mardi 25 juin 2013

Miguel Gomes - Tabu / Tabou

© Shellac Sud / O Som E A Furia / Komplizen Film / Gullane, 2012

 
Regards en noir et blanc sur l’Afrique coloniale

par Steve Ramos

Hyperallergic (New York), 14.01.2013

 

CINCINNATI – Rencontre avec le cinéaste portugais Miguel Gomes, qui est peut-être l’un des derniers à réaliser un film en noir et blanc. Pour donner à son drame domestique Tabu [Tabou] le style qu’il désirait, Gomes a cherché et découvert un des derniers laboratoires en Europe capables de développer une pellicule 35 mm en noir et blanc, juste avant qu’il ne fermât pour de bon.

Empruntant son titre à un film muet de 1931, co-réalisé par F.W. Murnau et Robert Flaherty, Tabou est riche en souvenirs et d’un sentiment de perte profonde, qu’éprouvent les principaux personnages féminins du film, comme les publics nostalgiques de l’âge d’or du cinéma.   

Dans ce film, produit par Adopt Films et qui connaît une lente diffusion dans des salles d’art et d’essai à l’échelle nationale, Pilar (Teresa Madruga) fait la connaissance d’Aurora (âgée : Laura Soveral ; jeune : Ana Moreira), sa vieille voisine dans son immeuble à Lisbonne. Aurora compte un passé ancien et dramatique dans l’Afrique coloniale du début des années 1960 et, à mesure que son histoire se déroule dans la seconde moitié du film, la vieille dame cesse d’être une ennuyeuse voisine, perdant sans cesse son argent dans le casino tout proche, pour devenir une belle, mais tragique, héroïne.

Aurora apparaît au début comme mentalement instable, mais sa réalité est tout autre. Il en va de même du film, qui débute par de subtiles scènes quotidiennes – la vapeur sortant d’un fer à repasser, par exemple – opérant ensuite un tournant exotique par un tableau de la vie coloniale dans l’Afrique des années 1960.

Tabou est beau à voir, mais Gomes, qui a aussi réalisé The Face You Deserve (2004) et Our Beloved Month of August (2008), confère une force aux images grâce à un récit bien pensé sur des mémoires en partage et des luttes communes pour reconquérir le passé de chacun.

S’entretenant avec Hyperallergic, suite à la première nord-américaine de Tabou, le réalisateur, qui vit à Lisbonne, explique le lien entre la nostalgie des personnages de Tabou pour leurs existences passées et sa volonté de réaliser un film classique, en noir et blanc, où le dialogue disparaît, mis à part une voix off durant la seconde partie.

« Je me demande si ces personnages dans la première partie ont perdu leur jeunesse ; d’ailleurs, je pense que, dans un certaine mesure, après cent ans de cinéma, le cinéma a lui aussi perdu sa jeunesse, et que nous avons en mémoire tous ces films, » confie Gomes, s’exprimant dans un appartement au dernier étage d’une tour à Toronto. « Le film parle aussi de mythologie et de la manière avec laquelle le cinéma considère l’Afrique. Je pensais faire un film du genre Tarzan, même si mon équipe me disait : « L’Afrique est si belle, si verte ! Pourquoi tourner en noir et blanc ? » Et moi de répondre : « Parce que Tarzan était en noir et blanc ! » J’ai un lien fort avec le cinéma américain classique – des films comme Hatari et Mogambo et des réalisateurs comme John Ford, Howard Hawks, Nicholas Ray. »

Même si le public réagit avec enthousiasme aux réussites de Tabou – sa photographie frappante en noir et blanc et la voix off, presque silencieuse, durant les scènes tournées en Afrique –, Gomes reconnaît que sa vision artistique a un coût excessif, trop élevé peut-être pour un réalisateur portugais disposant de ressources limitées et tenu de réunir des financements de marchés étrangers comme la France, l’Allemagne et le Brésil.

Décidé à tourner sur une pellicule en noir et blanc, mais manquant d’un laboratoire à Lisbonne, Gomes présenta son travail à Hambourg, dans un des derniers laboratoires en mesure de développer un film en noir et blanc – lequel ferma inopinément, alors qu’il achevait le film.

« On a eu l’impression d’avoir affaire à des choses que l’on perdait, à nouveau, et qui disparaissaient, » ajoute Gomes. « Pour moi, Tabou est comme un film fantastique. Par exemple, dans la seconde partie, lors d’une séquence où les amoureux échangent des lettres, ce n’est pas la voix de la jeune actrice qui joue Aurora, mais celle de la vieille dame qui meurt. Sa voix donne l’impression d’un fantôme. C’était important pour moi de filmer avec un matériau qui a été essentiel durant ces cent ans d’histoire du cinéma. C’est une histoire du cinéma qui, elle aussi, disparaît ; j’ai donc tout fait en lien, d’une manière très évidente. »

Notre entretien passe aux nouveaux modèles de réalisation et de diffusion, tandis que le trafic bourdonne sous le balcon de notre tour. Gomes comprend l’attraction qu’exercent les nouvelles plates-formes et techniques d’édition numérique auprès de ses confrères. A notre époque multimédia, réaliser et diffuser un film coûte de moins en moins cher. Et pourtant, malgré les défis financiers auxquels il continue de faire face, Gomes demeure un classique, persuadé que même les meilleures caméras numériques n’arrivent pas à saisir les images oniriques propres à la pellicule.

« Le cinéma que j’aime et que je connais est beaucoup plus naturel, et cela est dû à la pellicule, qui ne voit pas les choses comme les saisit une caméra numérique, » dit-il. « J’ai conçu Tabou comme une des dernières opportunités de le faire, car le prix de la pellicule va augmenter. C’est ce qui est le plus cher à utiliser de nos jours, mais ce film donne comme la sensation de quelque chose qui s’achève et qui arrive à la fin d’un processus. Je ne pouvais qu’utiliser la pellicule. Je ne pouvais pas faire comme si et tourner en numérique. »

« Mais qui sait ? » ajoute-t-il. « Peut-être mon prochain projet sera-t-il en numérique. »            

[Tabou a été projeté au Film Society of Lincoln Center (Elinor Bunin Munroe Film Center, 144 West 65th Street, Upper West Side, Manhattan) à New York et dans d’autres salles aux Etats-Unis.]

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Source : http://hyperallergic.com/63513/looking-at-colonial-africa-in-black-and-white/
Traduction : © Georges Festa – 06.2013.