lundi 24 juin 2013

Sperone Westwater (New York) - Exposition / Exhibition : " L’art de l’Italie d’après-guerre : Accardi, Dorazio, Fontana, Schifano " / " Post-War Italian Art : Accardi, Dorazio, Fontana, Schifano "


© www.speronewestwater.com

 

Textures venues d’ailleurs : la peinture expérimentale italienne des années 1960

par Thomas Micchelli
 
Hyperallergic (New York), 13.04.2013

 

Il arrive parfois que les expositions les plus sereines et les plus modestes s’avèrent des plus captivantes, sinon des plus étranges.

Nichée au troisième étage du Bowery, siège du Sperone Westwater, l’exposition intitulée « Post-War Italian Art : Accardi, Dorazio, Fontana, Schifano. » Voilà. Pas de slogan jazzy du genre « Trésors du proto-Arte Povera » ou « Secrets de l’art euro-néo-pop. » Simplement « L’art de l’Italie d’après-guerre : Accardi, Dorazio, Fontana, Schifano. »

Pas même un communiqué de presse accompagnant l’annonce sur le site internet de la galerie, lui aussi sommaire. Il s’agit là d’une exposition franche et directe, dont les lignes force n’apparaissent qu’après une période de lente observation, quelque surannée qu’elle puisse sembler.

Des quatre artistes exposés, le seul qui joua un rôle significatif aux Etats-Unis est bien sûr Lucio Fontana (1899-1968), qui a franchi les étapes ultimes de sa canonisation, l’été dernier, en faisant l’objet d’une somptueuse exposition à la Gagosian (« Lucio Fontana : Ambienti Spaziali, » 3 mai – 30 juin 2012).

Fontana n’est représenté à l’exposition du Sperone que par une seule œuvre, bien que celle-ci soit exceptionnelle – Concetto spaziale (1960), une peinture à l’huile avec un motif à trous, contrastant avec les entailles familières à cet artiste, qui ponctuent la toile.

L’effet est beaucoup moins astucieux qu’un Fontana tardif peut souvent donner, du fait, peut-être, de son format noir sur noir. La surface est enduite d’épais aplats de noir, une peinture ressemblant à de l’émail, si bien que les trous également sombres n’apparaissent pas comme des perforations à première vue, conférant à l’état physique de la toile une obsédante ambiguïté. 

Le tableau peut être vu comme un concept spatial, comme le titre (que Fontana utilise pour de nombreuses pièces) l’implique, mais les perforations noir ébène sur la surface noir ébène peuvent aussi être lues au plan métaphorique, peut-être comme des étoiles d’un noir ardent sur un ciel stygéen.

Autre artiste s’attelant à l’objet d’art – à sa production et à sa perception –, Carla Accardi, née en Sicile en 1924 et qui vit actuellement à Rome. Elle compte plusieurs œuvres ici, toutes plus radicales les unes que les autres.

Dont un petit tableau abstrait, au motif vert sur rouge, à la caséine, sur toile, près de l’entrée de la galerie, intitulé, de manière approximative, Verderosso n. 6 (Vert-rouge, n° 6), datant de 1964. Une œuvre intrigante, qui ne vous prépare pas à Bianco oro (Or blanc), qu’elle réalisa en 1966, accrochée de l’autre côté de la salle. 

La première chose que l’on remarque dans Bianco oro, ce sont les touches cursives de vernis doré, ondulant vers l’extérieur depuis le centre du tableau ; la seconde, c’est que les coups de pinceau projettent des ombres sur la toile blanche, emballée dans du plastique transparent – un matériau appelé sicofoil – sur lequel Accardi a appliqué le vernis.

Irrésistiblement, ce qui devrait être rejeté, séance tenante, comme une facilité, aboutit au contraire à une beauté mystérieuse, poétique. Les touches d’or qui voltigent, conférant au plastique une pureté minimaliste, affirment la matérialité du tableau, tandis que leurs ombres dissolvent la vision que nous en avons d’un objet solide. Il s’agit certes d’un artifice, mais il serait vain de résister à sa splendeur ingénue.

L’année suivante, la toile a disparu. Dans Segni Verdi (1967), que l’on pourrait traduire par Signes verts, Signaux verts, Symboles verts ou plus simplement Marques vertes, le cadre du tableau est visible entre les touches de vernis vert, appliquées en diagonale, telle une vague.

Le résultat n’est pas aussi engageant que Bianco oro, peut-être parce qu’il est plus littéral dans son approche visant à démasquer l’objet d’art, mais son audacieuse simplicité peut être appréciée comme une réponse lyrique aux Combines de Robert Rauschenberg, lesquels abordent une esthétique similaire, consciente d’elle-même, avec une agressivité toute naturaliste.

Usage novateur du plastique que l’on retrouve dans Propaganda (1965), de Mario Schifano (1934-1998), témoignant de l’influence de l’art pop américain (le logo Coca-Cola) et du cubisme (le titre, manuscrit, du tableau, Propaganda, en haut à gauche, ainsi que les formes biomorphiques, à la Jean Arp, chevauchant le logo de la marque de limonade dans une parade confuse à travers le plan du tableau).

Ces formes, soulignées au graphite, sont en partie recouvertes d’une bande de plexiglas orange, orientée en diagonale, laquelle arbore un triangle noir et une étroite bande rectangulaire de plastique rouge, elle aussi en angle. La chaleur suscitée par les coloris 1960 du plexiglas, opposé au froid classicisme des traits au graphite (sans parler du tracé auto-référentiel des contours du plastique sur la toile), est véritablement enivrante.

La dimension contemporaine de Propaganda est telle qu’une œuvre réalisée l’année précédente (Ai pittori di insegne, 1964), utilisant des éléments similaires (caractères et logo Coca-Cola), mais s’appuyant sur la peinture émail pour son coloris, aussi achevée soit-elle, donne beaucoup plus l’impression de dériver de ses précédents américains.

Figure néanmoins un autre Schifano, une abstraction géométrique (La stanza dei Disegni, 1962), réalisée uniquement à partir d’émail et de charbon, une des œuvres les plus fascinantes de l’exposition. Nous opposant des rectangles verticaux de blanc, noir et rouge, sur des carrés de papier brun intact, l’œuvre fond sur nous avec toute la force de son opacité, rappelant la puissance tranchante que des éléments bien choisis, des plus restreints, peuvent exercer.

Un petit tableau voisin, Senza Titolo (Sans titre, 1962), de Piero Dorazio (1927-2005), est des plus dépouillé, mais aussi flou que celui de Schifano est concret. Des lignes verticales d’un vert pomme brillant, suivies par des croisements d’orange et de jaune, se combinent pour créer une grille diagonale, qui semble faire miroiter la surface. Les lignes de la grille sont précises, mais tracées à la main, ce qui leur confère une humanité faillible, vacillante. L’imperfection désarmante du tableau est précisément ce qui nous conduit au cœur de son éblouissante transcendance.

Les œuvres présentées dans cette exposition partagent une même simplicité durable de moyens, un classicisme suffisamment malléable pour inclure approches minimalistes, détours anti-artistiques et impétuosité de l’art pop. L’œuvre d’une artiste comme Accardi semble incarner les trois, dans des objets à la fois superbes et rares, aisés et attachants. Elles participent d’une transition et d’une incertitude, comme si leurs matériaux constituaient leur unique point d’attache. Voilà pourquoi, peut-être, elles semblent aussi lucides et familières, en dépit de leur texture venue d’ailleurs. 
  
[Thomas Micchelli est artiste, écrivain, cinéaste et coéditeur d’Hyperallergic Weekend. Ses tableaux et dessins ont récemment fait l’objet d’une exposition au Centotto, au Norte Maar et au Studio 10, sis à Bushwick, Brooklyn. Plusieurs de ses essais et recensions sont parues dans The Brooklyn Rail, Art 21 et NY Arts.]

___________

Source : http://hyperallergic.com/68660/alien-skins-experimental-italian-painting-of-the-1960s/
Traduction : © Georges Festa – 06.2013.

Exposition " Post-War Italian Art : Accardi, Dorazio, Fontana, Schifano " – Sperone Westwater (257 Bowery, Lower East Side, Mahattan),  5 avril - 4 mai 2013.

Site internet : http://www.speronewestwater.com/cgi-bin/iowa/index.html