dimanche 2 juin 2013

Yéghiché Tcharents : poète de la vie comme révolution permanente (I) / Yeghishe Charents : Poet of Life as Permanent Revolution (I)



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Yéghiché Tcharents : poète de la vie comme révolution permanente (I)

par Eddie Arnavoudian

Groong, 11.07.2005



En ce 11 juillet 2005 et à jamais, à Vahé Berbérian, cette âme humaine et toute d’humanité, fougueuse et talentueuse, en souffrance et néanmoins porteuse de lumière, de couleur et de rire, en toute fraternité.

« Je suis chaque homme et ce qui est en chaque homme est aussi en moi. »
Grégoire de Narek

« One's self I sing, a simple separate person,
Yet utter the word Democratic, the word En-Masse.
[…]
Of Life immense in passion, pulse and power,
Cheerful, for freest action formd under the laws divine,
The Modern Man I sing. »
Walt Whitman

[C’est le moi que je chante, un simple individu,
J’ose pourtant le mot démocratique, le mot En masse.
[…]
La vie immense de passion, de palpitation et de puissance,
Joyeuse, que des lois divines ont créée pour agir plus librement,
C’est l’homme moderne que je chante. »]

Yéghiché Tcharents (1897-1937) : un Pablo Neruda de la poésie arménienne, un Nazim Hikmet débridé, humaniste, révolutionnaire et patriote. Près de soixante-dix ans après sa mort, l’effort continu des critiques pour s’approprier son héritage ou détruire sa réputation artistique et même personnelle, témoigne, au moins indirectement, de la qualité et de l’emprise contemporaine de sa poésie. D’aucuns, tels Kostan Zarian et, de nos jours, Ara Baliozian, rejettent Tcharents en tant que folliculaire, toxicomane dégénéré, agent armé de la répression stalinienne qui ne dut qu’au soutien du Parti communiste de pouvoir se faire passer pour un poète de talent. Or le piédestal de Tcharents demeure plus solide que jamais, fait, semble-t-il, d’un granite extrait de mines très diverses. Aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, le débat est dominé par des commentateurs enthousiastes, nationalistes et communistes, humanistes et socialistes, jusqu’au théoricien intellectuel apolitique et post-moderne – tous en quête d’un Tcharents répondant à leur conviction personnelle.

La poésie de Tcharents – ses œuvres complètes totalisent au moins huit volumes substantiels – est à la fois une autobiographie dramatique et une histoire socio-politique revigorante de son époque turbulente. A la fois passionnée et partisane. Tcharents ne communique pas à l’aide d’observations en deçà, mais immédiatement, de manière impétueuse, à l’aide d’une poésie qui se déverse, comme issue directement de l’essence de son être. Avec lui, la poésie est presque instinctive, la condition même de son existence. « Tu dois comprendre, » s’exclame-t-il, « je chante pour continuer à avancer / J’avance pour chanter. » (DDH/MM, p. 44) (1). L’œuvre de Tcharents est une œuvre qui respire l’esprit révolutionnaire, l’intelligence et l’énergie d’une époque de révolution sociale et de redressement national. Nourrissant de grandes ambitions de solidarité humaine et de libération, cette poésie est un monument d’espérance et d’attente, suite au désespoir né de la Première Guerre mondiale et du génocide arménien de 1915.

« Si tu veux que ton chant soit entendu, souligne-t-il, tu dois te faire le souffle de ton époque.» Ce qu’il fut : un artiste aux voix multiples, que la tourmente de la révolution conduisit à créer une poésie durable, à la grandeur toute whitmanienne.

La critique contemporaine sur Tcharents est, pour une grande part, d’une piètre partialité, tentant souvent de manière criante de tempérer ou de dévier le turbulent Euphrate de sa poésie. Laquelle critique suit, semble-t-il, les souhaits de ces « messieurs rassis », sur qui le jeune Werther de Goethe déverse tant de mépris :

« Mon cher ami […], aimerais-tu savoir pourquoi le génie brise si rarement ses fers, pourquoi il fond si rarement sur nous, tel un torrent impétueux, pour fracasser nos âmes abasourdies ? Mon ami, c’est à cause de ces messieurs rassis, qui résident des deux côtés du fleuve, dont les riches maisonnettes estivales, les massifs de tulipes et les jardins potagers en seraient ravagés, et qui savent si bien comment bâtir des digues et détourner en temps utile un péril aussi menaçant. »

Les « messieurs rassis » de toutes les époques ne sauraient faire face à une vision et une ambition que les rêves propulsent. Ils ne sauraient tolérer l’esprit non orthodoxe, combatif, questionnant et insurrectionnel, fût-il de la poésie. Aux yeux de ces messieurs, Tcharents pose un problème particulier. Sa poésie est celle de la vie conçue comme révolution permanente. Une célébration de l’effort individuel et social continu, de la lutte obstinée et du dépassement de soi, du renouveau et de l’innovation incessante. La poésie de Tcharents est peu regardante quant aux frontières préétablies ou aux traditions ossifiées, fussent-elles consacrées par le temps. Il maudit les philosophies arides, comme l’ascétisme inepte. Il fulmine contre la répression, l’oppression et l’exploitation sociale. Il y aussi, à travers son œuvre, un élan de mépris sans égal pour la corruption et la vénalité des messieurs rassis de son époque. Ces attributs sont des plus évidents, jusque dans les éditions les plus partisanes de la poésie de Tcharents, qui cherchent à le présenter sous un jour exclusif.

I. Un être brillant, prodigue en bénédictions            

« Ma porte est ouverte, elle vous est ouverte
Ô mes amis et mes sœurs venus de loin ! »
Yéghiché Tcharents

Tcharents surgit dans le monde de la poésie, jeune, ardent et d’une énergie incroyable. Avec un enthousiasme infatigable, que soutient une confiance inébranlable en la légitimité de sa vision et de son ambition, il aborde le présent et l’avenir, les hommes et les femmes de son temps, ainsi que ceux « encore à naître. » L’esprit est, selon ses termes futuristes,

« Une station de radio
Emettant vers le monde et tous ses peuples.
Installée sur les plus hautes cimes
Aussi haute et solide que le Mont Ararat –
Puissante, impressionnante ! »
(Œuvres choisies, 1973, p. 280)

A 23 ans, débordant à tout va, Tcharents s’annonce comme un poète dont la renommée brillera d’une flamme haute et puissante, des siècles durant. A 25 ans, il se proclame grand et éblouissant, brillant prodigue en bénédictions, appelant à grands cris

« Chaque passant à
Partager ma belle folie,
Et éprouver le souffle
De mon bonheur incontrôlable. »

Sa mission de poète est ainsi de communiquer ses enthousiasmes et son élan, d’inspirer, de galvaniser et d’exhorter ses contemporains – à la vie, à l’amour, au combat et à la révolution. Fût-ce parmi les montagnes de sa terre ravagée, Tcharents décide donc de tenir bon et d’entonner des chants aux accents orageux, qu’il pourra lancer aux quatre coins de la terre, à tous ceux qui souffrent.

La poésie de Tcharents est gorgée d’un immense sentiment d’orgueil personnel et d’une solide confiance en soi. Un orgueil et une confiance à la fois ensorcelants et contagieux, car ce que Tcharents proclame pour lui-même, il le proclame pour nous tous. Lorsqu’il chante en son honneur, ce qu’il fait si souvent, Tcharents chante en l’honneur de tous. Sa poésie s’adresse à tous ses contemporains, aussi innombrables que les étoiles et les grains de blé. Il leur rappelle ce qu’ils sont et ce dont ils sont capables. Dans leur passage à travers la vie, ils détiennent un destin immortel et une grâce féconde, que le grain de blé et les étoiles ne pourront jamais posséder, à savoir le don admirable de création.

« Sais-tu
que chaque ouvrier méconnu
qui travaille de ses mains l’acier
recèle aussi mille épopées
dans ses terribles poumons d’acier ! »
(Œuvres choisies, 1973, p. 287)

La poésie de Tcharents communie avec le peuple, aussi innombrable que les vagues de l’océan sans bornes. Elle s’écoule d’un cœur qui éprouve

« Tel le flot des vagues
Le sang de ceux qui, relevant la tête,
S’avancent vers la vie prochaine. »

Il s’agit là d’une poésie d’amour en tant que pont, et non rivage (Œuvres choisies, 1973, p. 190), un amour qui s’étend jusqu’à étreindre le monde. Une poésie à l’âme si vaste que chacun(e) peut y trouver une part de lui/d’elle-même.

« Je suis né à Kars, or dans mon âme le soleil d’Iran
Ne cesse de briller, telle une inextinguible nostalgie,
Mais la patrie de mon âme est à jamais le monde comme totalité. »

Si bien que, même dans ses écrits explicitement politiques et patriotiques, Tcharents se fait le récitant et l’interprète universel de toutes nos potentialités et de tous nos rêves. Sa parole est tienne et mienne ; elle est celle du voisin comme des étrangers, chantant de concert. Pour citer John Dryden, bien que le contexte soit totalement autre, Tcharents fut

« Un homme si divers qu’il semble ne pas être
Unique, mais l’humanité tout entière en résumé. » (2)

Plusieurs chefs-d’œuvre, entre autres la série inégalée des Odes et des Conseils, font écho à ce qui nous habite, mais fait rarement surface. Ils aident à définir ces forces, que l’on ressent confusément, et soutiennent des pas mal assurés avec détermination et énergie. Ils dispensent à chacun un part d’estime de soi, de brio et d’audace, afin qu’eux aussi puissent tenter de s’affranchir d’existences si souvent entravées, si fréquemment condamnées et ô combien muselées. La poésie de Tcharents donne à chacun confiance pour arpenter aisément des terres touchées par le printemps, déposant dans leur sillage la force de créer une trace, que le printemps suive toujours. Une médecine noble, aidant à ranimer des esprits fragiles et susciter le courage de partir en quête de l’inconnu, au loin. Les mots du poète sont des mots d’inspiration à l’adresse du voyageur audacieux de la vie, avec la promesse que

« Tu reviendras, tes pieds portant les traces
D’on ne sait quels chemins nouveaux,
Des chemins que nul voyageur n’a parcouru
Des chemins qui te conduiront peut-être à des nuits
Où le soleil brille encore, éclatant, éternel. »
(Œuvres choisies, 1973, p. 192)

Dans son flot incessant, la qualité de la poésie de Tcharents est inévitablement inégale. Les hauts et bas de son héritage ont fait l’objet de maints commentaires. L’on a même dit que Parouir Sévak ne prépara qu’un seul volume d’œuvres choisies de Tcharents, soutenant qu’il n’y avait pas dans son recueil une poésie d’un éclat suffisant pour en remplir deux. Peu importe, car ce qui est de qualité est d’une qualité admirable. Plus encore, Tcharents s’épuisait à la tâche, sans cesse travaillant et retravaillant, polissant et affinant. En sorte qu’outre ces splendeurs, nous avons aussi, encore que dans des vers qui ne sont pas toujours de la poésie, un témoignage incisif et hardi des ambitions d’un homme universel et des contours sociaux, politiques et culturels du monde, dans lequel il combattit pour les réaliser. Un riche témoignage, lequel fournit un vaste et fertile territoire pour aborder la littérature, la politique et l’existence d’hier comme d’aujourd’hui. 

II. Pas de ponts, mais des fleuves qui déferlent 

« Il est du feu dans mon cœur, du feu ! »
Yéghiché Tcharents

La poésie première de Tcharents possède une force extraordinairement douce, mais toujours magnétique, dont l’humeur évoque fréquemment la connaissance fertile qui accompagne la solitude insondable de la jeunesse et les mystères de ses premières amours, souvent perdues. Les meilleurs de ces poèmes nous renvoient avec une fraîcheur exubérante des éléments de notre propre jeunesse. Ils remontent à la surface ces élans, désirs et espoirs, encore palpitants, ainsi que les désordres et les frustrations gisant sous des strates d’émotion endurcies par l’expérience ultérieure. Les évocations acquièrent une forme séduisante via une langue, un rythme, une sonorité et une harmonie raffinées. L’émotion des désirs spontanés de la jeunesse, de ses amours démonstratives, qui résonnent tels de longs vers perdus d’un sonnet d’amour, ses ambitions ailées et sa générosité excessive outrepassent même les vers des pièces les plus courtes :

« A vous tous, cette chaleur qui habite mon cœur
A vous tous, ces flammes ardentes de mon enthousiasme
Tout en offrande à vous et fasse
Que vous tous ne geliez dans le froid hiver ! »
(Œuvres choisies, 1985, p. 49)

Or de troublantes incertitudes dominent de façon inquiétante l’esprit de cette poésie première, propres à une époque où il semble qu’il n’y ait

« Ni lumière, ni ténèbres. Nulle flamme, nulle neige.
Et dans ces brumes, au-dessus de nos âmes
Vole un oiseau invisible
Jouant de ses ailes déployées. »
(Œuvres choisies, 1973, p. 9)

Des poèmes comme « En route », « Le jour qui se meurt » et « Lorsque cessent tes pleurs » mesurent la souffrance de la jeunesse pour qui la vie paraît sans horizon, dénuée de soleil ou de chants, comme si son voyage était impossible et sa destination sans issue, lorsqu’il semble ne pas y avoir de ponts, et pourtant le fleuve déferle. Rougissant d’une mélancolie à la Vahan Dérian, Tcharents ne trahit aucun renoncement. Son esprit est en même temps possédé d’un ardent désir d’harmonie, que suggèrent d’amènes cieux vespéraux :

« Les cieux sont comme les rêves de l’âme
Les cieux sont comme des regards d’enfants. »

L’on perçoit déjà les accents de solidarité humaine, qui marqueront l’œuvre ultérieure de Tcharents, des accents en quête d’une communauté avec les étrangers, d’un lien entre toutes les créatures vivantes, parmi les étrangers sans nombre, dont les chemins se croisent en silence, sans le savoir :

« Arrête-toi, voyageur ! Arrête-toi ! Regardons. Regardons-nous.
Peut-être sourirons-nous tout d’un coup, en reconnaissant un ami […]
[…]
Tu es passé tel un aveugle. Sans un regard, tu as disparu dans la brume.
Mais longtemps je me souviendrai de ton étrange visage venu d’ailleurs. »
(Œuvres choisies, 1985, p. 62)

Les accords plus sombres de cette poésie première ne naissent pas seulement de l’angoisse intérieure, existentielle propre à la jeunesse. Ni un simple produit de l’influence d’une Europe décadente, comme Hrant Tamrazian le suggère dans son approche, par ailleurs stimulante et parfois magistrale, de l’œuvre de Tcharents (3). Le charme de cieux romanesques, semblables à des regards d'enfants, contraste non seulement avec l'émoi intérieur, mais aussi avec les  souffrances sociales et matérielles extérieures. Certains de ces premiers poèmes expriment l'expérience individuelle, personnelle d'une enfance difficile qui

« […] passa tel un brouillard,
Instable, grise, sans soleil, inconsolable. »
(DDH/MM, p. 81)

Tcharents raconte sa propre histoire dans « Enfance » (Œuvres choisies, 1973, p. 135-142), une polémique en poésie, datant de 1930, contre la vision dorée de l'enfance chez Gourguen Mahari. Celle de Tcharents fut d'un « canevas des plus gris. » « Une histoire simple, » qui « ne résonna pas de douceur, ni d'attrait. » Ses principaux souvenirs sont ceux d'une puanteur, une puanteur symbolique de l'humiliation aux mains des plus riches et plus puissants.

« Qui parmi vous, » n'a pas éprouvé, enfant, « cette bouffée de bonheur à marcher pour la première fois dans la rue, dans de beaux habits tout neufs ? » Le bonheur suprême de Tcharents fut inondé de puanteur. Du haut du balcon de son père, le fils envieux de son patron urine sur la belle chemise neuve du poète (Œuvres choisies, 1985, p. 371). « Aujourd'hui encore, quand j'entends le mot enfance / Je ne sais pourquoi, mais je me souviens de cette odeur. » Durant « toute [son] enfance, » à compter de « cette preuve de tendresse si arrosée. »

« Or quand j'osais résister
Ma mère me réprimandait, folle de peur,
Et me demandait d'accepter toutes ces odeurs d'en haut
Humblement et en silence [...] »

Ce ne fut pas une enfance. Ce fut un passé ignoble, uniquement porteur d'humiliation et de mort. La mort n'est pas ici une outrance poétique. Le point de vue de Tcharents se fondait sur son expérience personnelle – la sienne et celle de ces jeunes auxquels il enseigna dans une école à Kars. Chaque jour, ils lui parleront de leurs camarades mourant sans défense et abandonnés, victimes des ravages sans nombre de la guerre. Répliquant qu'il n'est pas homme à parer l'enfance d'un bleu azur miroitant, telles des visions de paradis, Tcharents conclut par cet appel :

« Gourguen, au lieu de rafistoler une enfance gris muraille
Mieux vaut que nous chantions des jours plus radieux, la vieillesse venue ! »

Tcharents ne se plia pas aux supplications de sa mère et partit en quête de cieux romanesques, un voyage qui exigera de lui une résistance et une révolte incessantes. Avant de le rejoindre, attirons l'attention sur une affinité entre l'enfance de Tcharents et la vision de l'enfance chez Trotski, dont le souvenir ouvre d'intéressantes voies de réflexion.

Léon Trotski fut un opposant déclaré à Staline et à ses purges dont Tcharents fut victime. Débutant Ma Vie, son autobiographie, Trotski note :

« L'enfance est regardée comme l'âge le plus heureux de l'existence. Est-ce toujours vrai ? Non, seuls quelques-uns connaissent une enfance heureuse […] La majorité des gens, s'ils se tournent vers le passé, voient, au contraire, une enfance faite de ténèbres, de faim et de dépendance. La vie frappe le faible et quoi de plus faible qu'un enfant ? »

Juxtaposer Tcharents et Trotski ne vise pas à prêter foi aux accusations fabriquées de toutes pièces de trotskisme, dont usèrent les « messieurs rassis » des purges staliniennes à l'encontre du poète. La grande similitude de leur perception de l'enfance soit est pure coïncidence, soit exprime des éléments d'une vision marxiste communément reçue. Quoi qu'il en soit, faire entrer en scène Trotski dès maintenant peut aider quelque peu à faire la lumière sur ces allégations malveillantes, selon lesquelles Tcharents fut un plumitif stalinien. Ce qui nous donne aussi l'occasion de mettre en perspective de fâcheuses affirmations, comme celles de Marc Nichanian, selon qui :

« Avec Tcharents aussi (comme avec Ossip Mandelstam), la poésie devient pure résistance, mais seulement à la fin de sa vie, lorsqu'il fut certain qu'il allait mourir. Ce qui n'est pas une mince différence. » (Writers of Disaster, p. 27) (4) 

Dans son exposé, Marc Nichanian n'assimile pas « pure résistance » à l'opposition à Staline, mais seulement à l'opposition au communisme en tant que tel. Ses raisons, en particulier dans le cas de Tcharents, ne sont pas du tout claires, bien que cela traduise un manque certain de générosité. Tcharents ne cessa jamais d'être communiste. Mais sa résistance au stalinisme fut suffisamment « pure » pour mener directement à sa mort. Une résistance dans laquelle il s'engagea bien avant ses derniers jours, A un moment important de ce combat, Trotski occupe une place centrale, si ce n'est explicitement. Dans « Achille ou Piero ? », un long poème dramatique qu'il entreprit d'écrire en 1929, sept ans avant sa mort, Trotski, sous les traits d'Achille, s'oppose à ce que Tcharents considère comme l'appropriation et la dénaturation par Staline de l'héritage de la révolution de 1917. Son « Aube épique » de 1930 et son ultime recueil, Le Livre de la voie, paru en 1933, portent de même la marque d'un défi sans compromission, visant des idéaux corrompus, un pouvoir abusif et une autorité illégitime.

Tcharents fit quelques concessions à Staline et aux forces qui prévalaient. Or ces reculs, si  l'on veut les apprécier à leur juste valeur, doivent être pesés avec quelque générosité. Victor Serge, anarchiste et opposant inflexible au stalinisme, eut une expérience directe de ce régime. Il est plus proche de la vérité, lorsqu'il écrit :

« De l'extérieur, il est impossible de se figurer les pressions terribles auxquelles un homme d'idées est soumis, de la part des régimes totalitaires : quand tu le sais, tu ne peux plus avoir le cœur à condamner les petits reculs, les gestes dérisoires de pusillanimité, ni même les sales tours que le régime arrive à jouer envers ceux qui s'efforcent de préserver, fût-ce en silence, cachée et camouflée, une conscience qui ait au moins un semblant de liberté. » (Ecrits sur la littérature et la révolution) (5)

Nous reviendrons plus tard sur ces questions. Mais pour l'heure...

III. Eteindre les étoiles dans mon âme

La première révolte de Tcharents s'exerça contre l'autorité parentale et l'étouffante éducation provinciale à laquelle il fut soumis. Dont témoigne « Homo Sapiens » (Œuvres complètes, 1973, p. 122), un autre poème autobiographique de 1930, qui constitue simultanément une invitation franche à lutter pour s'élever par delà un quotidien fait d'imaginations soumises. Commençant son récit en 1913, alors qu'il est âgé de 16 ans, il illustre l'affrontement entre la réalité immédiate et l'urgence de toujours se dépasser, qui guidera Tcharents durant toute sa vie. La ville de Kars, où il grandit, n'avait « rien pour le séduire. » Sa rue principale n'est qu'un « chemin de terre », « étroit », « brûlant, poussiéreux » et presque « toujours bondé. » C'était, écrit-il ailleurs, « une ville sans couleur », où « les jours se meurent, maladifs et tremblants d'inquiétude » et où « la nuit s'abandonne à la honte et au mensonge. »

L'école à Kars est aussi rebutante que la vie en général y est terne. Tcharents lui préférait son parc. Il pouvait s'y retirer et se plonger dans un de ses livres préférés avec pour titre en couverture Homo Sapiens. Père et fils devinrent rapidement des étrangers. Le fils « n'aimait pas son père » et pour « le père, le fils devint une énigme. » Ni son père, ni ses maîtres ne pouvaient comprendre le genre de livres que Tcharents dévorait. Ces livres, auxquels Tcharents dédia son « Ode aux livres » (Œuvres complètes, 1973, p, 196), tenaient à ses yeux une place particulière. En vérité, beaucoup ressemblent à « des demeures légendaires / qui , lorsqu'on y est entré / se réduisent à un néant poussiéreux. » Mais d'innombrables autres

« […] emplissent
Nos cœurs lentement et silencieusement
De passions élégiaques
Dont nous ignorions l'existence en nous. »
(DDH/MM, p. 200)

Les livres constituent un « univers sans bornes » qui préservent « les embrasements multicolores, les voix de la nature et les fragrances de la vie humaine. » Ils composent une « noble chevalerie de la pensée » aidant à livrer la bataille de l'existence. Homo Sapiens était en réalité un titre dû à un auteur polonais (6). Quels que soient ses mérites littéraires (pour un commentaire critique, voir Yéghiché Tcharents de Hrant Tamrazian), dans le poème de Tcharents il incarne en résumé le livre de la vie. En le lisant, « ce gamin misérable de province […] s'élève très au-dessus de ce qui l'entoure, tout comme le Mont Elbrouz s'élève au-dessus de ses marais. »

L'Homo Sapiens de Tcharents encense l'épanouissement de la confiance en la capacité de l'homme. Célébrant la plénitude de l'élan intérieur, incitant à dépasser l'étroitesse du quotidien. Il s'agit là du poème de l'intelligence et de l'émotion, ayant pris conscience de sa valeur. Surgissant de ses pages, une « main gigantesque lance un éclair qui embrase l'âme […] et les passions » et persuade le lecteur que lui / elle aussi peut être un « Titan, doté d'esprit, d'intelligence et de désirs, » capable de « vaincre tous les obstacles qui lui font face, » « capable de dépasser toutes les limites étouffantes. » Inspiré de la sorte, Tcharents, simple gamin de province, « d'un geste seyant à son talent, » « relève la tête » et « décide de devenir dans la vie / Un grand poète. » 

Or Tcharents doit tout d'abord s'affranchir des pièges mystiques qui lui aliènent son moi et la nature. « Marie : femme-oiseau » (Œuvres complètes, 1985, p. 18), écrit avant ses 20 ans, illustre sa révolte personnelle contre le christianisme et sa promesse de vie éternelle comme véritable destinée. Aux yeux de Tcharents, l'éternité est un cachot. Un jour, lui aussi « ensevelit son âme […] dans ses plaines sans vie, » où « nulle lanterne ne jette d'étincelles, » « où il n'est ni fleurs, ni printemps. » C'est dans ces « champs brumeux » d'une éternité promise qu'il « égara les antiques chemins terrestres du plaisir. »

« Oh ! Quel lourd fardeau sur mes épaules
Ce poids de l'éternité ! »

A l'opposé, l'accent mis sur l'accomplissement ici et maintenant, libre de toute notion d'au-delà :

« C'est moi, moi qui désire, m'entends-tu, femme ?
Moi, moi, qui suis et ne sera plus jamais ! »

Via un thème rebattu, la présentation de Tcharents possède une vigueur et une simplicité juvéniles, rappelant les traditions hédonistes et matérialistes, qui ne cessent de traverser l'histoire et la culture humaines.

Tcharents est impatient de gagner les « chemins, gorgés d'or chatoyant, d'une voie lactée sans limites » (DDH/MM, p. 81). Le voyageur à jamais intrépide dit au revoir à sa ville natale et à la demeure familiale, « bâtie d'une pierre rude au bord d'une rivière. » Or, au-delà de Kars, tandis qu'il « arpente les rues de villes étrangères, » Tcharents « découvre autour de lui un monde brutal et une existence humaine inégale. » Ce monde est un lieu de solitude où  personne ne se demande : « Qui es-tu et qu'as-tu fait ? » Dans « Mots d'adieu, » adressé de Moscou à sa bien-aimée Karine Kotandjian, Tcharents rappelle avec amertume :

« J'ai étouffé tant d'incendies dans mes yeux
Et éteint tant d'étoiles dans mon âme inconsolable ! »
(Œuvres complètes, 1985, p. 63)

Pire que son propre malheur, la catastrophe qui s'abattit sur le peuple arménien et, de fait, le monde entier, la catastrophe du génocide et de la Première Guerre mondiale.

IV. « Entrer dans les tombes de nos âmes respectives »                
        
A 18 ans, presque à l'improviste,

« Moi-même je ne comprends pas
Comment depuis ce parc à Kars
Vers la fin 1915
Je me réveillai parmi des soldats
Volontaire.
L'armée arménienne. »

Tcharents et ses camarades s'enrôlèrent afin de sauver la population arménienne de Van, occupée par les Ottomans, du génocide perpétré par le gouvernement Jeune-Turc. Il écrivit depuis le front une Légende dantesque (Œuvres complètes, 1973, p. 235-255), témoignage poignant sur la guerre et le génocide (7). Ses descriptions et ses images de mort horrible, de cruauté ordinaire, d'ajustement émotionnel à la violence et de mutilation de l'innocence juvénile suffisent à inscrire cette épopée parmi les plus beaux poèmes de guerre et les représentations les plus bouleversantes de massacres de civils innocents. Les réalités de la guerre, qu'elles soient justes ou injustes, se déroulent dans toute une série d'oppositions qui sont autant de mises en garde, dont ces images d'une nature involontairement paisible et splendide, prêtant son décor à la violence sauvage de l'homme contre l'homme.

Les protagonistes sont, comme le poète, de jeunes soldats idéalistes. Ils se trouvent être des soldats arméniens, mais leur état d'esprit est universel, rappelant ces acclamations enthousiastes dans d'innombrables villes d'Europe en 1914, lorsque les hommes jeunes partaient pour la première fois à la guerre et au massacre. Ils s'en allaient à cheval, l'esprit soutenu par de glorieuses idées de lutte armée. Rien ne les trouble, ni « ces émotions confuses  lors du départ / ni quelque soupçon de mort. » Ils n'ont pas la moindre idée de ce que le combat militaire comporte réellement et n'ont aucun pressentiment des atrocités du massacre en masse :

« Nos pas, une danse; nous chantons,
Charmés par le reflet de nos armes.   
Tout semble innocent
De finalité ou de mort, comme
Dans un rêve azur, d'enfant. »
(DDH/MM, p. 64)

L'innocence ne commence à s'effriter qu'accidentellement, comme par hasard. Chemin faisant,

« Au bord de la route, nous vîmes un cadavre.
Nous nous arrêtâmes et, un instant, nous nous regardâmes.
Sous l'effet des pluies déjà il pourrissait,
La pluie battante avait effacé tout
Souvenir de son existence. »

Le cadavre qu'ils croisent pourrait être arménien, turc, ou même kurde ou syriaque. Qui « pourrait dire de quelle race ? » se demande le poète. Or, lui aussi fut un jour « comme nous, épris de vie. » Mais dans les premiers jours à l'enthousiasme grisant, de telles rencontres sont balayées comme autant d'aberrations passagères, éphémères. Tandis que le bataillon reprend sa marche, par une matinée où un soleil glorieux se lève, par delà les cimes des montagnes,

« J'oubliai ce cadavre grotesque, défiguré
J'aspirai profondément la fragrance de la terre
Alors, à nouveau, le monde apparut neuf et frais
A mon cœur entier et ouvert ! »

Mais la réalité ébranle fortement les slogans de guerre :

« Ici, d'autres cadavres
Et là, une mèche féminine
Là encore, sous des couvertures ensanglantées,
Des miettes de pain pourrissant, tachées de sang.
Qui pourrait quitter ces lieux 
Le cœur endurci, en silence ou sans pleurer ? »

A mesure que la rencontre répétée de « cadavres sans sépulture, déformés, nous devient routinière, » ces « esprits juvéniles, » auparavant « embrasés de mille rêves, » sont « mutilés. » Enterrant une femme qui meurt sous leurs yeux :

« Nous reprenons notre route, des morts vivants en marche,
Ensevelissant là aussi notre vaine conscience. »

Témoins d'une barbarie qu'ils n'imaginaient pas, de jeunes soldats

« S'enterrent mutuellement, s'observant sans un mot,
Gagnant la tombe de leurs âmes respectives. »
(DDH/MM, p. 78)

Puis s'ouvrent les portes de l'Enfer de Dante. Emotion, sentiment, psyché sont tous frappés de traumatisme. Les hommes sont transformés en « bourreaux et victimes. » Pour vivre, ils « tuent et mutilent, » ils « vont jusqu'à fouler aux pieds les cadavres de leurs camarades » et à « en faire des barricades. » Dans ce « tourbillon de peur et de sang, » amis et ennemis « ne sont guère différents des bêtes sauvages. »

La promesse grandiose d'Homo Sapiens se réduit désormais à une imposture grotesque, une illusion et un mensonge. Or « il nous faut marcher » et « marcher avec obstination » car, en nous, en dépit de toutes ces atrocités et de la mort, nous continuons à porter un « amour gigantesque de la vie. » Mais le voyage ne peut se poursuivre sans se poser des questions fondamentales :

« Pourquoi ce monde détruit-il le rêve
Pesant à l'aveugle sur nos têtes ?
Pourquoi ce lourd manteau de souffrance et de dévastation ?
Quand cesseront ces funestes tempêtes
Et qui conspire
A faire de la vie ce maudit enfer ? »

Cherchant une réponse, Tcharents se tourna vers le communisme et soutint la révolution bolchevik de 1917. Après la boucherie de la Première Guerre mondiale et le génocide, ils furent pour lui comme « un sauvetage, un ouragan porteur de vie, » qui « purifia notre terre montagneuse, tel un fleuve qui s'élance au printemps. »

Avant d'aller plus avant, il importe là aussi de noter une nouvelle affinité avec une autre grande figure importée de l'étranger, attirant cette fois l'attention sur le contenu créateur de la poésie de Tcharents dans sa période communiste, une période qui prit fin avec sa vie. Fulminant contre le communisme, conçue comme une violence inhumaine, glaciale, et non comme souffle de vie, le poète turc communiste Nazim Hikmet soulignait qu'un marxiste n'est pas un « homme mécanique, un robot, » mais un « être humain tangible, historique et social, fait de chair et de sang, doté de nerfs, d'une tête et d'un cœur. » Hikmet désire que ses poèmes « parlent aux problèmes de tous [ses] lecteurs. » « Un écrivain communiste, » rappelait-il, « doit refléter tous les sentiments humains. » Dans une veine similaire, Tcharents critique la vulgate révolutionnaire :

« Dans ce siècle sans cesse mouvant
Dans cet océan aux vagues montagneuses
[…]
Les gens vivent comme jadis
Riches d'émotions
De passions aussi puissantes que des lames déferlantes
Le cœur étreint de mille émotions. »
(Œuvres complètes, 1973, p. 97)

« Chante pour ces gens, » invite Tcharents, « si tu le peux, » chante pour ces gens avec « toutes leurs émotions sans nombre, grandes et petites. » Tcharents ne pourra « jamais, jamais oublier » que

« Je n'ai pas seulement reçu en partage un cœur humain
D'humaines amours, désirs et passions. »

Mais aussi, le fait qu'il est en ce monde « une lune mauvaise, mauvaise. »

Ainsi ne peut-il « s'éprendre de la vie dans toute sa plénitude, sa féconde totalité. » Sa poésie à l'époque du communisme arménien et de la révolution russe l'illustrera amplement.

Tout en dressant sa carte poétique du communisme, Tcharents ressentit le besoin de régler ses comptes avec les forces dominantes du nationalisme arménien, non pas avec le patriotisme, avec son amour de la patrie et sa civilisation, mais avec ces forces et ces idéologies politiques qui, selon lui, s'avérèrent désastreuses pour le peuple arménien.

NdT

1. La mention DDH/MM, qui suit une citation, renvoie à la traduction de Diana Der Hovannessian et Marzbed Margossian [Eghishe Charents. Land of Fire – Selected Poems. New York :  Ardis, 1986].[Note de l'A.]
2. « A man so various that he seemed to be
Not one, but all mankinds epitome.»
John Dryden (1631-1700), extrait d'Absalom and Achitophel [Absalon et Achitophel] (1681), 1ère partie, vers 545-546. 
3. Hrant Tamrazian. Yéghiché Tcharents. Erevan, 1987 [en arménien].
4. Marc Nichanian. Writers of Disaster : Armenian Literature in the Twentieth Century. Taderon Press, 2002.
5. Victor Serge. Collected Writings on Literature and Revolution. Translated by Al Richardson. London : Francis Boutle Publishers, 2004, 367 p.
6. Allusion à la trilogie (1901) de Stanisław Przybyszewski (1868-1927), publiée à l'origine en allemand en 1895-96. Voir l'étude d'Halina Floryńska-Lalewicz, http://www.culture.pl/web/english/resources-theatre-full-page/-/eo_event_asset_publisher/eAN5/content/stanislaw-przybyszewski (consulté 01.06.13).
7. Yéghiché Tcharents. Légende dantesque. Présentation, traduction de l'arménien, postface et notes de Serge Venturini avec l'aide d'Elisabeth Mouradian. Paris : L'Harmattan, 2010, 104 p. - ISBN-13 : 978-2296131743. Voir aussi la traduction de Louise Kiffer, parue in Nouvelles d'Arménie (Paris), http://www.armenews.com/article.php3?id_article=39466.    

[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne dans Groong. Ses études littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]

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Traduction : © Georges Festa – 05.2013.
Avec l'aimable autorisation d'Eddie Arnavoudian.