lundi 1 juillet 2013

Henry Theriault - Le déni après le déni / Post-Denial Denial


Mémorial du Génocide arménien, Tsitsernakaberd, Erevan (Arménie), 2010
© http://fr.wikipedia.org


Le déni après le déni

par Henry Theriault

The Armenian Weekly (Watertown, MA), 30.04.2012

 
[En 2012, l’on pourrait se demander quel pourrait être l’intérêt de s’engager à nouveau dans le déni. Les meilleurs travaux sur le génocide arménien vont bien au-delà, s’intéressant à la question des réparations ; aux dimensions du génocide liées au genre, y compris la violence sexuelle et l’esclavage des femmes et des jeunes filles arméniennes ; à l’attention portée aux micro- et méso-niveaux de perpétration, en particulier le rôle complexe et varié du régional (1) ; et à l’élargissement de la théorisation du processus génocidaire, incluant les Assyriens et les Grecs (2).]

Pourquoi le déni perdure-t-il, en dépit de tout ? Est-ce simplement l’entêtement atavique d’une partie des institutions politiques et militaires de la Turquie ? Est-ce un préjugé largement répandu dans la population turque, en particulier sa composante extérieure croissante en Amérique du Nord et en Europe, un préjugé qui perdure jusque dans les milieux progressistes et en dépit du poids de la rhétorique contraire ? Est-ce une réaffirmation de la haine génocidaire, une dérision des victimes, un refus de renoncer à la sensation de pouvoir et de domination, émanant du fait de savoir que votre groupe détient un pouvoir absolu de vie et de mort, non seulement sur un ensemble d’individus, mais sur des populations entières et anciennes ? Les partisans du déni, en particulier certains universitaires aux Etats-Unis, se sont-ils enfermés dans une position intenable, compromis si profondément dans leur plaidoyer public en faveur d’une attaque odieuse et hypocrite contre des droits humains et la pudeur la plus élémentaire, au point que leur unique espoir d’auto-préservation psychologique, matérielle et statutaire réside dans la préservation du mensonge ? Est-ce la version étatique génocidaire rebattue de la cupidité et de l’égoïsme collectif, qui soumet l’ensemble des relations humaines et des responsabilités sociales à un instinct de pur profit, à savoir le refus de concéder un seul iota des immenses profits matériels acquis grâce au génocide en termes de terres et de richesses, lequel perdure aujourd’hui comme fondement de la croissance de l’économie turque ? Le déni est-il simplement devenu une habitude, que ceux qui l’encouragent sont précisément trop rigides et trop paresseux pour y mettre fin, une croyance pseudo-religieuse donnant sens à un monde complexe et changeant, dénué de pensées et de défis significatifs, ou même une addiction comportant ses charmes spécifiques, autodestructeurs ? Ou bien ses fournisseurs, ses perpétrateurs, ont-ils appris des Arméniens eux-mêmes, qui eussent pu facilement renoncer, à tout moment, durant ces 89 années écoulées, et cesser de combattre bec et ongles pour préserver une identité maudite, n’apportant ni espoir, ni réconfort à ceux qui en sont marqués, que le refus d’accepter l’inévitable dévalorise et taille en pièce l’inévitable ?

Quoi qu’il en soit, s’engager dans le déni en 2012 représente une corvée mortifère pour l’intelligence et l’âme, un détournement du véritable travail intellectuel et politique qui attend ces Arméniens et ces Turcs en quête d’un nouveau monde partagé, dans lequel le processus génocidaire ottomano-turc ferait l’objet d’un processus réparateur qui restaurerait, fût-ce silencieusement, la viabilité à long terme de ses groupes victimes et s’assurerait que les enseignements de ce génocide ont été compris, s’agissant, par exemple, du trafic contemporain de femmes et d’enfants en vue d’esclavage sexuel et autre, et de l’épidémie globale de violence à l’encontre des femmes. Nous avons encore affaire au déni en 2012. Mais je suppose que d’aucuns continuent de soutenir catégoriquement que la Terre est plate, que les cigarettes ne provoquent pas le cancer, que le climat terrestre ne se réchauffe pas du fait de la pollution humaine, et que les dinosaures sont un mythe ou n’ont vécu qu’après la création de la Terre, voici 6 000 ans.

