dimanche 23 juin 2013

La dernière des survivants du génocide arménien / The Last of the Armenian Genocide Survivors


Fosse de Dudan, environs de Chunkush [Çüngüş], district de la province of Diyarbakir
© Nanore Barsoumian – The Armenian Weekly, 19.06.2012

 

La dernière des survivants du génocide arménien
 
par Chris Bohjalian
 

 

Une femme que j’ai rencontrée le mois dernier au sud-ouest de la Turquie va mourir, bientôt probablement. La disparition d’Asiya ne sera pas couverte par un service d’informations et, mis à part quelques rares personnes dans son petit village de Chunkush, elle ne sera pas regrettée. Même ses proches qui l’aiment se diront probablement : « Oh ! Elle avait 98 ans. Ou 99. » Ou alors, si elle survit jusqu’en 2015, quasiment un siècle : « Elle aura vécu une longue vie. »

Lorsque j’ai rencontré Asiya en mai, sa fille m’apporta du thé kurde, fort, avec des fraises toutes fraîches de leur jardin et, si je reviens un jour dans leur village et que je découvre qu’elle est décédée, j’ai dans l’idée que je pleurerai.

Pourquoi pleurer une femme que je n’ai rencontrée qu’une seule fois, qui a vécu une longue existence et qui ne pouvait comprendre un traître mot de ce que je lui disais ? Qui ne parlait que le turc, une langue dans laquelle je ne sais que dire « S’il vous plaît » et « Merci » ?

Parce qu’Asiya est ce que d’aucuns appellent une Arménienne cachée et qu’elle est l’unique Arménienne survivante à Chunkush.

Je l’ai rencontrée, alors que je voyageais avec six amis arméno-américains à travers une région de la Turquie que nombre d’Arméniens (dont moi) nomment l’Arménie historique. Nous étions dans une région qui aujourd’hui est largement kurde, mais qui, voici 98 ans, était un mélange de Kurdes, de Turcs, d’Assyriens et d’Arméniens. Nous effectuions un pèlerinage afin de voir les ruines des églises et des monastères arméniens, les vestiges d’une culture effacée de ce coin perdu de la Terre, lors du génocide arménien. Durant la Première Guerre mondiale, 1,5 million d’Arméniens furent systématiquement anéantis – les trois quarts de ceux qui vivaient dans l’empire ottoman.

A notre cinquième jour, nous visitâmes Chunkush où, jusqu’en 1915, existait une communauté prospère de 10 000 Arméniens. Les ruines de l’église se dressent au-dessus de vous. La ville était presque entièrement arménienne. En quelques jours cauchemardesques, cet été-là, des gendarmes turcs et des tchétés kurdes – des milices de mort – fondirent sur le village et conduisirent à marche forcée quasiment chaque Arménien à deux heures de là, vers un ravin dénommé Dudan, où ils les fusillèrent, les liquidèrent à coups de baïonnettes ou se contentèrent de les précipiter dans une fosse profonde de plusieurs centaines de mètres. Mais un des gendarmes ramena la mère d’Asiya du bord du ravin, peut-être parce qu’il la trouvait jolie. Il décida de l’épouser. Ainsi fut-elle épargnée – une de ces très rares Arméniens qui furent sauvés en cette journée d’été 1915.

Mes compagnons et moi ne nous attendions pas à découvrir Asiya, lors de notre séjour à Chunkush. Nous voulions simplement voir les ruines de l’église. La plupart des villageois savaient qu’autrefois, des Arméniens vivaient à Chunkush, mais ils s’empressaient d’ajouter – quel que fût l’endroit où nous demandions ce qui leur était arrivé – qu’à un moment donné, ils étaient tous « partis ».

La vérité est qu’ils sont toujours là, quels que soient leurs restes en décomposition au fond du gouffre de Dudan.

Tandis que nous partions, un homme dans la soixantaine, le visage buriné et coiffé d’une casquette, accourt vers notre fourgonnette et frappe à la portière. Nous étions là depuis une heure et le bruit s’était répandu que des Américains se trouvaient en ville. Nous devions rencontrer sa belle-mère, nous dit-il.

Notre chauffeur kurde se demanda si ce n’était pas là le début d’un pénible incident international : sept Américains enlevés ou tués… Mais l’homme était au désespoir, si bien que nous acceptâmes d’aller à la rencontre d’Asiya. Mon ami Khatchig Mouradian, éditeur de The Armenian Weekly aux Etats-Unis, parle le turc et traduisit. 

J’avais rencontré auparavant des survivants du génocide arménien, y compris mes grands-parents. Mais rencontrer Asiya fut d’un autre ordre. Elle ne se trouvait pas à Washington, Paris ou Beyrouth. Elle ne faisait pas partie de la diaspora arménienne, où nous rencontrons habituellement les rares survivants du génocide. Il y avait là quelqu’un dont la mère s’était retrouvée au bord de la fosse – et qui vivait encore là où, plus que probablement, ses grands-parents et son père avaient été exécutés. Où sa culture ancestrale avait été exterminée.

Après le massacre, cette ville de 10 000 Arméniens fut refondue en une ville de 10 000 Kurdes. Là se trouvait quelqu’un dont la mère avait entendu des rafales interminables. Le fracas des corps sur les rochers. Les gémissements des enfants.

Elle et sa mère ont grandi et vieilli, sachant qui et ce qu’elles étaient – des Arméniennes -, mais contraintes de se conformer et de garder le silence. Tel fut le prix de la survie durant la période qui suivit le génocide et il s’agit là d’une coutume qui, dans des petits villages comme Chunkush, perdure aujourd’hui. Ce qui est, peut-être, la définition même d’un Arménien caché.

Chaque fois que nous interrogions Asiya sur son identité arménienne, elle secouait la tête d’un air triste et devenait silencieuse. Une fois, sa fille se joignit à elle : « Non ! Impossible d’en parler ! »

Chaque fois que nous lui demandions ce que sa mère lui avait dit au sujet du gouffre, elle baissait les yeux et murmurait : « J’étais trop jeune. Je ne me rappelle pas… » Parfois, elle commençait une phrase. « Ma mère m’a dit… », puis sa voix s’estompait.

A ces moments-là, lorsqu’elle marquait une pause, je lui prenais la main. Par réflexe. J’ignorais s’il s’agissait là d’un faux pas d’ordre culturel. Mais elle saisissait mes doigts dans les siens ; sa poigne était puissante. Elle me regardait par dessous son foulard avec un regard qui était à la fois le plus triste et le plus énergique que j’aie jamais vu. Je compris à cet instant pourquoi son gendre, un homme très bon, voulait que nous la rencontrions : parce qu’elle voulait nous rencontrer. Elle voulait rencontrer d’autres Arméniens.

Aujourd’hui, les survivants en vie du génocide arménien ne sont qu’une poignée. Lorsque le centenaire arrivera en 1915, ils seront encore plus rares. J’espère qu’Asiya sera avec nous, car je prévoie de revenir à Chunkush, cette année-là. Personne dans le village ne commémorera les 10 000 Arméniens qui périrent dans cet abîme. Alors ce sera à des gens comme moi de faire cet effort – embrasser les Asiya du monde entier qui se trouvaient là.

[Chris Bohjalian est l’auteur de 16 ouvrages. Son nouveau roman, The Light in the Ruins, est à paraître le 9 juillet 2013. Article paru à l’origine dans le Washington Post.]       

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Source : http://www.mirrorspectator.com/pdf/132206.pdf
Traduction : © Georges Festa – 06.2013.