mercredi 3 juillet 2013

Alfred Starr Hamilton (1914-2005)

© Song Cave, 2013

 

Quelque part, au fond des étoiles, là est le poète Alfred Starr Hamilton
 
par John Yau
 
Hyperallergic (New York), 17.02.2013

 
I.

En 1970, la Jargon Society de Jonathan Williams publia un recueil de poèmes d’Alfred Starr Hamilton. On peut toujours compter sur Williams, qui a lancé la Jargon Society avec David Ruff en 1951 et s’est mis ensuite à publier des ouvrages importants de Charles Olson, Robert Duncan, Mina Loy et Lorine Neidecker, pour réaliser l’imprévisible. Il a publié What a Man Can See : Fables (1969) de Russell Edson, avec des dessins de Ray Johnson ; Plum Poems (1972) de Ross Feld ; et Bill Anthony’s Greatest Hits (1988) de William Anthony. Il a attiré l’attention sur des photographes tels que Doris Ullman, Lyle Bonge et Ralph Eugene Meatyard. La Jargon Society compte même un best seller : White Trash Cooking, d’Ernest Matthew Mickler. Avant sa mort en 2008, Williams aura publié 115 titres, dont 85 ouvrages. S’il croyait dans un écrivain ou un photographe, il trouvait le moyen de publier un livre conçu à la perfection par sa maison d’édition, sachant qu’il était peu probable d’en couvrir les coûts et qu’il ne vendrait vraisemblablement guère plus de deux ou trois cents exemplaires. Dans les lettres qu’il m’adressait, où il se plaignait de l’ignorance du lecteur américain, il concluait souvent avec le pseudonyme « Lord Nose. »

J’ai acheté le recueil de poèmes d’Alfred Starr Hamilton, peu après sa parution, et l’ai eu en ma possession, des années durant. Je l’ai égaré quelque part, en déménageant d’un appartement à l’autre. Si bien que lorsque Ben Estes et Alan Felsenthal ont annoncé que leur maison d’édition, The Song Cave, allait publier A Dark Dreambox of Another Kind : The Poems of Alfred Starr Hamilton, j’ai commandé à l’avance un exemplaire. Il y a quelque chose dans la poésie d’Hamilton que je veux revivre. Ne comptant guère plus de deux cents pages, ce n’est pas un gros livre, en particulier quand on pense à la portée qu’il pourrait avoir, comme le laisse entendre la préface, co-écrite par Estes et Felsenthal :

« Au début des années 1960, après un rapide séjour à Ithaca avec sa famille, Hamilton décida par un coup du destin de proposer des poèmes à la revue littéraire Epoch, de l’université Cornell. Il envoya près de 45 poèmes, chaque semaine, à la rédaction, laquelle était bien incapable de prendre en compte une telle somme de travail. Finalement, sous l’égide de David Ray et avec l’aide éditoriale de Geoff Hewitt, un certain nombre de poèmes d’Hamilton furent publiés – qui ne firent qu’inciter Hamilton à en envoyer davantage. Apparemment, des cartons entiers de poèmes d’Hamilton encombrèrent les rédactions des éditeurs d’Epoch, durant des décennies. »

C’est Hewitt qui attira l’attention de Williams sur Hamilton. La publication par la Jargon Society d’un recueil de poèmes d’Alfred Starr Hamilton n’eut guère d’impact sur les ondes littéraires des milieux poétiques faisant autorité. Je n’ai pas souvenir d’avoir lu quelque recension ou entendu quelque poète se faisant le champion d’Hamilton. Je suis sûr que sa vie ne changea guère, si tant est.

Comme Geoff Hewitt l’écrit dans son adorable et poignante « Introduction, » « Alfred Starr Hamilton n’avait guère l’esprit terre à terre. » Il s’agissait, bien sûr, d’une autre époque, avant que l’on puisse faire carrière comme poète enseignant la création littéraire dans une université et vendre ses propres livres aux étudiants d’autres poètes enseignant la création littéraire.

