vendredi 7 juin 2013

Johannes Göransson - Haute Surveillance

© Tarpaulin Sky Press, 2013

 

Pas d’immigrés possibles dans une utopie :
à propos de Haute Surveillance de Johannes Göransson

par John Yau

Hyperallergic (New York), 12.05.2013


 

1.  

Avant de prendre place dans nos fauteuils de faux velours en peluche, partager quelques sachets de popcorn et regarder le tout dernier film de zombies réussissant à fuir Pittsburgh et ses aires de stationnement, y aurait-il quelqu’un rêvant de faire un film sur Jeffrey Dahmer avec en têtes d’affiche Brad Pitt ou James Franco ?

Où que l’on se tourne, l’Amérique de l’après 11 Septembre continue à en rajouter, question contradictions. Une journée typique revient à dire que la presse juge nécessaire d’enquêter sur les trois créations que Kim Kardashian, enceinte, doit porter en l’espace de moins de douze heures, tandis qu’un présentateur photogénique à la dentition parfaite fait son rapport sur un bébé mort d’inanition, tué par un obus ou abusé sexuellement (au choix) durant les dernières 24 heures. Une musique adéquate accompagne chacune de ces séquences. Puis arrivent les publicités sans nombre sur le secret pouvoir embellissant d’une crème pour visage ou le dessert idéal pour couronner une soirée romantique.

L’Amérique est un lieu d’extravagance narcissique et de privations extrêmes, séparés par un écart croissant. Se situant quelque part entre le rêve en Technicolor et le documentaire en noir et blanc. A la fois un pays en guerre (avec lui-même et avec d’autres) et un film de série B, dans lequel les otages sont toujours libérés, avant que le public ne s’impatiente. 

2.

Ce que Walt Whitman aurait fait de ces contradictions semble être une des questions qui ont poussé Johannes Göransson à écrire Haute Surveillance (Tarpaulin Sky, 2013), un livre qui a quelque chose à voir avec Whitman, Monique Wittig, J.G. Ballard et le narrateur des Carnets du sous-sol de Dostoïevski. Göransson, qui a déjà publié cinq ouvrages et traduit en anglais le poète suédois Aase Berg, est l’un de ces rares poètes contemporains qui déverse son dégoût dans l’écriture, sans le masquer sous l’ironie ou quelque autre mécanisme auto-protecteur.

Dans « Je chante le Moi » - que beaucoup regardent comme la quintessence du recueil Feuilles d’herbe de Walt Whitman –, le poète prononce ces mots célèbres : « Je suis vaste, j’ai en moi des multitudes. » Dans Haute Surveillance, le narrateur est le fruit bâtard de ce Moi gargantuesque, qui anime le poème de Whitman. Au début du livre, Göransson déclare :

« J’écris ça pour l’actrice muette et les jeunes filles mortes et le Père Vierge qui parle en ce mausolée et Mère Mitraillette portant mon corps à travers les foules tumultueuses. Poisseux, en rade, j’écris ça pour ces gens sur les affiches. J’écris ça pour ceux qui soufflent et ceux qui saignent. J’écris ça avec une géométrie porteuse de gêne. J’écris ça comme une punition. J’écris ça pour ceux qui sont infestés, luxueux, grouillants.

J’écris ça pour ceux qui sont en guerre.

J’écris ça depuis des chambres d’hôtel et parce que j’ai une maladie. Ma peau saigne et me pince. Je vis une mort ridicule et je la vis ridiculement dans une économie de maladie rétroactive.

A propos d’enfants morts : pas de place pour des immigrés dans une utopie et tous les réalisateurs doivent être dénoncés. Jamais je ne grandirai dans une maison comme ça. A moins d’être un enfant mort. Un enfant embaumé. Un enfant qui n’a jamais vandalisé son corps doo-wop équipé d’un système de surveillance.

J’ai vandalisé mon corps doo-wop grâce à mon modeste autocontrôle.

Je nomme ma méthode de travail haute surveillance. »

Cela signifie-t-il être un poète avec une conscience sociale vivant en Amérique ? En être réduit à des observations à la mode. Ou bien l’Amérique tout entière – où l’on peut suivre Justin Timberlake, Rihanna à moitié nue et d’innombrables autres sur Twitter – en est-elle réduite à un voyeurisme de première classe, à deux doigts de louer un road movie porno dans la chambre d’un motel miteux ?

« Ce roman est écrit pour des vierges qui soufflent. Les aider à comprendre cette merveille qu’est leur peau pour les aider à en jouer merveilleusement bien. Leur apprendre ces bâtisses héroïques et à moitié sorties de terre. Les heurter si bien qu’ils ne douteront jamais d’avoir été touchés dans cette mise à mort. Il s’agit d’un roman sur la virginité noir et blanc des débuts du cinéma, le corps affublé de doubles et de contorsions. Coucou ! Je suis toi ! »

Outre le Père Vierge et Mère Mitraillette, Göransson peuple Haute Surveillance de la Starlette, du Père en Voix off, l’Homme noir, Sœur Obscurité, l’ex-président, les Soldats, l’Orchestre des Petits Génies, partisans et opposés à l’avortement. Ces archétypes et d’autres continuent de réapparaître de façon inattendue. Shelley Duval, dans Shining, débarque de temps à autre. Plusieurs films (Hiroshima mon amour) et ouvrages (La Colonie pénitentiaire) sont cités.

Ce que les poètes associés à « Flarf » reconnaissent – et que la littérature dominante ignore encore dans une large mesure – c’est que l’internet a aplani l’existence quotidienne au sein d’une mosaïque cacophonique, en proie à un tourbillon incessant. Au lieu d’élargir cet univers discordant, bi-dimensionnel, dans des poèmes, Göransson intègre le « hurlement secret » de Frank O’Hara et le fait sien. Haute Surveillance est un monde fait de voix blessées.

« Je fais un cauchemar sur une fille couverte de sang et, quand je me réveille en sueur, ma femme me raconte un conte de fées. »

Du fait de toutes ces informations disparates que Göransson met en jeu à la hâte et avec assurance, Haute Surveillance n’est pas un collage. Rien ne semble arbitraire, ce qui tient quasiment du miracle. En fin de compte, l’ambition de l’A. était d’écrire un nouveau « Chant du Moi », abordant ces temps confus, contradictoires avec lesquels nous nous colletons, tout en échafaudant des situations mémorables sans recourir à un scénario ou d’autres procédés littéraires éprouvés. Il y parvient dans les deux cas. Son raisonnement est simple et direct :

« Parfois j’ai envie d’une pièce qui soit à moi, mais j’ai surtout envie d’une pièce sans tous ces papiers peints en forme de cadavres. »

L’écriture haletante, toute tendue vers le présent, de Göransson se met d’elle-même en crise, tout en avançant, mettant à bas tous les discours et vocabulaires associés aux actualités du soir, au féminisme, à l’identité sexuelle, aux films de Hollywood, à la science-fiction, à l’art du spectacle, à la pornographie et à la poésie investis dans le « Moi » stable et lyrique. Des robots échappés de l'université se mêlent à des fragments de rue.

Haute Surveillance est écrit en forme de blocs de prose, de catalogues et de vers. L’effondrement collectif de discours différents ne s’arrête pas au niveau littéral. Göransson en fait un livre inclassable – en partie épopée, en partie science-fiction, en partie film porno, le tout littéraire. Ecrivant des phrases auxquelles le lecteur s’arrête, lui donnant à penser. Voilà ce que j’ai trouvé si fort dans Haute Surveillance

« Autrement dit, je te file mon enfance, tu me refiles une odalisque avec du fric dans sa chatte. Je te réconforte grâce au monde scandaleux de la mode, tu m’idéalises, en me glissant une rose derrière l’oreille.

Une bonne affaire pour les nouveaux pauvres rayonnants. »

Bienvenue en Amérique, qui préfère la beauté à la vie. Haute Surveillance devrait être vendu dans chaque librairie et chaque kiosque à journaux, aux abords des gares routières, ferroviaires ou des aéroports.

Site de l’éditeur : http://www.tarpaulinsky.com

[Poète et critique littéraire américain, auteur de nombreux ouvrages, John Yau vit à New York.]

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