Empire, Iraq, and Sudan. Durham : Carolina Academic Press, 2010.
6. Panayiotis Diamadis, « Children and Genocide, » in Colin Tatz, éd., Genocide Perspectives IV : Essays on Holocaust and Genocide, Sydney : The Australian Institute for Holocaust and Genocide Studies / UTSePress, 2012, p. 312-52.
7. Tessa Hofmann, Matthias Bjørnlund et Vasileios Meichanetsidis, éd., The Genocide of the Ottoman Greeks : Studies on the State-Sponsored Campaign of Extermination of the Christians of Asia Minor (1912-1922) and Its Aftermath : History, Law, Memory, Aristide D. Caratzas, 2012, et George Shirinian, éd., The Asia Minor Catastrophe and the Ottoman Greek Genocide, Toronto : Zoryan Institute, 2012.
8. Cf. supra n.2.
9. Cf. supra n.7.
10. Voir Vryonis (cf. supra n.4).

[Docteur en philosophie de l'université du Massachusetts, Henry C. Theriault enseigne la philosophie à l'université d'Etat de Worcester. Depuis 2007, il est co-rédacteur en chef de la revue Genocide Studies and Prevention (U. de Toronto).]

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Traduction : © Georges Festa – 06.2013.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly.