jeudi 6 juin 2013

Raffi Bedrosyan : Se souvenir des victimes mortes et vivantes du génocide arménien / Remembering the Dead and Living Victims of the Armenian Genocide


Arménienne islamisée et tatouée, Orient im Bild (Potsdam), 1927
© www.genocide-museum.am

 

Se souvenir des victimes mortes et vivantes du génocide arménien

par Raffi Bedrosyan


 
Face aux arguments innombrables présentés par la Turquie et à ceux en sens contraire avancés par les Arméniens et les pays étrangers quant au nombre d’Arméniens massacrés en 1915, Hrant Dink rappelait sans cesse aux deux parties une question plus vive encore : « Nous parlons de ceux qui sont morts, parlons de ceux qui restent en vie… » Expression voulant signifier le nombre inconnu d’Arméniens subsistant en Anatolie, subsistant non en tant qu’Arméniens, mais en tant que Turcs, Kurdes, Alévis, musulmans et autres identités. 98 ans plus tard, après la tentative de destruction d’une nation, il est temps de parler davantage des Arméniens cachés, pour la plupart des orphelins de 1915 assimilés sous des identités autres que leur arménité.

Hrant eut le courage de dévoiler la véritable identité de l’une des figures héroïques les plus connues de la Turquie, à savoir une orpheline arménienne. Sabiha Gokçen, première femme pilote dans l’armée et fille adoptive d’Atatürk, était en réalité Hatun Sebilciyan [Khatoun Sebildjian], une jeune Arménienne orpheline à Bursa en 1915. Cette révélation marqua le début de la fin pour Hrant, suscitant une vaste campagne de haine et de menaces, de la part du gouvernement, de l’armée et des médias, et qui aboutit à son assassinat, trois ans plus tard. Or, Sebilciyan/Gokçen ne fut qu’une de ces dizaines de milliers de jeunes Arméniens enlevés à leurs parents, lors des événements de 1915. Qu’arriva-t-il à ces orphelins ? Combien furent-ils ? Cet article donnera quelques exemples extraits de diverses régions d’Anatolie.

C’est un fait bien documenté que, lors de la déportation de la population arménienne, de l’Anatolie tout entière vers le désert syrien, tandis que les caravanes s’approchaient de leurs villes ou villages, les Turcs et les Kurdes locaux arrachaient les enfants arméniens à leurs parents pour en faire chez eux des domestiques ou des épouses. De nombreux enfants furent ainsi vendus comme esclaves par eux ou par les gendarmes escortant les caravanes. Certains enfants furent aussi confiés par leurs parents à des voisins kurdes et turcs, avant de partir en déportation. D’autres encore furent au début sauvés par des missionnaires européens ou américains ou des chefs religieux grecs pontiques, mais ils furent eux aussi immanquablement raflés, puis déportés ou massacrés. Parmi ces épisodes tragiques, bien documentés, citons Trabzon [Trébizonde], où 600 enfants arméniens orphelins furent conduits vers le monastère grec, avec l’autorisation du gouvernement, après que leurs parents aient été massacrés par noyade en mer Noire. Or, trois mois plus tard, sur ordre du gouverneur de Trabzon, Djemal Azmi, la police retira par la force les orphelins de ce monastère, pour les remettre à un capitaine turc, Rahman Bayraktaroglu, lequel enferma chaque enfant dans un sac de farine, qu’il lia solidement et jeta dans la mer Noire. Il est établi que le gouverneur Djemal osa ensuite plaisanter : « La pêche d’éperlan sera miraculeuse cette saison, avec tout ce qu’on a jeté comme nourriture aux poissons ! »

Ce même gouverneur de Trabzon, Djemal Azmi, sélectionna environ 450 des plus jolies filles parmi la communauté arménienne de cette ville et transforma l’hôpital local du Croissant Rouge en bordel au profit de l’élite turque et des dignitaires de passage, allant même jusqu’à envoyer certaines jeunes filles comme trophées à ses supérieurs à Istanbul. Ce stock d’orphelines était réapprovisionné autant que nécessaire. Lui-même se réserva un groupe de 15 jeunes Arméniennes, mais offrit l’une d’entre elles à son fils Ekmel, âgé de 14 ans. La plupart des jeunes filles furent converties de force à l’islam ; quelques-unes parvinrent à s’échapper ou se suicidèrent. Ces épisodes furent révélés par des témoignages lors des procès intentés contre les dirigeants du Comité Union et Progrès [Ittihat ve Terraki], après la Première Guerre mondiale, mais furent aussi reconnus en 1921 par le propre fils de Djemal Azmi à son ami proche, dénommé Mehmet Ali. Or cet ami se trouvait être un Arménien, dénommé Hratch Papazian, habillé et même circoncis en tant que musulman, qui avait réussi à infiltrer les milieux ittihadistes en clandestinité à Berlin, en préparation de l’assassinat des dirigeants turcs dans le cadre de l’opération Némésis (Djemal Azmi et Bahattin Chakir, chef de l’Organisation Spéciale [Teskilat-i Mahsusa], qui orchestra le massacre des déportés, furent tous deux assassinés à Berlin, le 17 avril 1922, sous les yeux ébahis de la veuve de Talaat Pacha, un an après que Talaat ait été lui-même traduit en justice).

Le gouvernement Ittihat ve Terraki [Union et Progrès] avait des projets spécifiques pour les orphelins survivants. Dans le cadre d’une opération planifiée, alors que la guerre mondiale faisait rage, la plupart des orphelins survivants furent regroupés et envoyés dans des orphelinats établis dans des lieux divers, avec pour objectif de les convertir à l’islam et de les assimiler en tant que Turcs. Un de ces orphelinats dédiés spécialement à ce projet de turcisation se trouvait à Ayn Tura, près de Zouk, à une heure de route de Beyrouth, où un millier d’orphelins arméniens furent regroupés, âgés de 3 à 15 ans. Sur ordre de Djemal Pacha, gouverneur de la Syrie et du Liban, et sous le contrôle d’intellectuels et d’enseignants turcs, dont la directrice nouvellement nommée, la romancière turque Halide Edip Adivar, ces orphelins furent convertis à l’islam et turcisés. Les garçons furent circoncis et se virent attribuer des noms turcs, tout en préservant les initiales de leurs prénoms et patronymes arméniens, en sorte qu’Haroutioun Nadjarian devenait Hamid Nazim, Boghos Merdanian Bekim Muhammed, et Sarkis Sarafian Saffet Suleyman. Cet orphelinat fut créé à partir d’une école chrétienne, après en avoir expulsé les prêtres catholiques lazaristes. Alors que la famine prévalait partout au Liban et en Syrie durant la guerre, l’orphelinat bénéficia d’une nourriture abondante, dans le but d’élever des enfants nouvellement turcisés, qui fussent bien nourris et en bonne santé. D’après les mémoires d’un de ces orphelins, Haroutioun Alboyadjian, les enfants étaient censés ne parler que le turc ; si les surveillants entendaient le moindre mot arménien, les gamins étaient roués de coups. Ils étaient habillés comme des enfants turcs et apprenaient l’islam. Djemal Pacha était convaincu que les Arméniens possédaient une intelligence et des aptitudes supérieures, ce qui pouvait aider grandement la nation turque. En dépit des efforts pour maintenir salubre l’orphelinat, quelque 300 orphelins arméniens moururent de la lèpre et d’autres maladies jusqu’en 1918. Certains orphelins furent placés dans des familles habitant des villes où il n’y avait plus d’Arméniens, et quelques-uns furent répartis dans d’autres orphelinats. A la fin de la guerre, lorsque le Near East Relief [Secours pour le Proche-Orient] récupéra l’orphelinat, il y avait 670 orphelins, dont 470 garçons et 200 filles, lesquels se souvenaient encore de leurs noms arméniens.

Un autre exemple de turcisation fut mis en œuvre avec succès en Anatolie Orientale [Arménie Occidentale] par Kazim Karabekir, qui commandait le front oriental. D’après lui, 50 000 orphelins en déshérence se trouvaient dans sa zone régionale d’opérations, après la guerre. Il est attesté qu’environ 30 000 d’entre eux furent circoncis et turcisés. Lui-même regroupa quelque 6 000 enfants arméniens à Erzeroum – 2 000 filles et 4 000 garçons – qu’il plaça ensuite dans un camp militaire. Certains reçurent une formation similaire à une école militaire ; d’autres apprirent des métiers essentiels aux fournitures des armées, comme la couture et la cordonnerie. Ces orphelins furent complètement turcisés et appelés « l’armée des enfants sains. » Les plus doués furent ensuite envoyés dans de grandes écoles militaires à Bursa [Brousse] et Istanbul. Sans vouloir creuser la psychologie des assimilations et des conversions, l’on estime que ces officiers militaires convertis devinrent les plus fanatiques des ultranationalistes au sein de l’armée turque, certains d’entre eux prenant part au coup d’Etat militaire du 27 mai 1960, lequel renversa le gouvernement civil d’Adnan Menderes.

Mis à part les orphelinats, des dizaines de milliers de jeunes filles et de jeunes garçons furent réduits à l’état d’esclaves après 1915, achetés et vendus dans des bazars et des marchés. Alors que l’esclavage avait été officiellement aboli dans l’empire ottoman en 1909, des marchés d’esclaves réouvrirent après 1915, afin de négocier des femmes et des enfants arméniens. Enlever les enfants arméniens des caravanes de déportation non seulement approvisionnait Turcs et Kurdes en domestiques, travaillant gratuitement, ou comme objets sexuels dans leurs foyers, mais représentait aussi une marchandise négociable, pouvant être vendue avec profit dans ces mêmes marchés. Marchés qui se tenaient à Alep, Diyarbakir, Cizre, Urfa et Mardin. Le marché de Mardin était réputé pour ses prix les plus bas. Après avoir été marqués et tatoués comme esclaves, les enfants arméniens, âgés de 5 à 7 ans, trouvaient des acheteurs pour l’équivalent de 20 cents, soit le prix d’un agneau. Les garçons et filles âgés de 14 à 15 ans valaient 50 cents, tandis qu’une chrétienne adulte se négociait environ une livre turque. Mais si l’esclave provenait d’une riche famille de notables, le prix augmentait de manière significative, car acheter cet esclave permettait ensuite de réclamer les richesses de la famille de ce dernier. Plusieurs cas documentés, datant de l’époque républicaine ultérieure, montrent que des familles kurdes et turques tentèrent de légaliser la possession de nombreux biens immobiliers, auparavant possédés par leurs « épouses » ou « filles. »

D’autres cas font état de prêtres assyriens ou de missionnaires européens ou américains généreux, rachetant des enfants arméniens dans ces marchés, afin de les sauver. L’archevêque assyrien Tappuni de Mardin racheta et sauva ainsi presque 2 000 enfants arméniens en 1916. Si certains musulmans traitèrent leurs esclaves arméniens avec humanité, la plupart des propriétaires les brutalisaient, persuadés que « des chrétiens ne méritent que des coups. » Les femmes et les jeunes filles se retrouvèrent en tant que secondes épouses de leurs propriétaires musulmans, maltraitées non seulement par leurs maris, mais aussi par les autres épouses de ceux-ci. Pour, finalement, être toutes absorbées dans ces foyers musulmans, ayant des enfants, apprenant le Coran, priant pieusement en tant que musulmanes.

D’après un rapport d’après-guerre, émanant de la Commission de la Société des Nations pour le Sauvetage des femmes et des enfants arméniens [League of Nations Rescue Commission for Armenian Women and Children], au moins 30 000 jeunes Arméniennes furent vendues dans des marchés pour être placées dans des harems, ou pour être utilisées comme esclaves. Des récits documentés de quelque 2 000 filles, garçons et jeunes femmes arméniennes, récupérées dans des familles turques et kurdes après la guerre, sont archivés au siège de la Société des Nations, à Genève. Sauver les orphelins arméniens devint une des priorités de la Société des Nations, après l’armistice de 1918. Suite aux appels du Patriarcat arménien d’Istanbul, les Forces alliées et la Société des Nations organisèrent le transfert de la plupart des orphelins arméniens d’Anatolie et de Syrie vers Istanbul, et partirent à la recherche des orphelins arméniens dans les familles musulmanes. Comme il n’y avait pas de place pour loger tous les orphelins dans les orphelinats existant à Istanbul, plusieurs écoles furent utilisées afin d’héberger les enfants arméniens, dont l’école française Notre-Dame de Sion, Saint-Joseph, l’école italienne, le monastère russe et l’Académie militaire turque Kuleli.

Comme certains orphelins avaient déjà des noms turcs, une vive polémique opposa le Patriarcat arménien aux autorités gouvernementales quant à l’identité réelle de ces enfants. De fait, certains avaient déjà été transférés dans des familles turques d’Istanbul comme domestiques ; parmi eux, 50 orphelins envoyés dans la ferme d’Enver Pacha, dirigeant du parti Ittihad ve Terakki [Union et Progrès]. Ces enfants furent conditionnés et eurent ordre de ne pas parler arménien, et de ne pas révéler leurs origines arméniennes, durant les années de guerre.

Les archives montrent qu’entre 1920 et 1922, environ 3 800 enfants arméniens furent emmenés à Istanbul, 3 000 à Chypre, 15 600 conduits en Grèce et 12 000 transférés vers la Syrie, depuis Marash, Urfa, Antep, Malatya et Harpout [Kharpert]. Point important, les archives du Patriarcat d’Istanbul indiquent qu’il restait au moins 63 000 Arméniens signalés comme « non sauvés » dans les familles turques et kurdes.

Ces dernières années, les chercheurs sur le génocide ont établi que les perpétrateurs n’ont pas seulement pour objectif la « destruction » du groupe opprimé, mais aussi la « construction » du groupe oppresseur. Les événements de 1915 et leurs conséquences montrent clairement que les orphelins arméniens devinrent une source de procréation pour la nation turque en enrichissant son pool génétique. Des dizaines de milliers de familles turques et kurdes comptent actuellement une grand-mère arménienne cachée. Il est remarquable que, même 98 ans après des tentatives de turcisation, d’assimilation et de conversion forcées, les signes d’une identité arménienne cachée commencent à émerger en divers lieux de l’Anatolie. Une expression quelque peu imagée définit ces groupes en Turquie comme « les restes de l’épée » [kılıç artığı].

Le livre de ma grand-mère (1), l’ouvrage de l’avocate de Hrant Dink, Fethiyé Çetin, et le suivant, Les Petits-Enfants, co-écrit avec Ayşe Gül Altinay (2), ainsi que de nombreux autres livres, documentaires et films, ont vu le jour ces dernières années, décrivant l’existence et l’émergence des Arméniens cachés en Turquie, transmis de génération en génération, tous issus des orphelins arméniens de 1915.

Il est naturellement très difficile d’estimer le nombre d’Arméniens cachés en Turquie aujourd’hui. On peut supposer que près de 100 000 orphelins arméniens ont survécu, mais qu’ils ont été turcisés, convertis et assimilés. Les chercheurs estiment que 200 000 autres Arméniens adultes évitèrent la déportation dans plusieurs villages d’Anatolie en se convertissant à l’islam. Il est donc concevable que 300 000 Arméniens aient survécu aux événements de 1915. La population de la Turquie a entre temps septuplé. Si l’on reprend ce multiple, on peut extrapoler qu’il peut y avoir deux millions de gens ayant des origines arméniennes dans la Turquie d’aujourd’hui.

J’aimerais vous faire partager une expérience personnelle avec un Arménien caché, quoique indirectement. Alors que j’étais en Arménie en 1995 en tant qu’ingénieur bénévole chargé du suivi de projets de construction financés par le Fonds Arménien, je me suis rendu à Spitak, dont l’église, détruite par le tremblement de terre de 1989, était en reconstruction. J’appris que le financement provenait de Turquie, de la part d’un donateur qui avait tenu à garder l’anonymat, conformément aux volontés de la grand-mère d’une très riche famille turque, laquelle n’avait révélé ses origines arméniennes que sur son lit de mort. Récemment, en particulier après la reconstruction de l’église arménienne Sourp Guiragos à Diyarbakir, il y a eu une résurgence des Arméniens cachés, révélant leurs identités. Espérons que le gouvernement turc considère cela comme une conséquence positive de ses récentes mesures de libéralisation et non comme une menace, et qu’il aura enfin le courage d’affronter son passé.

Sources :

Sait Cetinoglu, « 1915 Soykırım Sürecinde Ermeni Gen Havuzuna El Konması ve Seks Köleliği » [La captation du pool génétique arménien et l’esclavage sexuel durant le génocide de 1915], Seyfo Center, 09.04.2013.
Ayşe Hür, « 1915’ten 2007’ye Ermeni Yetimleri » [Les orphelins arméniens, de 1915 à 2007], Radikal, 20.01.2013.
Eren Keskin, « Soykırımın ortakları! » [Partenaires en génocide], Özgür Gündem, 22.01.2013.
Ruben Melkonian, « Attitude of the Armenian Patriarchate in Istanbul Towards the Issue of the Forcibly Islamicized Armenians, » Noravank Foundation, 09.03.2013.
Ruben Melkonian, « The Islamization of Armenian Children at the period of the Armenian genocide, » Miacum, 11.08.2007.
Keith David Watenpaugh, « The League of Nations’ Rescue of Armenian Genocide Survivors and the Making of Modern Humanitarianism, 1920-1927, » American Historical Review, 115 :5, December 2010 - http://langlit.ucdavis.edu/sites/default/files/profiles/files/watenpaughahrleaguegenocidesurvivors.pdf (traduction à paraître sur notre blog – NdT).

NdT

1. Fethiye Çetin. Le livre de ma grand-mère. Traduit du turc par Alexis Krikorian et Laurence Djolakian. Editions de l’Aube, 2006, 142 p. – ISBN-13 : 978-2752602312.
2. Ayşe Gül Altinay et Fethiyé Çetin. Les Petits-Enfants. Traduit du turc par Célin Vuraler. Actes Sud, 2011, 250 p. – ISBN-13 : 978-2742796106.

[Ingénieur civil et pianiste concertiste, Raffi Bedrosyan [Bédrossian] a récemment participé à la rénovation de l’église arménienne Sourp Guiragos, à Diyarbakir. Il vit à Toronto.]  

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