Si les formidables ressources matérielles – bénéfice de l’expropriation massive de richesses, du fait du génocide – que la Turquie et ses alliés, au plan politique et industriel, sont en mesure de déployer en faveur du déni, signifient que l’effort doit être élargi indéfiniment sur de multiples fronts, y compris en termes de relations publiques / groupes de pression et monde universitaire, compte tenu de la fracture grandissante au sujet du déni en Turquie, couplée au l’audace croissante d’Etats tels que la France, refusant de céder à un chantage politique et économique, les procédures judiciaires sont devenues le lieu privilégié d’arrière-garde des négationnistes. Le paradoxe, naturellement, n’échappe pas à ceux qui remarquent que le gouvernement turc et ses alliés continuent de seriner avec insistance ce non-sens selon lequel le génocide arménien ne devrait pas être un problème politique ou moral, mais laissé entièrement aux historiens, au même moment historique, précisément, où certains partisans des positions négationnistes extraient le sujet du champ universitaire pour l’inscrire carrément dans le système judiciaire via des procès visant à promouvoir les enseignements de matériaux négationnistes discrédités sur des sites internet et à empêcher les publications et les « recherches » négationnistes d’être précisément étiquetées comme telles. Ce n’est pas l’efficacité de cette dimension nouvelle de la campagne menée contre la vérité et l’apaisement qui devrait nous inciter à réfléchir, car son seul succès n’est que le résultat de l’ineptie politique et de la lâcheté morale du Southern Poverty Law Center qui, au lieu de mesurer la portée et les conséquences de ses déclarations publiques approximatives sur Guenter Lewy, s’est contenté de diffamer encore le groupe victime de génocide en abandonnant entièrement son combat contre le déni, allant même jusqu’à encourager et féliciter Lewy, afin d’éviter un procès. Dans le pire des cas, la ligne minimale de résistance est toujours de sacrifier ou de nuire à nouveau aux victimes. La tentative d’imposer le relativisme à ce sujet, d’exiger que « l’autre versant de l’histoire » soit juridiquement accolé au véritable versant de l’histoire, en sorte que celui-ci ne puisse jamais être énoncé sans son pendant et vampirisant parasite, devrait attirer notre attention.

Ce nouveau juridisme comporte un parallèle essentiel, qui n’a pas encore été commenté, même par les contributeurs les plus sophistiqués au débat sur le génocide arménien. Il y a dix ans, les très rares parmi nous à être présents dans le débat public sur le génocide arménien, qui insistaient sur le fait que les réparations, et non le déni, constituaient la question centrale, faisaient l’objet d’une exclusion au sein de l’opinion et d’un rejet dans les milieux universitaires, où nos travaux étaient reçus et pas simplement ignorés. Nous avons continué à faire valoir nos arguments et, l’un après l’autre, des universitaires, des responsables religieux et des Arméniens, ainsi que beaucoup de gens en dehors de la communauté arménienne, dont des législateurs américains, ont changé de point de vue ou commencé à reconnaître l’importance des réparations, là où ils ne les prenaient pas en considération auparavant. Or, si l’on doit retenir une seule chose d’Etienne Balibar (3), c’est que chaque pas en avant, en particulier au regard de l’oppression, conduit très souvent plus à de nouvelles formes voilées de ces mêmes forces oppressives élémentaires qu’à un dépassement significatif de cette oppression. Il en va de même avec l’attention nouvelle portée aux réparations, qui se répète parmi ceux – jusque dans la communauté arménienne – qui reconnaissent dans le génocide arménien (y compris certains qui n’utilisent pas le terme, mais reconnaissent l’expression indéterminée « ce qui a infligé de grands dommages aux Arméniens ») une dichotomie structurelle émergente qui reflète la tension entre la vérité et le déni en tant que tel. Le problème n’est pas fonction d’une falsification opposée à la vérité, car le déni n’a jamais concerné la vérité et la fausseté, mais concerne le pouvoir et la prévention de la rectification des effets et du bilan éthique du génocide. Ceux qui s’imaginent que l’établissement de la vérité est l’alpha et l’oméga de la défense des droits de l’homme pour les victimes du génocide arménien méconnaissent totalement ce qui est en jeu dans chaque cas de génocide, peut-être parce qu’ils confondent l’objectif putatif de la recherche universitaire (la production de « vérité ») avec le terrain politique et éthique complexe, dans lequel cette recherche s’inscrit à juste titre. Le déni peut être abandonné au point précis où certaines modalités nouvelles de résistance peuvent être engagées de manière plus efficace, au regard des succès ou des échecs en cours du déni. Même s’il est vrai que le déni, en tant que campagne politique conduite par l’Etat, cesserait avec la fin de la possibilité de toute réparation matérielle ou symbolique (et comme le paragraphe liminaire le laisse entendre, tel ne peut être le cas), cela ne signifie pas que la fin du déni ne puisse advenir que de cette manière. La tension au cœur du déni peut se transformer en un autre débat ou combat, lequel sera des plus efficace, du fait de l’accent mis sur la fin du déni comme clé pour résoudre le génocide arménien.