Il y avait alors des clubs et des coteries, tout comme maintenant. Hamilton n’appartenait à aucun d’eux, et sa poésie ne peut être rangée dans quelque rubrique que ce soit, comme le soulignent Estes et Felsenthal dans leur « Préface » :

« Des termes tels qu’outsider, autodidacte et marginal ont tous été appliqués à la poésie d’Alfred Starr Hamilton. En présentant son œuvre à une nouvelle génération de lecteurs, nous hésitons à appliquer ces étiquettes à l’exclusion de toute autre, de peur que leurs connotations n’empêchent les lecteurs de percevoir ses poèmes comme pleinement et consciemment construits – de fait. »

Hamilton n’était d’aucun groupe et ses poèmes ne participent d’aucun courant littéraire. Ni Marjorie Perloff, ni Helen Vendler, les éminents critiques poétiques d’alors ne l’ont jamais cité, ni son œuvre. Nous connaissons Hamilton grâce à des poètes – en l’occurrence, Estes et Felsenthal – et non grâce aux critiques et aux théoriciens littéraires. Ce sont les poètes qui ont littéralement maintenu son œuvre vivante.

II.

Les poèmes d’Hamilton dépassent rarement une page et beaucoup comptent moins d’une dizaine de vers. Plusieurs sont des listes structurées autour d’une répétition. Chacun des neuf vers de son poème « The Little Shop Around The Corner » débute par « the moon was as hard as […] » [Amère était la lune…]. Autre manière d’Hamilton, poser toute une série de questions – un homme se parlant à lui-même ou bien un enfant qui continue de poser des questions, car les réponses ne le satisfont pas. Son poème « January Gallery » en est un bon exemple :

« Tu as dis aujourd’hui ?
Tu as dit demain
Ou le lendemain, ou le surlendemain ?
Tu as dit un tableau dans une galerie de janvier ?
Tu as dit un œil de verre pour ton miroir
Pour un club de foot pour un massif boisé d’hiver ?
Pour une frêle lavande qui te dévisage
Aujourd’hui et demain, et les jours suivants. »

L’apparition soudaine d’ « une frêle lavande qui te dévisage » dans l’avant-dernier vers, et le déplacement qu’elle opère, nous révèle l’attention que portait Hamilton à la construction d’un poème. De par tout son isolement et sa solitude, Hamilton peut être délicieusement fantasque :

« Pourtant j’ai un petit crayon audio
qui se balade, et qui se balade, et qui se balade comme une petite
voiture en ville, et qui s’arrête, et qui démarre, et »

Et dans cet isolement Hamilton ne cède pas au solipsisme. Il reconnaît être fondamentalement coupé des autres êtres humains et en vient à l’accepter. Il écrit car, comme il le précise dans une note autobiographique : « La poésie est le récit d’une quête de liberté. » Et, dans son poème « Night, » il déclare ce qu’il a découvert lors de sa quête :

« J’ai gardé une machine à écrire
J’ai trimbalé une petite valise noire
J’ai demandé au propriétaire un peu de place
J’étais un étranger
J’ai toujours bourlingué
Je savais qu’il y avait des éclairs sur la lune
J’ai martelé le désert en lettres d’or
J’ai martelé la nuit en lettres d’or
J’ai porté cette lumière vers moi
J’ai si peu à dire à tous les autres »

Hamilton est né à Montclair, New Jersey, en 1914, un peu plus de dix ans avant que naisse Allen Ginsberg dans le Newark en 1926. Il est mort en 2005, une grande partie de son œuvre est perdue. Subsistant grâce à un héritage de mille dollars par an, il vécut dans des meublés. Il existe à l’opposé de Ginsberg, dont la parole est publique et déclarative, s’adressant à tout le monde et à chacun : « J’ai vu les meilleurs esprits de ma génération détruits par la folie… »

Hamilton est un témoin d’un autre genre. Voici son poème en un vers, « A Carrot » :

« J’avais envie de trouver une petite chandelle jaune dans le jardin. » 

« Bubble Gum » est un poème en quatre vers qui s’achève par : « Comme avoir la même salade encore une fois. » Son mot favori était « merveille. » En dépit des vicissitudes de son existence, Hamilton semble n’avoir jamais perdu son sens du merveilleux.

A Dark Dreambox of Another Kind : The Poems of Alfred Starr Hamilton est disponible sur Amazon et autres librairies en ligne.

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