L’engagement en faveur du déni, décrit dans le paragraphe introductif, suggère un profond enracinement psychosocial, qui va au delà de l’opportunisme. La victoire de l’Etat turc a été de structurer l’identité nationale turque en tant que telle, de deux manières clé. Premièrement, il a obligé l’identité collective à occuper une place centrale dans l’identité personnelle de chaque individu – en expliquant les manifestations plus étranges et foncièrement paradoxales de celle-ci, comme l’élection de Kemal Atatürk comme le plus grand homme, toutes catégories, lors d’un sondage du magazine Time au tournant du siècle – et, deuxièmement, il a rendu cette identité fragile et rigide. Les élites turques ont conduit le développement d’une identité nationale, qui est (délibérément ?) incertaine, tout en rendant le bien-être individuel dépendant de l’estime de soi au niveau national, afin de lier les individus à l’Etat, considéré comme seul en mesure de défendre cette identité nationale. Le déni est une des méthodes utilisées pour préserver ce complexe psychosocial face à la défense politique visant à corriger le dommage (à son stade le plus primitif, une simple recherche par le groupe victime visant à obtenir une acceptation à grande échelle de la vérité), mais il s’agit seulement d’une méthode, et non d’un problème fondamental, en ce sens que les théories sur la race biologique constituent une forme de racisme, mais ne sont pas essentielles au racisme, un racisme générique existant à un niveau plus profond et alimentant toute une variété de formes. De nouvelles formes de racisme émergent, même si l’on peut modifier Balibar en soutenant que les formes anciennes ne se contentent pas de disparaître, mais qu’au fil du temps, d’autres formes de racisme s’agrègent sans cesse et deviennent des options, qui imposent un contexte global et même hermétiquement fermé, dans lequel, quelles que soient les résistances et les réalités rencontrées, il existe toujours une autre manière pour le racisme de fonctionner, qui n’est pas sensible à cette résistance – ou aux engagements éthiques particuliers de tel ou tel individu. Si l’on peut observer une progression des formes dans le temps, il ne s’agit pas d’une histoire linéaire, mais additive, une trajectoire historique cumulative, dans laquelle aucune méthode d’oppression, couronnée de succès dans le passé, n’est jamais véritablement abandonnée.

Existe-t-il une tension nouvelle, une forme nouvelle, outre le déni ? Nous observons en fait la troisième émergence du genre. La première s’est manifestée dans la tension quant à savoir si le terme « génocide » doit être utilisé pour décrire les « événements de 1915. » Pour ces Turcs et autres, aux yeux de qui la négation des faits au titre du massacre à grande échelle des Arméniens, avec le soutien du gouvernement, grossièrement disproportionnée à toute cause putative, est devenue intenable au plan intellectuel et moral – méritant en cela quelque crédit – mais qui ne peuvent affronter toute la réalité de l’histoire, une position de compromis s’est transformée en reconnaissance de la violence contre les Arméniens – sinon sa nature pleinement systématique – couplée à l’affirmation selon laquelle le mot « génocide » ne saurait s’appliquer à cette violence. Entre autres motifs figure l’idée erronée selon laquelle le concept de génocide n’émergea qu’après le génocide arménien, en sorte qu’il serait essentialiste au plan historique de l’appliquer « rétroactivement » (ignorant commodément ce que chacun sait, à savoir qu’en forgeant le terme en 1943, tout en créant le concept, dix ans plus tôt au moins, Raphaël Lemkin avait tout à fait en tête le génocide des chrétiens dans l’empire ottoman comme exemple majeur) ; la vulgate postmoderne selon laquelle un terme unificateur tel que « génocide » supprime les détails complexes et polyvalents des « événements [noter le pluriel fracturant] de 1915 » ; et que, quelle que soit la précision du terme au plan technique, son usage aliénerait l’ensemble de la population turque en outrageant sa sensibilité, présentant certains de ses prédécesseurs au sein de la nation comme des génocidaires. J’ai exposé, avec d’autres, les sophismes et la mentalité impériale qui sous-tendent ce genre d’approches, et l’espace manque ici pour les revisiter. L’élément pertinent est plutôt le changement que représente cette évolution d’un déni catégorique vers une interprétation déformée. Comme le déni est devenu intenable pour les individus et, dans un certaine mesure, pour la Turquie en général, une action d’arrière-garde en a résulté, laquelle préserve le refus d’admettre le génocide en admettant la violence à un niveau inférieur.

Chez certains Turcs, un second changement a accompagné ou suivi le refus terminologique. La ligne de faille réside ici entre un ou plusieurs éléments : 1) reconnaissance, dialogue réglant le conflit ou excuses, et 2) un processus authentique de réparations. Le déni peut être éludé et même le génocide admis, tant que l’étape qui suit immédiatement est le règlement des tensions entre Turcs et Arméniens et un dépassement du problème du génocide. Mon prochain article à paraître dans l’édition spéciale de The Armenian Weekly sur les réparations aborde en détail plusieurs aspects de cette question ;  ce qu’il importe de noter ici est la façon avec laquelle ce changement délaisse du jour au lendemain déni ou mauvaise interprétation, tout en s’opposant à un règlement sincère et respectueux du problème du génocide arménien.

Or même cette dichotomie n’est pas stable, et certains de ses partisans ont encore reculé, acceptant que des réparations puissent être mises en œuvre. L’ultime ligne de faille passe donc par la notion même de « réparation », ce qui a longtemps été proposé comme réparation collective étant complaisamment déformé en réparation individuelle. Cette dichotomie est présente parmi les Arméniens, qui engagent les souffrances et les pertes matérielles de membres directs de leurs familles – en détenant parfois des titres de propriété – en même temps qu’ils le sont par des pertes communes en termes de terres, d’institutions, de viabilité culturelle, d’identité, etc. Ces deux formes de réparations concernent certains dommages actuels du génocide, mais c’est la réparation collective qui est incommensurablement plus significative et nécessaire pour la viabilité à long terme de l’identité et du fait national arménien. Une fois de plus, la question du pourquoi est recouverte ailleurs, par exemple dans le rapport préliminaire du Groupe d’Etude sur les Réparations au titre du Génocide arménien (4). Le point clé est ici que les réparations individuelles ne concernent même pas le génocide en tant que tel. Elles remédient à des spoliations spécifiques en termes d’entreprises, de terres, etc., exactement comme elles le feraient si ces spoliations avaient résulté de vols, de fraudes ou d’autres formes de criminalité individuelle. Des réparations individuelles ne constituent pas des réparations au titre du génocide, mais de certaines pertes individuelles. Si, en réalité, chacune de ces pertes fait partie de l’impact global du génocide, considérer les pertes comme individuelles dissout la réalité du génocide en tant que tel (5).

De cette manière, le fait de regrouper réparations individuelles et collectives entraîne une confusion conceptuelle, qui constitue la marque de fabrique du déni dans ses formes les plus avancées. Si le déni explicite débute sous la forme d’un désaveu conflictuel des réalités de l’histoire et de leur véritable définition, il devient ensuite non seulement une démonstration de force contre l’ensemble de la population du (des) groupe(s) victime(s) (6) et du (des) groupe(s) perpétrateur(s) (voir plus haut), mais aussi une méthode visant à les brouiller en dehors des groupes victime et perpétrateur. La fonction du déni, par delà les sensations de domination (sadiques ou impériales) qu’il procure à ses pourvoyeurs, à l’intérieur comme à l’extérieur de la population turque, réside dans le conditionnement de la population dans son ensemble, afin que celle-ci éprouve une confusion intellectuelle, à la simple mention du génocide arménien.

La victoire des négationnistes a été de présenter la production de cette confusion comme l’action de la réflexion critique scientifique, censée surmonter ce genre de confusion (7). La plus évidente est la méthode du doute critique de Descartes, par laquelle il soumet des catégories de croyances, jusqu’aux faits mathématiques tels que 2 + 3 = 5, à plusieurs mises en doute philosophiques quant à leur certitude. La méthode de Descartes est, bien sûr, le point de départ d’une puissante progression philosophique, dans laquelle Descartes accumule des strates entières de certitude. Or les négationnistes s’arrêtent à la fin de la première Méditation et prennent par erreur la « pensée critique » pour la simple introduction du doute logique, concernant toutes les affirmations de fait. Ils n’arrivent pas à comprendre que le processus cartésien de mise en doute critique, de démolition des systèmes de croyance, constitue le prélude et n’a de valeur qu’en tant que support d’un projet constructif, beaucoup plus riche, de production de savoir. En déconnectant la phase négative ou destructrice du projet de Descartes de celle constructive, les négationnistes peuvent s’inscrire dans l’héritage de la pensée critique cartésienne, sans pour autant la suivre dans sa portée logique. Autrement dit, ils se contentent de soulever des doutes logiques, typiquement dénués de raison, contre toute revendication factuelle, pour confortée qu’elle soit, et en restent là.

Ce faux cartésianisme possède un semblant de vie. S’il peut être utilisé – et il le sera probablement indéfiniment -, il devient au fil du temps de moins en moins efficace, à mesure que l’information sur le génocide arménien devient de plus en plus largement diffusée et accessible. La base factuelle devenue plus assurée et assumée, la population en général devient de moins en moins vulnérable aux tentatives visant à l’abuser, via un détournement manipulateur des principes de la pensée critique. Le doute relatif aux faits empiriques dépend, à un niveau significatif, de l’ignorance du caractère exhaustif et de la cohérence interne des faits empiriques concernés.

Mais depuis les années 1990 et les travaux de Norman Itzkowitz (8), une nouvelle approche de la confusion est manifeste. Itzkowitz fut l’un des premiers à explorer une vulgate négationniste relativiste postmoderne, laquelle dissout l’ensemble des faits historiques matériels dans des discours purement linguistiques, tous de statut égal, car étant également des constructions. Les Arméniens ont leur discours et les Turcs le leur. La « vérité » disparaît au sein d’une ambiguïté multiforme, tandis que tous les débats sur la violence de masse se réduisent au présent à un conflit militaire réciproque et, dans le passé, à un conflit rhétorique réciproque. Si tout cela résonne de tendances moindres de postmodernisme, la chose simplifie à l’extrême et grossièrement les visions complexes de la relation entre texte/langage et matérialité, caractéristiques de figures telles que Foucault et Deleuze. Qui plus est, dans son usage relativisant du concept de l’« autre » - autre terme représentatif du discours postmoderne, mais qui trouve en fait son origine dans le premier et politiquement non équivoque existentialisme de de Beauvoir et Fanon – signifiant n’importe quelle différence affirmée entre des groupes, il perd de vue l’aspect central de la notion en tant que question de rapports de pouvoir : l’« autre » est, en réalité, cette population que le dominant exclut, rabaisse, etc. Or, dans le discours actuel sur les relations arméno-turques, le terme s’applique dans les deux sens, comme si les Arméniens étaient en position d’exclure ou de rabaisser l’Etat et la société turque, d’une manière qui comporte des effets démontrables ou qui aborde, même partiellement, l’impact dévastateur de l’altérisation des Arméniens par les Turcs.

Il en va de même du « traumatisme, » qui devient un terme vague et vide, lorsqu’il émane de la plume de nombre d’intervenants sur les relations turco-arméniennes. A la suite d’Itzkowitz et de son co-auteur Vamik Volkan, le mot « traumatisme » a été vidé de son véritable sens clinique, en tant que réaction psychologique spécifique, profonde, à des événements destructeurs, accompagné de graves symptômes psychologiques, pouvant compromettre le fonctionnement de base du patient, comprenant des éléments tels que l’hypervigilance physique et mentale, des réminiscences, des attaques de panique, et ainsi de suite. Dans le discours sur le génocide et, en particulier, les relations perpétrateur-victime, le terme est détourné pour désigner une aversion ou un malaise persistant au regard de certains aspects de la réalité ou de relations intercommunautaires, jugées déplaisantes et contraires à ses propres intérêts. La dissolution du sens du traumatisme sape son importance et sa réserve cliniques aux yeux de ceux qui en ont véritablement souffert, en s’opposant à ceux qui pourraient se sentir blessés, car ne constituant plus un empire dominant ou estimant désagréable de faire face à des aspects négatifs de leur passé et à la manière avec laquelle ce passé affecte la situation actuelle (9).

La philosophie postmoderne vise non pas à bâtir un système, mais plutôt à couper court aux exigences d’unité, d’essence et autres. En ce sens, elle peut apparaître comme une version avancée de ce même premier mouvement destructeur de Descartes, et est souvent considérée ainsi, par Halil Berktay, par exemple (10). Mais, en s’opposant aux versions légères et popularisées qui en dérivent et se répandent dans la culture universitaire et populaire contemporaine, le postmodernisme politique comporte, via la déstabilisation qu’il opère d’éléments clé de la modernité, des tentatives visant à se colleter aux résultats de ce processus destructeur et, sinon bâtir des systèmes de substitution, élaborer des moyens de vivre une existence ayant un sens. La confusion conceptuelle, introduite par des applications décontextualisées du postmodernisme, est plus difficile à contrer que la perversion du doute cartésien, car la lutte incertaine pour surmonter la perte de la possibilité de l’unité, de l’essence, etc., est inhérente à l’entreprise postmoderne. A mesure que son cadre conceptuel réducteur se retranche dans l’approche universitaire du conflit, de la violence et de l’oppression, elle devient un instrument puissant, car elle dévalorise la possibilité de la vérité (il n’existe aucune « vérité, » seulement des discours, chacun aussi valide que le suivant), en sorte que la défaite de ce type de déni ne conduit automatiquement nulle part, ne signifie rien. Ce détournement est une forme de méta-déni, qui empêche même la possibilité d’établir la véracité d’un génocide. Il met fin au déni direct ou explicite, précisément parce qu’il le rend superflu. En prenant le contrôle du contexte mental au moyen duquel les victimes pensent, il remporte la bataille, quel que soit le mode d’analyse qu’elles utilisent.

Et cela risque d’être le cas, de même, concernant les réparations. A mesure que le terme est élargi pour désigner n’importe quelle disposition, prise par un élément d’un groupe perpétrateur, de satisfaction matérielle en faveur du groupe victime, le lien entre ce qui est accordé et le dommage réel provoqué par le génocide est obscurci et brouillé. La question est considérée du point de vue du statu quo actuel et de sa projection à venir, dans laquelle aucune réparation ne sera mise en œuvre. Vu sous cet angle, toute disposition est une étape positive. Si la question est considérée, en ayant pleinement conscience des dommages à grande échelle, impactant toujours le groupe victime, dont sa possibilité même de viabilité à long terme comme entité cohérente, le lien entre dommage profond et remède nécessaire à grande échelle est néanmoins évident. Si, durant ces dernières décennies, le cadre même via lequel les événements du génocide étaient engagés a ébranlé une véritable compréhension de ces mêmes événements, aujourd’hui le cadre même, à travers lequel le règlement ultime de la « Question arménienne » est examiné, est menacé d’un travail de sape similaire.

Ce qui précède donne à penser que la dichotomie courante entre déni et non-déni est trompeuse. Comme le déni lui-même a été pensé comme tel, cette discrète déchirure binaire dualiste (11) est admise sans approche critique. Ce qui s’est traduit par une catégorisation exclusive soit/ou des individus traitant du génocide arménien – et pareillement d’autres génocides – comme des négationnistes ou non. Or le déni et la vérité sont les pôles d’un continuum, et les points de vue évoqués plus haut représentent différents points de ce continuum. L’accent mis sur l’alternative soit/ou signifie que certains chercheurs responsables, qui tentent de comprendre les problèmes en jeu, ont été ramenés dans la catégorie des négationnistes, alors que d’autres chercheurs, exposant des points de vue problématiques qui s’écartent de la gamme des définitions précises possibles du génocide, ont été rangés dans la catégorie de la vérité et que les problèmes sont ainsi à l’abri de la critique. De peur que cette approche ne soit vue comme exonérant chacune des positions résistantes, évoquées dans cet article, rappelons que l’évitement du terme génocide demeure éloigné du pôle positif. Qui plus est, le continuum déni-vérité lui-même ouvre la voie à un continuum cognitif corrélé entre impunité pleine et entière pour le génocide et réparation pleine et entière. Si la vérité est le maximum qui puisse être obtenu en termes de connaissance du génocide, une réparation pleine et entière est le maximum qui puisse être réalisé au regard du génocide en tant que tel. Les modèles reconnaissance/dialogue/excuses et les modèles de réparations individuelles, s’ils ne se situent pas à l’extrémité de l’impunité au titre du génocide, demeurent éloignés du pôle plein et entier des réparations. 

Notes

1. Voir, en particulier, Uğur Ümit Üngör, « Confiscation and Colonization : The Young Turk Seizure of Armenian Property, » The Armenian Weekly, April 2011, p. 6-13 – traduction française, parue le 18.06.2011 in http://armeniantrends.blogspot.fr/2011/06/genocide-armenien-confiscation-et.html [Georges Festa].
2. Hannibal Travis, « On the Original Understanding of Genocide, » Genocide Studies and Prevention 7, 1 (April 2012), p. 30-55 à 31.
3. In « Is There a ‘Neo-Racism’ ? in Balibar et Immanuel Wallerstein, éd., Race, Nation, Class : Ambiguous Identities, trad. anglaise de Chris Turner (Londres : Verson, 1991), p. 17-28, Balibar soutient que la défaite des idéologies racistes fondées sur la biologie n’a pas mis fin au racisme, mais que le racisme en tant que tel a muté vers une/de nouvelle(s) forme(s) non susceptibles de critiques visant légitimement le racisme biologique. De fait, même le terme « race » semble avoir été abandonné, tandis que des codes tels que « immigrés » rendent acceptable un traitement qui, s’il était fondé en termes explicitement raciaux, ne serait pas toléré. Le résultat reste des plus nocif pour les victimes de racisme, mais la forme que revêt leur oppression diffère des formes antérieures.
4. Les membres de ce groupe sont Alfred de Zayas, Jermaine McCalpin, Ara Papian, et moi-même.
5. Comme je l’ai rappelé dans mon essai « Reparational Efforts for Lost Armenian Properties, », présenté lors du colloque « The Armenian Genocide : From Recognition to Compensation, » Catholicossat Arménien de Cilicie, Antélias (Liban), 23-25 février 2012, le 25 février.
6. Voir Israel W. Charny, « A Contribution to the Psychology of Denial of Genocide, » in « Genocide and Human Rights : Lessons from the Armenian Experience, n° spécial du Journal of Armenian Studies 4 : 1-2 (1992), p. 28-306.
7. Voir Theriault, « Against the Grain : Critical Reflections on the State and Future of Genocide Scholarship, » Genocide Studies and Prevention 7, 1 (April 2012), p. 123-144 à 133.
8. Sur l’analyse par Itzkowitz des méthodes de déni, évoqués ici, voir Theriault, « Universal Social Theory and the Denial of Genocide : Norman Itzkowitz Revisited, » Journal of Genocide Research 3, 2 (2001), p. 241-56.
9. L’analyse présentée dans ce paragraphe et le précédent reprend Theriault, « Against the Grain, » p. 129-132 [cf. supra note 7].
10. Voir Theriault, « Post-Genocide Imperial Domination, » in « Controversy and Debate », encart spécial sur le génocide arménien de The Armenian Weekly, April 24, 2007, p. 6-8.
11. Voir Ane Waters, « Language Matters : Nondiscrete Nonbinary Dualism, » in American Indian Thought : Philosophical Essays (Malden, MA : Blackwell, 2004), p. 97-115.       

[Docteur en philosophie (1999) de l’université du Massachusetts, spécialisé en philosophie sociale et politique, Henry C. Theriault est professeur, titulaire de la chaire de philosophie au Worcester State College, où il enseigne depuis 1998. Co-rédacteur en chef de la revue Genocide Studies and Prevention depuis 2007, ses recherches portent sur les approches philosophiques des questions génocidaires, en particulier la négation du génocide, la justice à long terme, et le rôle de la violence contre les femmes dans un génocide. Il intervient régulièrement comme conférencier aux Etats-Unis et à l’étranger.]  

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Source : http://www.armenianweekly.com/2012/04/30/theriault-post-denial-denial/
Traduction : © Georges Festa – 06.2013.
Avec l’aimable autorisation de Khatchig Mouradian, rédacteur en chef de The Armenian Weekly